Abel Bonnard (prononcé ), né le à Poitiers. et mort le à Madrid, est un écrivain, homme politique de droite nationaliste, poète français, resté dans l'histoire comme chantre de la collaboration avec l'Allemagne nazie.
Entré en littérature avec deux recueils de poèmes, Les Familiers et Les Royautés, il devient une figure des milieux mondains grâce à sa réputation d'homme d'esprit. Grand voyageur, auteur d'une vingtaine d'ouvrages, il connaît le succès grâce à En Chine et aux Modérés. Participant aussi à de nombreux journaux, il est élu à l'Académie française en 1932.
Maurrassien, il évolue vers le fascisme dans les années 1930 et se rapproche du Parti populaire français de Jacques Doriot. Partisan d'un rapprochement franco-allemand, il devient, durant la Seconde Guerre mondiale, une figure de la collaboration avec l'occupant nazi. Nommé ministre de l'Éducation nationale en 1942, il fait partie des « ultras » et des derniers partisans du régime de Vichy qui se réfugient à Sigmaringen en 1944.
À la Libération, condamné à la peine de mort par contumace, il est exclu de l'Académie française et s'exile en Espagne franquiste. Rejugé en 1960, il voit sa peine commuée mais choisit de se fixer à Madrid, où il meurt en 1968 dans l’anonymat.
Écrivain prolifique, il cesse de publier ses écrits après son exil en 1944. Son essai majeur publié en 1936, Les Modérés, est salué par des intellectuels comme François Mauriac ou Henri Bergson.
Biographie Naissance, famille et enfance Fils d'Ernest Bonnard, directeur des prisons de la Vienne, et de son épouse Pauline Benielli, il est corse par sa mère. Sa tante maternelle, Barberine, est l'épouse du poète Pierre Bonardi.
Il naît le , à trois heures du matin, au 16, rue des Grandes-Écoles à Poitiers, après un accouchement difficile. Il reçoit les prénoms d'AbelComme son frère aîné mort en bas âge quelques mois plus tôt., Jean, Désiré, mais d'après Olivier Mathieu, n'est pas baptisé.
Lorsqu'il a un an et demi, une petite sœur prénommée Fanny naît, mais elle meurt dix mois après, ce qui provoque le départ des Bonnard de Poitiers ; en , après une mutation du père, la famille déménage à Embrun. Elle s'installe villa Roman, rue des Deux-Casernes.
Le de la même année, un frère vient au monde, prénommé Eugène.
Il garde le souvenir de la maison familiale comme d'une ou d'une , . Proche et complice de sa mère, il mène une enfance . Son père, a contrario, est un qui exerce sur lui une . Il s'ennuie lorsqu'il doit l'accompagner à la maison d'arrêt. Il rapportera dans son autobiographie L'Enfance les disputes fréquentes de ses parents.
Il est instruit par sa mère, qui lui fait découvrir des classiques comme Homère, Sophocle, Virgile, La Fontaine, Perrault et les frères Grimm, et lui raconte des légendes, et par des professeurs particuliers. Il sait lire et écrire couramment à quatre ans, commence à apprendre grec et latin à six ; il compose ses premiers vers à huit, et très jeune commence un journal intime. Il fait de fréquents séjours chez ses tantes à Ajaccio.
Il n'a guère d'amis de son âge ; devant les timbres exotiques, qu'il collectionne, il développe une vaste imagination. Il se passionne surtout pour les bêtes, en particulier les oiseaux.
En , les Bonnard quittent Embrun : alors que le père est nommé au centre de détention d’Eysses, à Villeneuve-sur-Lot, il s'installe avec son frère et sa mère à Marseille.
Formation Le , renonçant à l'instruction à domicile, Abel Bonnard intègre le collège du lycée de Marseille, comme boursier d'État. Il s'y sent , et, guère préparé à la vie sociale, est mis à l'écart par les autres enfants ; il souffre aussi de l'éloignement d'avec sa mère.
Élève irrégulier et désinvolte, il obtient néanmoins des prix d'excellence en compositions française, latine et grecque et en histoire et n'en est pas moins remarqué par ses professeurs. Il lit les provençaux Théodore Aubanel et Roumanille, mais aussi Goethe ou Maurras, et passe la plupart de son temps dans la bibliothèque du lycée et près du Vieux-Port. C'est à Marseille qu'il commence à écrire Les Familiers.
Il passe ses étés en Corse, île qu’il parcourt. Là, il conçoit l'idée d'écrire un Napoléon — projet qu'il poursuivra toute sa vie.
Le , il est reçu bachelier. Lauréat du troisième accessit au concours général en histoire la même année, il quitte Marseille pour Paris et s'installe au 17, rue Greuze avec Pauline et Eugène.
Il entre au lycée Henri-IV, puis en khâgne à Louis-le-Grand. Se faisant remarquer pour son élégance soignée et son caractère distant, il fréquente notamment la famille de son compatriote corse Charles Casanova, où il se lie avec plusieurs personnalités comme Jérôme Carcopino. Il se distingue à nouveau en cours de français mais, se montrant peu appliqué, il préfère fréquenter les courses hippiques avec son camarade Jean Cazes. Suivant le même Cazes, il apparaît déjà comme un partisan de Paul Déroulède, ; quand, pour Benjamin Azoulay, il subit également l'influence des Déracinés de Maurice Barrès, qui lui aurait inspiré son mépris des et son peu de cas des exigences du concours d'entrée à l'École normale supérieure.
De fait, présentant ce concours en 1902, il échoue avec la moyenne de 23,75 sur 60 et est classé sur . Surtout, il néglige de le présenter à nouveau l'année suivante. Inscrit en Sorbonne, il obtient une licence en lettres en 1905.
Ses rapports avec son frère Eugène se dégradent, alors que lui réussit ses études avec brio. Abel, déçu par l'esprit « sorbonnard », auquel il reproche de , préfère se consacrer à son œuvre en germe. Ne côtoyant pas les autres étudiants, il préfère s'isoler dans sa chambre et entretenir des relations épistolaires, notamment avec Paul Géraldy. Même s'il connaît beaucoup de monde, il ne fréquente guère qu'Émile Despax et Léo Larguier.
Il se rend pour la première fois en Italie en 1903, et s'inscrit à son retour comme élève de l’École du Louvre, où il reste deux ans. Dans le même temps, il s'essaie au dessin en reproduisant des silhouettes croisées dans les rues de Paris.
Poète, essayiste et journaliste Débuts à la Belle Époque Un premier poème, « Les vergers », paraît en 1904 dans La Revue latine dirigée par Émile Faguet.
En 1906, grâce à l'appui d'Ernest Dupuy et de François Coppée, il publie son premier recueil de vers, Les Familiers, composé au domaine de Fontlaure à Éguilles chez Joachim Gasquet et dédié à sa mère. Il lui assure une certaine assise dans les milieux littéraires, et est couronné par la Bourse nationale de voyage littéraire ainsi que par le nouveau prix de poésie de l'Académie française..
D'aucuns suscitent une polémique en prétendant qu'Edmond Rostand se serait fortement inspiré de l'ouvrage de Bonnard pour écrire Chantecler.
Son style fait aussi débat : Jules Bois y voit alors un vériste et un naturaliste, tandis que Marcel Ballot le range parmi les symbolistes. Il fréquente effectivement Catulle Mendès, Sully Prudhomme et Jean Richepin, tous trois affiliés à ce courant. Mais Bonnard est principalement soutenu par Coppée, chef de file du Parnasse — Azoulay allant jusqu'à estimer qu'il en fait alors son . C'est lui qui devient son maître jusqu'à sa propre mort en 1908.
Également à l'été 1906, il est invité à lire ses vers dans son premier salon, celui d'Herminie de Rohan. Il commence à la même époque à fréquenter le salon de Thérèse Murat et de sa sœur Charlotte de Ludre-Frolois, où il rencontre le Tout-Paris. Il participe aussi aux chez René Boylesve.
Dupuy lui ayant présenté Henri de Régnier, il le retrouve à l'automne 1906 à Venise, visitant la place Saint-Marc avec la princesse Bibesco. Il gagne ensuite Rome, où il retrouve Carcopino qui l'introduit au palais Farnèse. Il est aussi accueilli par Giuseppe Primoli, lettré, photographe et amateur d'art, dans son palais, et logé dans sa villa d'Ariccia. Dans cet , il travaille à un recueil de Sérénades, abandonné par la suite. Ernest Dupuy l'introduit dans les milieux mondains de Rome, tandis qu'il fréquente théâtre, opéra et dîners. Avec Primoli, il court Côme ou la Sicile. Dans son journal, Bonnard moque Benielli — malgré l'affection qu'il lui porte. Si certains auteurs, comme Olivier Mathieu, en ont fait le père biologique de Bonnard, cette hypothèse apparaît infondée aux yeux de Benjamin Azoulay.
vignette|gauche|Giuseppe Primoli peint par Armando Spadini, 1917.
Il continue par ailleurs de séjourner en Provence, où il fréquente le groupe de la revue Le Feu : Joseph d'Arbaud, son vieil ami Joachim Gasquet, Xavier de Magallon et Émile Sicard.
Après son retour à Paris en , il se réinstalle avec sa mère et son frère. Il passe l'été au Maroc, puis l'automne en Normandie, où il rédige une série de poèmes destinés à la publication dans la Revue de Paris.
Le , il fait partie du comité d'initiative du « groupe des 45 », dont font partie avec lui Henri Barbusse, Tristan Bernard, Francis de Croisset, Reynaldo Hahn, Gabriel de La Rochefoucauld ou Paul Reboux. Le second dîner, où il retrouve Pierre Mortier, a lieu le .
Entretemps, en 1908, il écrit et publie coup sur coup deux autres volumes de poésie, Les Royautés et Les Histoires . Charles-Ferdinand Ramuz voit dans Les Histoires un roman en vers, marquant un tournant dans son œuvre. En outre, Abel Bonnard, au long de sa carrière, usera aussi du vers libre, comme dans son Poème du débauché paru dans la presse en 1938.
Les deux volumes sont présentés au prix Archon-Despérouses, dans le jury duquel siègent Paul Bourget et Maurice Barrès — avec lequel il entretient une antipathie tenace : Les Royautés obtiennent en revanche le prix.
Échaudé cependant par la mauvaise réception critique des Histoires, il se voit offrir une chronique régulière dans le Figaro. Selon Azoulay, ce passage à la presse semble se révéler pour Bonnard, le muant pour de bon en . Le , son premier article est consacré à « L'Enfance ». En parallèle, il donne des chroniques aux Annales politiques et littéraires, ainsi que des conférences.
En septembre, il retourne en Italie ; il retrouve Carcopino, avec lequel il mène une vie . Il passe par Rome, Venise et d'autres villes. Il en tire une évocation de la Sérénissime pour Le Figaro, et y compose pour Sarah Bernhardt une pièce aujourd'hui perdue. Il inaugure aussi une tradition personnelle de voyage annuel en Italie.
C'est à l'automne 1909 que se forme ce que Paul Morand et Régnier ont appelé la ou .. Le groupe se compose principalement de camarades de l'École du Louvre, dont Charles Du Bos, Auguste Gilbert de Voisins, Émile Henriot, Edmond Jaloux, Eugène Marsan, Francis de Miomandre et son proche ami Jean-Louis Vaudoyer.
Le groupe se réunit au Caffè Florian à Venise. Il loge chez les sorelle Zuliani, à côté du palais Venier. Dans la ville, Bonnard prend des cours de chinois avec un certain Tchou Kia Kien. Il y rencontre aussi Gabriele d'Annunzio, mais leurs relations ne sont que froidement courtoises.
Au tournant des années 1910, il commence à visiter l'Europe, avec pour commencer Munich et le Rhin à Schlangenbad en 1910, puis Thoune en 1911, Bienne en 1912, Interlaken en 1913, enfin l'Autriche et la Hongrie. Il vit quelque temps à Muhlbach, en Alsace. Il écrit dans Les Guêpes, journal maurrassien.
Puis, pendant quelques années, il cesse de publier. Mais il amasse des centaines de cahiers d'ébauche. Parmi ceux-ci, on dénombre des projets de romans d'aventures, de textes fantastiques ou de science-fiction, picaresques, policiers. Il multiplie aussi les ébauches d'autobiographies, de nouvelles et de portraits dans la veine des Caractères, et des notes sur tous les sujets. Mais surtout, il écrit des milliers de pages poétiques, parmi lesquelles un Chant d'enthousiasme, un Hymne à soi-même et une Ode aux grands hommes.