Le Jean Bart était un cuirassé de la Marine nationale française, le second de la classe Richelieu. Il s'agissait du septième navire nommé Jean Bart par la Marine française, son prédécesseur étant un cuirassé dreadnought lancé en 1911...

Conçu pour être identique au Richelieu, il était en construction à Saint-Nazaire en 1940, d'où il s'échappa au dernier moment face à l'avance allemande pour gagner Casablanca au Maroc, où l'armée française fit de son mieux pour tenter de le rendre opérationnel, malgré les moyens limités à sa disposition.

Endommagé au cours des combats de novembre 1942 auxquels il prit part contre les Américains, il resta inachevé durant toute la guerre. L'idée de le transformer en porte-avions ayant été abandonnée, il fallut attendre 1955 pour qu'il soit mis en service, dans une configuration assez proche de celle prévue à l'origine. Il fut le dernier cuirassé mis en service au monde. Après une brève participation aux opérations contre l'Égypte au cours de la crise du canal de Suez en 1956, il fut démoli en 1970.

Contexte

Les constructions navales des années 1920 furent marquées par le traité de Washington, qui limitait la construction de cuirassés à des navires de moins de et équipés de canons d'un calibre de au plus, pour l'ensemble de la période s'étendant de 1922 à 1936.. Au tournant des années 1930, la France et l'Italie n'avaient toujours pas utilisé leur droit à remplacer deux de leurs plus anciennes unités, lorsque l'Allemagne entreprit la construction du « navire blindé » Deutschland, qualifié par la presse de « cuirassé de poche ». La réponse française prit alors la forme d'un cuirassé rapide, de et armé de huit pièces de en deux tourelles quadruples à l'avant, le Dunkerque.. Ses caractéristiques se situaient bien au-delà des limites du traité de Washington, à une époque où il était fortement question de ramener celles-ci à voire pour le déplacement, et voire , pour le calibre de l'artillerie principale.. La Kriegsmarine allemande riposta avec deux bâtiments, le Scharnhorst et le Gneisenau, autres exemples de cuirassés rapides, bien protégés mais ne portant que des canons de ..

En , le Duce Benito Mussolini annonça la décision italienne de mettre en service la nouvelle classe Littorio, formée de cuirassés de armés de canons de . Dans l'urgence, l'Amirauté française dut se résoudre à mettre en construction une seconde unité de la classe Dunkerque, le Strasbourg, tout en lançant des études pour un cuirassé de : ce sera le Richelieu, mis sur cale en octobre 1935. Mais dans la foulée de la signature, le , de l'accord naval germano-britannique qui autorisait le Troisième Reich à se doter d'une marine égale à 35 % de la Royal Navy, fut annoncée la construction d'un cuirassé allemand affichant également un déplacement de , et armé de huit canons de ..

La seconde conférence navale de Londres s'étant montrée peu décisive, devant le refus japonais et italien de poursuivre la politique de limitation des armements navals, la France décida le la construction d'une seconde unité de la classe Richelieu, le Jean Bart..

Ce dernier devait être l'exacte réplique du Richelieu. Les dimensions de coque étaient identiques (longueur : , largeur maximale : , tirant d'eau : ). La disposition de l'artillerie principale était la même : deux tourelles quadruples de à l'avant.. S'agissant de l'artillerie secondaire en tourelles triples de , à la suite de la décision de retirer les deux tourelles latérales au milieu du navire sur le Richelieu, ces dernières ne furent initialement pas installées sur le Jean Bart.. La protection était identique (ceinture blindée de , pont blindé supérieur de 150 à , pont blindé inférieur de , face avant des tourelles d'artillerie principale blindée à , blockhaus : ), de même que les machines, composées de six chaudières « suralimentées » construites sous licence par les Chantiers de Penhoët et les Ateliers et Chantiers de la Loire., et de quatre turbines Parsons, développant , et permettant au navire d'atteindre une vitesse de ..

Carrière

L'« évasion » de Saint-Nazaire thumb|Ancre du Jean Bart, aujourd'hui à l'entrée du port de Saint-Nazaire. La construction avait commencé en décembre 1936 aux Chantiers de Penhoët et aux Ateliers et Chantiers de la Loire à Penhoët. Lorsque la guerre éclata, le Jean Bart se trouvait encore sur cale, dans la forme « Caquot », du nom de son concepteur., qui recevra plus tard le nom de « forme Jean Bart ». Pour éviter les aléas d'un lancement et l'immobilisation prolongée d'une cale sèche, le cuirassé était assemblé sur un terre-plein, accolé à une forme de radoub, l'ensemble étant entouré d'une enceinte. Le le terre-plein fut inondé et un déplacement latéral plaça le Jean Bart dans la forme de radoub. La sortie définitive était alors prévue pour le ..

Dès le début de la bataille de France, l'Amirauté se préoccupa de mettre le navire hors de portée de la Luftwaffe. Le , le capitaine de vaisseau Pierre-Jean Ronarc'h s'inquiéta sérieusement pour l'avenir de son bâtiment : « La nuit blanche que j'ai passée du 17 au laisse dans ma mémoire une marque ineffaçable », déclarera-t-il. Devant l'avance allemande, la construction fut accélérée : du au , ce fut un total de de l'arsenal qui travailla au montage des chaudières, de l'appareil moteur et des transmissions. En l'espace d'un mois les chaudières, l'appareil moteur, deux groupes de turbodynamos, les transmissions intérieures indispensables, deux pompes pour étaler d'éventuelles voies d'eau, et une partie de l'armement furent montés. Deux hélices furent mises en place le 6 et le . Le 11, trois chaudières étaient montées et allumées trois jours plus tard. La fermeture des doubles fonds a eu lieu le 17 et l'installation des pompes le 18. Le manque de temps empêcha de faire de véritables essais.

La tranchée qui devait faire franchir au Jean Bart le plateau qui s'étendait au sud de la forme de radoub fut terminée à la hâte. La profondeur de dragage devait atteindre , sur de large ; cela le forçait à attendre la grande marée du 18 au pour sortir le bâtiment, ou à reporter l'opération au .

L'armement principal installé était limité à la tourelle avant ; on renonça au montage de la carapace de la tourelle 2, dont deux canons seulement étaient alors arrivés à Saint-Nazaire. On ne réussit qu'à en embarquer un, sur un cargo (il s'agirait selon Jordan et Dumas du Mécanicien Principal Lestin .. En réalité, ce dernier fut détruit vers 1935, il est donc plus probable que le navire en question soit le Mécanicien Principal Carvin, comme mentionné par Ronarc'h lui-même.) qui, lors de son trajet pour Casablanca, sera coulé par les Allemands, dans le golfe de Gascogne, le vers Les Mathes (45.678063° -1.2782834°). Les pièces secondaires se limitaient à quatre affûts doubles de , complétés par deux affûts doubles de , livrés le 15 et installés le 18, et par deux affûts doubles de et deux affûts quadruples de montés de justesse quelques heures avant l'appareillage.

Le creusement du canal de sortie ayant été ralenti en raison de la présence d'un plateau rocheux, il fallut se contenter d'une bande de et d'une profondeur de , alors même que le tirant d'eau du Jean Bart était de .

Le au matin, avec l'arrivée des Allemands à Rennes, le commandant reçut l'ordre de rallier Casablanca, et non plus la Clyde, comme prévu initialement, ou de saborder le bâtiment : le départ fut fixé pour la nuit suivante. Cinq remorqueurs avaient été prévus pour participer à l'opération. Dans la journée, une colonne motorisée, présumée allemande, fut signalée sur la route de Nantes. Quatre blockhaus défendaient l'accès des chantiers. Le Jean-Bart disposait lui-même de moyens d'auto-défense, mais des équipes de sabotage, armées de masses et de chalumeaux prirent place aux points névralgiques du navire. À , l'équipage avait été mis à ses postes de combat, et, à , l'équipe de veille de la tour avait observé la marche de la colonne, longue de . À , les véhicules furent enfin identifiés comme britanniques..

Une fois la nuit tombée, les manœuvres d'appareillage purent commencer. Un incident avait éteint les chaudières et les turbodynamos s'étaient arrêtées, privant le Jean Bart d'énergie et de lumière. À , malgré tout, les remorqueurs commencèrent leur travail et firent tourner le bâtiment de sur la droite pour le mettre dans l'axe de la forme de radoub avant de l'engager dans le chenal. Dans la tranchée, les petites bouées étaient à peine visibles et le Jean Bart s'échoua par l'avant sur la gauche, tandis que l'arrière reposait sur la berge ouest. Après trois quarts d'heure d'efforts, les remorqueurs finirent par réussir à dégager le navire, qui atteignit le chenal de la Loire aux premières heures de l'aube..

À , trois bombardiers allemands se présentèrent à tribord, à d'altitude. Une bombe de larguée par l'un d'entre eux explosa entre les deux tourelles de , sans causer de dégâts significatifs — un trou de et quelques cloisons soufflées. Des chasseurs français intervinrent alors, initialement pris pour des appareils allemands et accueillis par des tirs de DCA. À , le Jean Bart avait été rejoint par deux torpilleurs d'escorte, Hardi et Mameluck, et à , il put s'accoster au pétrolier Tarn pour ravitailler en eau et en mazout. À 1, après avoir décliné la proposition de bâtiments britanniques de l'escorter en Angleterre, le cuirassé prit la route de Casablanca.. Après de nouveaux incidents et prouesses techniques, comme le montage, en route à la mer, d'un compas gyroscopique, le Jean-Bart réussit à filer et arriva dans le grand port marocain le 22 à ..

Au Maroc, les moyens faisaient cruellement défaut pour poursuivre l'achèvement du cuirassé. Son artillerie antiaérienne fut débarquée dans un premier temps, afin d'en récupérer les affûts de et de pour renforcer les capacités de défense antiaérienne du port. Cependant, son unique tourelle de montée fut mise en état de tirer, avec une direction de tir « géodésique », en se coordonnant avec les stations côtières de Sidi Abderhamane et de Dar-bou-Azza, auxquelles le cuirassé était relié par radio et par téléphone. Les six coups d'« épreuve » réglementaires furent tirés en . Le cuirassé mit en service, en octobre, son dispositif de détection électro-magnétique, ancêtre français du radar. Il fut ensuite rééquipé en artillerie antiaérienne : en novembre, sa Défense Contre Avions est constituée de cinq affûts doubles de , deux affûts doubles de Modèle 1933, un affût simple de Modèle 1925, quatre affûts quadruples Hotchkiss de , quatorze mitrailleuses Browning de et une mitrailleuse Hotchkiss de ..

À Casablanca, 8-11 novembre 1942

Le , lors du débarquement allié en Afrique du Nord, le Jean Bart ouvrit le feu sur les forces navales américaines qui en assuraient la couverture, devant Casablanca. Il fut alors bombardé par avion et reçut deux bombes - il fut également touché à plusieurs reprises par des tirs du cuirassé , dont un obus parvint à bloquer la tourelle d'artillerie principale.. Il aura reçu au total sept coups de dont un seul obus explosa dans le magasin d'une tourelle de , ce qui aurait eu des conséquences dramatiques si le magasin n'avait pas été vide, la tourelle n'étant alors pas encore installée. Cette faiblesse de la protection de la classe Richelieu était connue, il avait d'ailleurs été décidé d'y porter remède sur la quatrième unité construite, le Gascogne..

Deux jours plus tard, une fois le bâtiment sommairement réparé, le capitaine de vaisseau Émile Barthes ordonna que le navire reprenne ses tirs avec la tourelle de et encadre le croiseur lourd , navire amiral de la Task Force 34.. Il subit alors une attaque aérienne, menée par huit bombardiers en piqué Douglas SBD Dauntless lancés depuis le porte-avions , et reçut deux bombes de qui l'endommagèrent gravement : il se posa sur le fond, échoué par l'arrière..