Wilhelm Canaris, né le à Dortmund dans l'Empire allemand, mort le au camp de Flossenbürg dans le Troisième Reich, est un amiral allemand, responsable de l'Abwehr, le service de renseignement de l'armée allemande, de à . Il s'est clandestinement opposé aux menées nazies, et notamment à celles de Reinhard HeydrichMichael Muller, op. cit., alors qu'il était en poste.
Jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, c'est un brillant officier de marine doublé d'un polyglotte (il parlait couramment cinq langues). Ayant produit de bons rapports politiques et militaires lors de différentes missions, il devient informateur pour le compte du ministère des Affaires étrangères allemand. En 1924, il fonde et devient responsable de l'« Organisation », précurseur de l'Abwehr. En tant que responsable de celle-ci, il voyage et noue plusieurs amitiés dans différents pays, lesquelles servent à créer la « cinquième colonne » allemande.
Pendant les premières années de la Seconde Guerre mondiale, en tant que chef de l'Abwehr, il mène différentes opérations de renseignements essentielles à la victoire de l'Allemagne nazie. Dans les pays occupés, ses services participent activement à la répression des mouvements clandestins de la Résistance, notamment en France. En revanche, tout en étant loyal à l'Allemagne, il rejette le nazisme et aurait réprouvé toutes les persécutions menées contre les différentes populations, sauvant notamment des Juifs en les envoyant en EspagneHistorien juif Danny Orbach, (Valkyrie : la résistance allemande à Hitler), Tel Aviv, 2009. Il appuie différentes tentatives de tuer Adolf Hitler, qui toutes échouent. Soupçonné d'avoir pris part au complot du 20 juillet 1944, il est interné à Flossenburg avant d'être condamné à mort par un tribunal spécial et exécuté.
Biographie L'apprentissage du métier Les ancêtres de Wilhelm Canaris viennent d'Italie et se sont établis en Rhénanie au . Son père, un maître de forges, respecte Bismarck, craint les socialistes .
Wilhelm se montre, entre autres, très doué pour les langues. Au lycée de Duisbourg, il fait des études particulièrement brillantes, où il apprend l'anglais et acquiert de très bonnes notions en français. Plus tard, lors d'une longue mission en Amérique du Sud, il apprend l'espagnol en quelques mois.
Malgré ses brillantes études, il décide de s'engager dans la marine militaire allemande, à la stupeur de ses parents. En effet, à cette époque, l'armée paie mal ses soldats. La marine jouit pourtant d'une bonne réputation. Le , Canaris s'engage comme cadet de la marine impériale à Kiel.
En 1907, il s'embarque à bord du croiseur Bremen pour un long périple en Amérique du Sud, car l'Allemagne a décidé de protéger tous ses ressortissants qui vivent sur ce continent troublé. Pendant la traversée de l'Atlantique, Canaris se fait remarquer par son désir d'apprendre et ses camarades le surnomment le « fouinard ». Témoin des révolutions et coups d'État qui surviennent sur le continent, il décide de rédiger un rapport sur la situation qu'il fait parvenir à Berlin. Son rapport est jugé d'excellente qualité et le ministère des affaires étrangères engage Canaris comme informateur.
En mai 1910, il est officier sur un torpilleur qui effectue une visite d'amitié auprès des pays scandinaves. Cette fois-ci, Canaris produit un rapport très détaillé sur l'activité des agents secrets britanniques en Norvège et au Danemark. En octobre 1912, il embarque sur le croiseur Dresden et part en tournée d'inspection en mer Égée. Il étudie alors les Balkans, où les intérêts allemands sont en jeu. Par la suite, Canaris débarque en Turquie et convertit ses compatriotes en informateurs pour le compte de l'Allemagne. Il en profite aussi pour nouer des relations avec des officiers turcs, lesquelles portent leurs fruits pendant la Première Guerre mondiale.
En 1914, il repart à bord du Dresden, cette fois-ci à destination du Mexique, où la révolution gronde. Le navire recueille le président Huerta, qui a quitté son pays en catastrophe, et l'amène à la Jamaïque. Quelques semaines plus tard, la Première Guerre mondiale éclate et le Dresden, seul survivant de la bataille des Falklands, est pourchassé. Lorsque le navire, en manque de combustible et acculé par la marine britannique, est contraint de livrer bataille, Canaris est envoyé pour négocier un cessez-le-feu ; pendant ce temps, l'équipage en profite pour évacuer et saborder le navire. Malgré cela, peu de temps après, les marins sont internés sur l'île Quiriquina.
Quatre mois plus tard, malgré la douceur de la captivité, Canaris s'enfuit de l'île le à bord d'un canot. Après avoir touché terre dans les environs, il effectue une marche de à travers les forêts du Chili. Il traverse ensuite la Cordillère des Andes à cheval. Épuisé, il est accueilli par une famille de riches planteurs allemands. En janvier 1916, il obtient un passeport chilien et s'embarque à bord d'un navire à destination des Pays-Bas. Lors d'une escale obligatoire à Plymouth, ville britannique, il subit avec sang-froid le contrôle de sécurité. Une fois débarqué à Rotterdam, il retourne chez lui en Allemagne.
Malgré ses péripéties, Canaris rapporte de précieuses informations. En effet, il a produit une étude extrêmement détaillée du canal de Panama, incluant ses points forts et ses points faibles. Canaris aspire à du repos, mais le ministère des Affaires étrangères en décide autrement. Il repart le pour l'Espagne dans le but d'assurer le ravitaillement des sous-marins allemands entre Gibraltar et le golfe de Gascogne. Il y parvient en moins de trois mois, mais son action n'est pas passée inaperçue aux yeux du renseignement britannique. Une légende veut qu'il ait eu une liaison avec Mata Hari puis, lorsque sa maîtresse fut sur le point d'être démasquée, qu'il l'ait livrée aux Français.
Canaris, qui possède toujours son passeport chilien, demande un visa pour aller se faire soigner en Suisse. Il se mord les lèvres au sang pour mieux simuler l'hémoptysie dont il semble souffrir. Profitant d'un jour de congé, il traverse la frontière française sans encombre. Après une longue traversée de la France, des douaniers italiens soupçonneux le font jeter en prison. Il y est torturé pendant deux mois, mais ne parle pas. Une fois libéré, il est refoulé vers l'Espagne, avec ordre de s'embarquer à bord d'un navire qui fait escale à Marseille, lui faisant courir le risque de se faire emprisonner pour de bon. Il parvient à convaincre le capitaine de brûler l'étape de Marseille, mais Madrid n'est plus sûre pour lui non plus. Des amis le cachent, avant qu'il ne retourne en Allemagne à bord d'un sous-marin.
Son nom étant trop connu du Deuxième Bureau français et des services secrets britanniques, Canaris ne peut plus prendre part à des missions secrètes. En conséquence, il prend le commandement d'un sous-marin, le U-34, du au , mais la guerre est perdue pour l'Allemagne. La flotte britannique traque les sous-marins allemands avec une efficacité redoutable, et Canaris retourne à Kiel pour y échapper. Le , la marine allemande se mutine : il n'a que le temps de s'enfuir et de retourner à Berlin.
Toutes ces aventures ont marqué Canaris. Il est maintenant un citoyen du monde, avec des amis un peu partout sur la planète, ce qui lui fait rejeter les dogmes et les théories qui fusent dans l'Allemagne ravagée par la guerre. La paix, imposée depuis l'extérieur, lui semble toutefois inacceptable.
Après la Première Guerre mondiale Gustav Noske, chef du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) au lendemain de la Première Guerre mondiale, fait appel aux services de Canaris en janvier 1919. Il recherche des militaires loyaux à la monarchie, ce jeune officier à l'intelligence vive et capable de comprendre rapidement les enjeux politiques, incarné par Canaris, correspond tout à fait à ce que recherche Gustav Noske. Armé de la confiance de Noske, Canaris établit des milices patriotiques en Bavière destinées à étouffer toutes tentatives révolutionnaires. Il y épouse Erika Waag, qu'il avait rencontrée lors d'une permission antérieure.
Noske envoie Canaris en mission à l'assemblée constitutive de Weimar, où il observe les députés et tente de les convaincre que l'armée est nécessaire pour faire renaître l'Allemagne de ses cendres. Après quelques semaines, ses démarches étant vaines, Canaris y assiste seulement en tant que spectateur. À la suite de multiples putschs manqués dans l'Allemagne déstabilisée, Canaris, soupçonné d'avoir aidé un officier allemand à s'enfuir en Suisse, est arrêté. Il est libéré au bout de quelques mois, sa culpabilité n'ayant pu être démontrée.
Noske a de plus en plus confiance en lui, et le nomme à son cabinet. Leur amitié durera toute leur vie.
En 1922, Canaris est nommé capitaine de corvette à bord du croiseur Berlin, un navire-école pour les futurs officiers de marine. C'est à bord de celui-ci qu'il rencontre ses deux plus farouches adversaires : Heinrich Himmler, futur chef de la SS, et Reinhard Heydrich, futur chef de la SD. Ils sont d'abord amis : Canaris participe à la formation politique de Reinhard Heydrich, et ce dernier pensera à son camarade pour le poste de chef de l'Abwehr.
En , il est sollicité depuis quelques semaines pour devenir le futur chef d'un service de renseignements digne de ce nom. Il accepte le poste à la double condition de ne pas quitter la marine, choisissant lui-même ses affectations, là où il estime être le plus utile, et de maintenir secrète et hors de tout contrôle administratif l'« Organisation ». Son interlocuteur, le colonel Schleicher, croyant avoir affaire à un bon officier docile, en est interloqué. Après quinze jours de réflexion, Schleicher accepte ces conditions.
Pendant cinq mois, de à , Canaris réfléchit à ce qu'il s'apprête à faire, tout en continuant son service à bord du Berlin. Il détermine que l'inefficacité des services de renseignements allemands, pendant la Première Guerre mondiale, tient à ce qu'ils opèrent sans tenir compte du contexte politique. Par exemple, s'ils avaient compris que couler le navire Lusitania précipiterait l'entrée en guerre des États-Unis, ils ne l'auraient pas ordonné.
En , il part en « inspection » à destination du Japon. Officiellement, il s'intéresse à la construction navale au pays du Soleil Levant. Officieusement, il en profite pour entretenir ou activer des sympathisants allemands à chacune des 28 escales qu'il y a à faire. Il prend le pouls politique dans les différents pays visités. Sa conclusion : seule l'Allemagne est capable de faire front au socialisme et d'assurer la défense des sociétés libérales.
Tous ces sympathisants qu'il recrute doivent former ce qu'on nommera par la suite une « cinquième colonne ».
De retour de voyage, il produit un rapport qui étonne et impressionne Schleicher, lequel décide que Canaris doit s'installer à Berlin. Il y devient un officier qui remplit de vagues fonctions administratives ; dans les faits, il s'occupe du réarmement naval. Par exemple, en , il est aux Pays-Bas, où il discute de la fabrication de sous-marins, tout en continuant à recruter pour l' « Organisation ». En novembre, il visite officiellement l'Espagne en touriste mais, en secret, négocie l'achat de torpilles et recrute encore.
En , ses déplacements pouvant avoir attiré l'attention de différents services secrets alliés, il se met en sommeil. Il part toutefois en vacances en Amérique du Sud, pour y établir, là encore, des contacts.
Le , il entend parler pour la première fois d'Adolf Hitler. Conclusion de l'un de ses aides de camp : Bien que certains, dont Schleicher, tentent de rassurer Canaris en lui disant qu'Hitler n'est pas pris au sérieux à l'étranger, il s'inquiète de plus en plus de la montée en puissance du NSDAP. Il envoie de multiples lettres à Schleicher, mais celui-ci reste impassible.