La Dobrogée ou Dobroudja (en , en , en turc : , Dobrogée dans les documents français anciens) est une région historique d’Europe, appelée Mésie inférieure puis Scythie mineure dans l’Antiquité, aujourd’hui partagée entre le Sud-Ouest de l’Ukraine (delta du bras de Chilia), l’Est de la Roumanie (Dobroudja du Nord) et le Nord-Est de la Bulgarie (Dobroudja du Sud).

Géographie thumb|left|Carte physique et historique de la Dobroudja. La Dobrogée est une région agricole et touristique, entre le bas-Danube et la mer Noire, d’environ : au nord, appartiennent à l’Ukraine (îles et delta secondaire du bras danubien de Chilia dans le delta du Danube, et île des Serpents en mer Noire, rattachés depuis 1948 à l’oblast d'Odessa)Les sources soviétiques, russes et ukrainiennes s'abstiennent de mentionner le fait que l'Ukraine détient une partie du territoire dobrogéen et ne font jamais référence aux protocoles de Paris du et du signés par les protagonistes de la guerre de Crimée, ni au traité de Berlin du (art. 45 et 46, Annexe 1) qui fixent la limite entre le Boudjak au nord et la Dobroudja au sud, sur le talweg du bras de Chilia, et considèrent le delta secondaire de Chilia et l'île des Serpents comme des parties de la Dobroudja ; quant au traité de Paris du , il reconnaît à l'URSS la majeure partie du delta secondaire de Chilia (le thalweg ayant changé depuis 1878) mais continue à considérer comme roumaines, donc dobrogéennes, les îles du bras de Chilia situées au sud du thalweg et l'île des Serpents aujourd'hui ukrainiennes. ; au centre, appartiennent à la Roumanie (județe de Constanza et de Tulcea, avec les quatre cinquièmes du delta du Danube)Wilfried Heller et Josef Sallanz (dir.), « Die Dobrudscha : ein neuer Grenzraum der Europäischen Union: Sozioökonomische, ethnische, politisch-geographische und ökologische Probleme », Südosteuropa-Studien , éd. Otto Sagner, München-Berlin 2009 . ; au sud, la Dobroudja du Sud appartient à la Bulgarie. Sa superficie peut être déterminée de deux manières différentes : soit sont prises en compte les superficies des oblasts de Dobritch et de Silistra (considérés comme le « grenier à blé » de la Bulgarie), ce qui donne une superficie de ; soit sont considérées les limites du territoire annexé par la Roumanie de 1913 à 1916 et de 1918 à 1940Mircea Cociu (éd.) L'Espace historique de la Roumanie, éd. Militaire, Bucarest 1993 , page 11., selon le premier traité de Bucarest (territoire parfois appelé en Roumanie « Cadrilater »), ce qui donne une superficie de .

Le point culminant de la Dobrogée est le pic des Grecs (), dans le massif du Măcin : . Ce massif, hercynien, aux roches intrusives, effusives et métamorphiques, est entouré par le plateau dobrogéen à soubassements calcaires allant du crétacé au pliocène (visibles au pied des falaises danubiennes ou maritimes, ainsi que dans les vallées les plus creusées et au cap Kaliakra) mais recouvert d’épaisses couches de lœss pléistocène et holocène, dépôt éolien propice à l’agriculture, mais facilement et rapidement érodé sur la côte, au grand dam des propriétaires des villas avec vue sur la mer, qui ont poussé en nombre depuis deux décennies malgré les vains avertissements des géomorphologues et des géologuesTel le Adrian Stanica de l'Institut GeoEcoMar dans la revue Geo-Eco-Marina sur ..

C’est en Dobrogée, à la frontière roumano-bulgare, côté roumain, que se trouve la grotte de Movile, totalement isolée du monde extérieur depuis un demi-million d’années et abritant une faune endémique unique au monde, adaptée au manque de lumière et d’oxygène, et dont le réseau trophique est fondé sur la prolifération de bactéries se nourrissant des matières en suspension dans l’eau.

Climat En Dobrogée le climat est continental sec, torride l’été, glacial l’hiver, mais atténué d’influences pontiques. Les précipitations tombent sous forme de jours de pluie au printemps et en automne, de violents et soudains orages en été, de neige en hiver (le blizzard venu de Sibérie les accumule souvent en congères). La végétation est en partie steppique, formation favorisée durant la période turque par l’élevage extensif d’ovins, mais dans le massif du Măcin, autour des limans et le long des cours d’eau (notamment le Danube et son delta) subsistent des forêts d’aulnes, de chênes, de peupliers et de saules, ainsi que de vastes roselières.

Population Les principales villes sont les ports de Mangalia (), Constanța () et Tulcea () en Roumanie, et les villes de Tutrakan () Silistra (), Dobritch () et Baltchik () en Bulgarie. Sa population est d’environ d’habitants dont dans la Dobrogea roumaine et dans la Dobroudja bulgare. vignette|Carte topographique. vignette|Carte des aires protégées dobrogéennes, dont la réserve de biosphère du delta du Danube (à cheval sur la Roumanie et l'Ukraine). +Répartition ethnique en 2011 Groupes ethniques Dobrogée entière Dobrogea roumaine. Dobroudja bulgare. Nombre % Nombre % Nombre % Total 100,00 100,00 100,00 Roumains et Aroumains 63,7283,709470,33 Bulgares et Gagaouzes16,33580,0168,00 Turcs8,092,5025,75 Roms2,041,304,29 Tatars1,742,208080,29 Russes et Lipovènes1,241,606980,25 Grecs0,120,16200,01 Ukrainiens0,110,10730,03

Agriculture La Dobrogée roumaine (au nord), dont les sols sont lœssiques, est une terre de pâturage ovin (moutons Mérinos), de vergers et de vignes (vins de Murfatlar). La plaine de la Dobrogée bulgare (sud) est plantée de vastes parcelles de céréales, de plusieurs centaines d’hectares chacune et ayant la particularité d’être séparées par des haies de de large qui ont été plantées à la fin de l’époque communiste pour ralentir l’érosion des sols. En dépit d’une agriculture de plus en plus intensive, dont les nitrates contaminent les eaux superficielles, ces haies ont une fonction importante d’accueil et de refuge pour la faune utile à l’agriculture. En outre, il existe encore des forêts de chênes verts () résiduelles, tant en Roumanie qu’en Bulgarie.

Environnement

La Dobrogée a une faune riche malgré les catastrophes environnementales de l’époque communiste (régime qui promouvait « la lutte de l’Homme contre la Nature »). La partie roumaine comprend le delta du Danube, qui abrite encore de nombreux oiseaux aquatiques (dont des pélicans et en hivernage environ 90 % de la population mondiale de la bernache à cou roux, espèce menacée) et une faune ichtyologique en diminution depuis la privatisation des droits de pêche, tandis qu’une urbanisation de loisirs effrénée, avec tout ce que cela implique comme nuisances, menace l’ensemble des milieux. La réserve de biosphère du delta du Danube, aux moyens réduits, fait ce qu’elle peut pour limiter les dégâts. La situation géopolitique aux frontières orientales de l’Union européenne empêche les deux directeurs de la réserve, l’un roumain et l’autre ukrainien, de collaborer autant qu’il le faudrait, car le point de passage frontalier autorisé le plus proche est à vers l’ouest, hors de la Dobrogée et du delta du Danube.

Dans la partie bulgare, les forêts de chênes verts et les haies coupe-vent ont été mieux préservées que dans la partie roumaine, souvent devenue steppique, parfois même semi-désertique à cause de la déforestation. On trouve dans ces haies et ces forêts la buse féroce (), la buse pattue () et le faucon émerillon () qui contribuent à réguler les rongeurs friands de céréales. La Grande Outarde () fréquente aussi la Dobrogée. Mais si en Roumanie l’intégralité des zones proposées par les scientifiques ont été validées par les autorités, en Bulgarie par contre seule la moitié a été validée par le ministère de l’Environnement, qui, de plus, a réduit de moitié la surface proposée pour la réserve naturelle du cap Kaliakra…

Histoire

Préhistoire, antiquité Selon Ion Bitoleanu et Adrian Rădulescu., la Dobrogée est habitée depuis le Paléolithique, et les cultures néolithique de Hamangia en Dobrogea roumaine, et chalcolithique de Varna-Durankulak en Dobroudja bulgare , sont mondialement connues pour leurs sculptures, leurs constructions déjà en pierre et leurs tombes riches en or.

Dans l’Antiquité, la région est habitée par les tribus Daces et Gètes. La population locale, progressivement hellénisée, fait du commerce avec les colonies grecques du Pont Euxin (Dionysoupolis, Callatis, Tomis, Histrios, Argamos) jusqu’à la conquête romaine. Rome contrôle la Mésie pendant sept siècles et l’intègre à la Dacie aurélienne qui, par la christianisation, entre dans la civilisation byzantine.

Moyen Âge Selon Ion Barnea et Ștefan Ștefănescu., les migrations des peuples slaves et turcophones (Huns, Avars, Proto-Bulgares, Ouzes, Petchénègues, Coumans, Mongols, Tatars, Ottomans) mettent fin à l’existence des cités gréco-romaines telles Capidava et des ports de la côte, mais d’autres, comme Dorostolon (ou Drăstăr) sur le Danube, se maintiennent à travers les différentes dominations politiques.

À l’issue de la bataille d'Ongal, la Dobrogée est intégrée au Premier État bulgare de 681 à 971, redevient romaine d'Orient (byzantine) de 971 à 1186, puis fait partie du royaume bulgaro-valaqueEn 1205, le pape Innocent III dans une correspondance avec le roi Kaloyan ou Caloian (1197-1207) le qualifie de (roi des Bulgares et des Valaques)., tant ces deux peuples, Bulgares et Valaques, ainsi que celui turcophone des Coumans et sans oublier les Pontiques de la côte, étaient alors mélangés dans le bassin du Bas-Danube, sur les deux rives du fleuve.

En 1325 la Dobrogée est mentionnée pour la première fois comme despotat semi-indépendant vassal de l’Empire byzantin, ayant comme prince Balică ou Balko de Dobritch, avec la capitale à Kaliakra près de Karvouna (aujourd’hui Kavarna). En 1346, ses fils, Dobrotitch et Théodore, s’impliquent dans les rivalités dynastiques de l’Empire byzantin comme alliés de l’impératrice Anne de Savoie. En rétorsion à cela, en 1347, l’empereur Jean V Paléologue envoie l’un de ses vassaux, l’émir turc Bahoud d’Umur, en expédition navale contre la Dobrogée. Balică et Théodore perdent la vie dans le naufrage de leur nef amirale et Dobrotitch resté à terre devient le nouveau despote.

Peuplé (selon les chroniques génoises) de Bulgares, de Valaques (Roumains), de « Romées » (Grecs), de Juifs yévaniques (« Romaniotes ») et d’Arméniens (« Hermins »), ce despotat s’étend sur le bas-Danube depuis les bouches du fleuve au cap Hæminos (Emina) au sud de Varna. Les langues les plus parlées y sont le bulgare, le grec et le « valaque ». Les portulans génois le décrivent tantôt comme un despotat grec (« terra graecorum »), tantôt comme une petite Valachie (« Velacia minor »), tantôt comme une troisième Bulgarie (« Bulgaria tertia », les deux autres Bulgaries étant les Tzarats de Vidin et de Tarnovo). Il s’ouvre aux marchands génois qui en assurent la prospérité, lui fournissent nefs et armes, et installent les comptoirs de San Giorgio (Giurgiu, Djurdjevo), Dorostolo (Silistra), Barilla (Brăila, Ibrahil), Caladda (Galați), Licovrissi (Oblucița ou Izmail), Licostomo (Periprava près de Chilia Veche), Constanza (Constanța), Carvouna (Kavarna), Danissa (Baltchik) et OdessaIon Bitoleanu, Adrian Rădulescu, Histoire de la Dobrogée, Constanța, éd. Ex Ponto, 1998, éd. , LCCN 2002499401. (aujourd’hui Varna ; le nom moderne d’Odessa, en Ukraine, vient bien de là, mais l’Odessa moderne n’a été fondée qu’au ).

Entre 1352-1359, la puissance des Tatars de la Horde d'or déclinant, un second despotat apparaît autour des bouches du Danube, gouverné par le prince Demetrios, qui se met sous la protection de la Valachie : dès lors celle-ci étend sa domination sur le Bas-Danube (Galați, actuel Boudjak, Chilia).