Le chán (), parfois traduit en « méditation silencieuse », transcription en chinois classique du sanskrit dhyāna, est une forme de bouddhisme mahāyāna née en Chine à partir du , qui insiste particulièrement sur l'accession à l'expérience directe de l'Éveil par la méthode la plus efficace et la plus simple possible. Comme pour toutes les écoles bouddhistes chinoises, on peut voir dans sa pensée une influence taoïste.

Sous ses multiples formes, il est devenu à partir du une des deux grandes catégories du bouddhisme chinois avec l'école de la Terre pure (jingtu).

Le chán s'est transmis de Chine au Viêt Nam (appelé (chữ nho : )), en Corée (appelé son (hangeul : / hanja : )) et au Japon (appelé / Kyūjitai : ). C'est sous son nom japonais de zen qu'il est le plus connu en Occident.

Origines La légende de l'origine de la tradition chán et de la lignée de ses maîtres remonte à un sermon du Bouddha Shakyamuni à ses disciples alors qu'ils étaient réunis sur le mont des Vautours, relaté dans le Lankavatara Sutra. Pour tenter d'expliquer un point de son enseignement, il se contenta de cueillir silencieusement une fleur d'udumbara. Aucun des disciples n'aurait compris le message qu'il tentait de faire passer, à l'exception de Mahakashyapa, qui aurait souri au Bouddha. Celui-ci lui aurait alors dit devant l'assemblée qu'il lui avait ainsi transmis son trésor spirituel le plus précieux. C'est une préfiguration de la description du chán que l’on prêtera à Bodhidharma : Cette stance daterait en fait de 1108 selon Heinrich Dumoulin (2005), Zen Buddhism: A History, vol. 1: "India and China", Bloomington, IN: World Wisdom,

De l'Inde à la Chine

Bodhidharma : la légende Bodhidharma serait le fondateur de la doctrine du chán, mise au point au monastère de Shaolin, en Chine. Parti des Indes où il aurait été le vingt-huitième patriarche dans la filiation de Mahakashyapa, il se serait rendu en Chine pour réaliser une synthèse du bouddhisme et du taoïsme. Surnommé le Grand Voyageur par la tradition chinoise, et parfois le Moine aux yeux clairs, Bodhidharma aurait fondé les arts martiaux dont les mouvements et gestes seraient des représentations symboliques et initiatiques.

Bodhidharma : l'histoire Bodhidharma serait venu en Chine autour de 520. Les différents textes chinois qui le mentionnent ne s’accordent pas exactement sur son origine (Kānchīpuram dans le Sud de l’Inde ou Perse), ni sur sa route (arrivé par l’Ouest ou par un port du Sud-Est). On lui prête un attachement particulier pour le Lankavatara Sutra, et l'école qui deviendra la première lignée légitime chán est connue sous le nom d'école Lanka ().

La légende qui attribue la fondation du monastère de Shaolin à Bodhidharma n'est attestée qu'à partir du . D'autre part, bien qu’il existe au Kerala un type de yoga offrant une certaine similitude extérieure avec le kung-fu, des gymnastiques de type qigong semblent être mentionnées sur des textes chinois datant du , et les arts martiaux au mont Song ont précédé Bodhidharma. Il aurait néanmoins pu séjourner dans un autre temple du mont.

En Chine Développement

Malgré l’importance de Bodhidharma dans la légende du chán, on peut considérer ses successeurs chinois comme les véritables fondateurs de l’école. Le sixième patriarche en titre, Huineng, à qui l’on attribue le Sūtra de l’Estrade, l’un des principaux textes de référence du zen, occupe une place importante dans la tradition. La légende de sa vie met en scène une rivalité entre un certain chán dit « du Nord », celui des grands maîtres érudits proches du pouvoir, des grands monastères où l’enseignement du dhyāna est encadré et graduel, et un chán dit « du Sud », région encore un peu primitive aux yeux des nordiques, à la pratique plus créative, libre et spontanée, prônant l’éveil immédiat.

Cette scission sépare plus des contextes socio-politiques et personnels différents que des zones géographiques au sens strict. En fait, l'examen des écrits attribués aux maîtres de cette « école du Nord » qui se nommait elle-même du « Mont oriental » (), siège de leur monastère, montre que leur enseignement n'était pas la caricature qu'en faisait leur adversaire et qu'ils n'écartaient pas la possibilité d'un éveil soudainH. Dumoulin. De manière générale, tout comme les maîtres taoïstes, les patriarches bouddhistes chinois ne craignaient pas de puiser à plusieurs sources. Daoxin et Hongren, par exemple, n’hésitèrent pas à emprunter les récitations de l’école de la Terre Pure () comme exercice préparatoire à la méditation, en leur retirant leur valeur invocatoire.

La légende du sixième patriarche serait née de la propagande de celui qui se prétendait son successeur, Shénhuì (, 668~686 - 748~762), qui semble avoir été le véritable promoteur de l’éveil instantané en opposition à la démarche graduelle, qu'il présentait comme inférieure. Prédicateur éloquent et conteur talentueux, il se dressa ouvertement en 734 contre Pǔjì (, 651 - 739~740), septième patriarche de l’école Lanka, qui avait hérité son titre de Shenxiu, maître honoré de la cour de Wu Zetian. Shenhui prétendait que Hongren avait en réalité laissé la place à Huineng dont lui-même se réclamait, et que l’enseignement de Puji était sans valeur. Il fut banni au Jiangxi pendant une période pour agitation. En 756, les choses tournèrent en sa faveur : l’administration impériale, pressée par les besoins financiers nés de la lutte contre la rébellion d’Ān Lùshān (/, 703 -757), décida d’obliger les moines à acheter un certificat d’exercice. Shenhui usa de sa popularité pour faire la promotion de cette mesure et aida efficacement à renflouer les caisses. Il fut choisi comme septième patriarche par la cour Tang, faisant a posteriori de Huineng le sixième Maître Lanka. En bonnes relations avec de nombreux hommes de lettres dont le grand poète Wang Wei, il mit son talent littéraire à profit pour la promotion de sa lignée, ainsi que celui de Du Fu, ami de Wang Wei.

Quels que soient ses motifs, il avait mis l'instantanéité de l'illumination au cœur d'un débat qui réapparaîtra régulièrement dans la suite de l'histoire du bouddhisme.

À partir du début du apparurent de nombreuses branches de chán, dont celles des maîtres Mazu (), Baizhang, Linji et Yunmen, qui devaient se développer au Japon. À l'origine de cette multiplication des groupes sous la bannière chán, outre la séparation des disciples qui s'en vont créer leur propre école à la mort du maître, on trouve le succès politique et institutionnel de la lignée Huineng-Shenhui. Des groupes d’origine indépendante se découvrirent brusquement des fondateurs disciples de Huineng ou d’un de ses compagnons jusqu’alors inconnu. Ainsi, la longue biographie de Farong ( ?-657), fondateur de l’école du Mont de la tête de bœuf () près de Nankin, écrite par un de ses contemporains, ne mentionne pas son rattachement à l’école Lanka, mais à la fin du il sera présenté comme un disciple de Daoxin.

Un bon nombre de ces nouvelles branches représentent le courant radical et iconoclaste qui a marqué l'image de l'école. Parmi les sept branches du début du citées par Zongmi (, ? — 841), moine de la lignée de Shenhui, quatre se rattachent à cette forme, qui séduisit certains et en choqua profondément d'autres, comme Liang Su (753-793), essayiste renommé, qui dénonça cette forme de chán comme néfaste et anti-bouddhiste, traitant ses promoteurs d'hérétiques et les comparant au démon Māra.

Certaines déclarations étaient en effet très audacieuses :

Certains groupes sont à l'origine des écoles du Zen japonais : Rinzai (Linji Yixuan : en japonais Rinzai Gigen, ?–866) se rattache à la lignée de Zhishen ( ? — 702), deuxième disciple de Huineng selon la monographie de l'école Lanka (), par l'intermédiaire de Mazu Daoyi ( 709 — 788), Baizhang Huaihai ( en japonais : Hyakujo Ekai 720 — 814), Huangbo Xiyun ( ? — 850) et Linji Yixuan ( Rinzai Gigen ? — 866). Beaucoup plus tard Ôbaku, fondé par Yinyuan Longqi ( en japonais : Ingen Ryuki 1592-1613), fera également remonter sa lignée à Huangbo Xiyun, maître de Rinzai. Ummon Daishi ( 864?-942) se réclame de Yúnmén Wényǎn . Sōtō se rattache à l'école Cáodòng () fondé par Dongshan Liangjie ( 807-869).

À partir du milieu du , le climat politique se dégrada pour le bouddhisme. Les mesures sévères de répression prises à son égard entre 845 et 846 par l'empereur Wuzong entrainèrent la fermeture de près de temples et monastères, dont de grande envergure ; près de moines et nonnes furent rendus à la vie civile. Beaucoup d’écoles disparurent, sauf le chán et Jingtu. En effet, les petits groupes ou pratiquants isolés vivant parfois en ermites, qui se rattachaient en majorité au courant chán, avaient mieux résisté à l'année de persécution. C'est donc ce courant qui se retrouva responsable de la plupart des monastères lorsqu'ils rouvrirent. Par la suite, loin de s’isoler l’un de l’autre, chán et Jingtu continuèrent d'échanger concepts et pratiques ; plusieurs branches revendiquant l’union des deux courants virent le jour jusqu'à aujourd'hui. À partir des Song, des courants chán s'associèrent à la revendication syncrétiste , représentés par exemple par les maîtres Changshui Zuxuan des Song et Hanshan Deqing des Ming.

Dans le bouddhisme chinois Le Chán est considéré comme un mouvement né plus de l’adhésion spontanée à un certain idéal de la pratique bouddhique que de l’expansion systématique d’une idéologie d’origine unique. Il représente entre autres une réaction contre l’intellectualisme et l’analyse textuelle et conceptuelle portée à l’extrême par certaines écoles comme Tiantai et plus encore Huayan.

Comme tous les religieux en Chine, qu’ils soient bouddhistes ou taoïstes, les proto-chán s’organisaient en lignées maître-disciples qui ne correspondent pas exactement aux classements idéologiques que l’histoire des religions fera ultérieurement. Ils s’identifiaient en général par le nom de leur lieu de pratique, de leur maître, ou de leur soutra préféré, comme les membres de la lignée officielle qui se nommaient « gens du Lankavatara Sutra ». Il semble que le Chán n’ait été utilisé avec le sens d'école définie qu’à partir du . Il est ainsi délicat d’apprécier ce que la transcription chinoise de dhyana, pratique après tout présente dans toutes les formes de bouddhisme, désigne exactement dans tel ou tel contexte pendant les trois premiers siècles après Bodhidharma. Charles W. Swain (1988) rappelle que le terme de chanshi (maître de méditation), devenu de plus en plus courant avec l’importance croissante donnée à cette pratique par de nombreux monastères, remplace parfois le terme fashi (maître de l’enseignement) sans indiquer de rattachement idéologique particulier. Liang Su (753-793), critique sévère des pratiques iconoclastes, cite les maîtres tiantai comme exemple de « bon Chán ». Or, si cette école a influencé l’ensemble du bouddhisme chinois, elle ne sera jamais comptée parmi les branches du Chán.

Comme toutes les formes du bouddhisme chinois, certains de ses principes sont en adéquation avec des idées taoïstes. On peut citer comme exemple le fait que les bonnes actions sont celles qui ne produisent pas de karma, que la poursuite délibérée d’un but est inefficace ; la valeur intrinsèque de la simple concentration sur une activité ordinaire est déjà exprimée dans le Zhuangzi (fable du boucher Ding). Hu Shi pensait même avoir reconnu le concept de l’éveil soudain dans les textes attribués au moine taoïste Daosheng (道生) né à la fin du . Ce conseil de Xuanjian a également des résonances très taoïstes :

On retrouve cette même idée dans les Entretiens de Lin-Tsi (Linji), « Instructions collectives §13 » :<blockquote>Lors d'une instruction collective, le maître dit : « Adeptes, il n'y a pas de travail dans le bouddhisme. Le tout est de se tenir dans l'ordinaire, et sans affaires : chier et pisser, se vêtir et manger.

' Quand vient la fatigue, je dors ;

Le sot se rit de moi, le sage me connaît. '''