Henri Roché dit Pierre Roché puis Henri-Pierre Roché, né le à Paris 6, 1 rue de Médicis, et mort le à Sèvres, 2 rue Nungesser-et-Coli, est un écrivain français, critique et conseiller de grands collectionneurs et, à l'occasion, marchand d'art et journaliste.
Formé au métier de peintre, Henri-Pierre Roché a été la plus grande partie de sa vie un conseiller de collectionneurs, notamment de Jacques Doucet et surtout de John Quinn, dont il s'est chargé de rassembler l'essentiel de la partie française de la collection, puis du maharaja d'Indore. Ami des artistes et intermédiaire entre eux et leurs collectionneurs, collectionneur d'art lui-même, il a joué un rôle central, bien qu'en second plan, dans le développement de l'art moderne, aidant moralement, et parfois matériellement, Marcel Duchamp, Constantin Brâncuși, Marie Laurencin, Francis Picabia, Pablo Picasso, Erik Satie, puis Man Ray et Jean Dubuffet, entre autres.
Écrivain de sa vie secret et inédit, ce n'est qu'à soixante-quatre ans qu'un deuil fait du collectionneur le romancier qu'il s'était promis d'être à vingt-cinq. Les adaptations cinématographiques par François Truffaut de ses deux romans, Jules et Jim, publié en 1953, et Deux Anglaises et le continent, publié en 1956, écrits l'un et l'autre comme des condensés autobiographiques, lui donnent une célébrité posthume.
Biographie Orphelin de la « fin de siècle » Jocaste (1879 - 1887) thumb|Le Jardin du Luxembourg en 1887 par Albert Edelfelt, aire de jeu du petit Pierre Roché.
Henri Roché., qui n'adoptera le pseudonyme d'Henri-Pierre qu'en 1953, avec la célébrité, naît le dans une famille de petits rentiers parisiens. Il est le fils de Pierre Roché, pharmacien originaire de Mareuil en Saintonge, et de Clara Coquet, de vingt-quatre ans, et pieuse fille d'un négociant et d'une libraire au patriotisme entretenu par le souvenir de la famine de 1870. Dans sa deuxième année, il perd son père, âgé de trente-cinq ans, tombé par la fenêtre au cours d'un épisode de confusion mentale consécutif à une méningite.
Sa mère demeurera strictement fidèle à feu son mari et ne nommera plus son fils que du prénom du défuntCe qui amène Catherine Du Toit à qualifier Clara Roché de « Jocaste », soulignant par là l'absence physique d'un père pouvant mettre un frein à l'amour d'une mère et en même temps la présence symbolique dans le discours de cette mère du père opérant au-delà de la mort l'interdit de l'inceste, fondateur d'une relation œdipienne .. « Pierre à pierre », elle l'élève comme son « monument »Lettre de Clara Roché citée dans . chez les grands-parents maternels, 70 boulevard Saint-Michel, dans une disciplineClara Roché avait une conception de l'éducation bien arrêtée, quoique tout à fait conventionnelle pour l'époque, qu'elle publiera en 1926 à compte d'auteur (imprimerie Floch à Mayenne) sous la forme d'un recueil de maximes intitulé Éducation, en même temps qu'un florilège d'aphorismes personnels, Profondeurs. exigeante., un amour fusionnel, voire manipulateurÉcrits de Clara Roché, HRHRC, Austin (Texas), inédits, cités dans ., et la crainte des maux de tête fréquents de son fils. Elle assure elle-même à domicile l'enseignement de son fils qui n'est scolarisé qu'à l'âge de huit ans dans une école privéeÉcole Bossuet, toujours 51 rue Madame, de l'autre côté du jardin du Luxembourg. tenue par des pères. dépendants de l'archevêque.
La critique, qui deviendra subversion chez Pierre Roché adulte, d'une « Fin de siècle » hypocrite, n'est pas absente de l'esprit de cette mère, élevée dans les lettres et ancienne étudiante à la Sorbonne, qui fait délibérément le choix du conformisme en lui enseignant : Cf. J. Lacan, , Paris, 13 novembre 1973, in Séminaire XXI "Les non dupes errent.", inédit..
Voyages versus école (1888 - 1897) thumb|Ptôse et hyperlordose causées par le corset décrites par Georges Hébert..
La génération de Roché a vécu la révolution intime de la libération du corps. Lui-même, hébertiste à cause de son expérience scolaire, a milité pour celle-là par l'éducation sportive.
De ses écoles, Pierre Roché gardera le souvenir des heures d'ennui passées contrit derrière son pupitre. Il en décrira l'atmosphère d'homosexualité refoulée et la tartufferie dans une nouvelle, Le Pasteur. Il lui en restera le souci constant d'une éducation nouvelle qui veille à l'épanouissement de l'enfant, en particulier par le sport. C'est une préoccupation sociale qu'il partagera avec son camarade de lycée Henri Wallon, futur théoricien de la genèse du psychisme infantileSon observation des bébés est à l'origine du concept lacanien de stade du miroir.. Les deux hommes resteront en relation au moins jusque dans les années trente, ne serait-ce que parce que Wallon deviendra le thérapeute de Denise, seconde épouse de RochéLa correspondante viennoise du . Henri Wallon, Charlotte Bühler, une des fondatrices de la pédopsychiatrie (Soziologische und psychologische Studien über das erste Lebensjahr, Iéna, Fischer, 1927; Kindheit und Jugend, Genese des Bewusstseins, Hirschel, Leipzig, 1931), était simultanément la psychanalyste d'Hélène Hessel, la maîtresse de Pierre Roché..
Voulant faire de son fils un diplomate et lui faire pratiquer les langues, sa mère l'emmène à Heidelberg durant l'été 1894, surmontant ainsi son sentiment revanchard et la réprobation de ses voisins.. En juillet et , elle conduit une véritable expédition d'exploration des Pays-Bas et d'une trentaine de villes d'Allemagne au cours de laquelle elle commence un journal et où « Pierre » se découvre, à travers Rubens, une passion pour la peinture.
L'année suivante, l'adolescent perd son grand-père maternel, seule figure paternelle, quoique peu marquante, de son enfance. À dix-sept ans, il emménage avec mère et grand-mère au troisième étage du 99, boulevard Arago, près de la place Denfert-Rochereau. Il achève son baccalauréat à Louis-le-Grand avec un an d'avance et s'inscrit à la faculté de droit tout en suivant les cours de Sciences Po, où il succède à Marcel Proust dans la classe d'Albert Sorel.
Éducation sentimentale dans un siècle nouveau thumb|left|« Darwin, dis ce que tu veux de l'homme, mais fiche la paix au sentiment personnel ! »« Ce qui trouble notre singe désormais, une descendante femelle de ver de mer », caricature parue dans le Fun de novembre 1872..En définissant la reproduction comme une stratégie d'adaptation naturelle, l'évolutionnisme a exonéré l'acte sexuel de la loi divine « Croissez et multipliez ! » et sapé les interdits religieux imposés aux relations entre hommes et femmes, laissant la génération d'une Margaret Hart seule face à la violence de désirs réprouvés par la morale.
Une Anglaise (étés 1898, 1899, 1900) À l'été 1898, alors même que la rivalité de la République avec l'Empire britannique culmine dans la crise de Fachoda, Pierre Roché entreprend avec sa mère un premier voyage de découverte de la civilisation anglaise dans une ferme des Midlands, à Woodford., puis, l'été suivant, un second à Conway, au Pays de Galles, où il est invité par la mère de Margaret Hart.
Margaret est la sœur aînée, de deux ans., d'une étudiante en sculpture du même âge que Pierre, Elizabeth Violet, hébergée depuis mai au domicile parisien par Madame Roché., anglophone que le veuvage oblige à donner des cours de français. Orpheline d'un pasteur de Kingsnorth dans le Kent, Margaret est une étudiante en biologie tourmentée par les contradictions entre ses convictions puritaines et darwiniennes. Autant Pierre Roché évalue dans un premier temps Violet « pas assez belle »H.-P. Roché, Carnets 1904, 5 septembre, HRHRC, Austin (Texas), inédit., autant il est attiré par une Margaret plus rousse encore que ClaraH.-P. Roché, Carnets 1922, 28 février, HRHRC, Austin (Texas), inédit..
À l'été 1900, il retrouve ses deux anglaises à Hergiswil-am-See au sud de Lucerne. L'échec, face à l'opposition successive des deux veuves, Emma et Clara, du projet de « mariage international » trois ans plus tard, est décrit dans le roman autobiographique Les deux anglaises et le continent..
Le continent de la luxure (1898-1901) thumb|Le Divan japonais, affiche de Henri de Toulouse-Lautrec (1893)Roché a ses premiers émois avec les bonnes de la maison et les prostituées et grisettesUne grisette désigne, dans le vocabulaire du une jeune ouvrière coquette et galante. d'un Montmartre consacré au divertissement, tel le striptease.
Parallèlement à ce projet de famille bourgeoise qui se joue durant les vacances, Pierre Roché mène durant ses études dans un Paris frivole, entre 1898 et 1900, une double vie au cours de laquelle il enterre sa vie de garçon avec une rouerie systématique en abusant d'annonces matrimoniales. C'est alors qu'il inaugure le procédé double de l'échange des partenaires (de ses trois maîtresses successives, deux passeront plus ou moins conventionnellement d'un camarade à l'autre) et du compte rendu épistolaire (amants et amantes, parfois à leur insu, font l'objet d'analyses écrites échangées), manipulation sentimentale qui restera une constante de sa vie.
Il semble que ce soit là sa façon de se distancier tel un voyeur., par le ravalement de l'objet d'amour à un objet d'échange d'une part, à un objet d'étude d'autre part, de la duperie de la passion en même temps qu'une tentative de ressusciter sinon de réenchanter par l'écriture des fantasmes que leurs réalisations ont galvaudésLe thème de la réalisation du fantasme comme extinction du désir et image de la mort est explicité dans la nouvelle Soniasse. Celui du soulagement d'un désir aliénant revient régulièrement dans les Carnets et structure Don Juan et….. L'expérience est assez déstabilisante pour qu'en mars sa mère l'envoie quelques semaines en cure hydrothérapeutique à l'institut Sonnenberg de Carspach en Alsace, alors dans l'Empire. Le 31 juillet 1901, il est admis à la Société théosophique (il est "unattached", c'est-à-dire qu'il n'est pas affilié à une loge en particulier).
Libéré le après onze mois de service militaire au Royal Mayenne, il renonce à ses études et, sans diplôme., s'en va découvrir Londres avec ses deux « sœurs » anglaises. Logé à Hampstead, il finit par se déclarer fin par courrier mais est éconduit provisoirement par une Margaret partagée entre le romantisme et le libertinage avoué de son prétendant qui ne la fascine pas moins.
Les choix fondateurs de la fin de l'adolescence : socialisme et polygamie
Toynbee, printemps 1902 Après deux brefs retours houleuxAucune trace ne reste de la dispute mais on sait qu'en 1928 Clara fit un chantage à l'héritage auprès de sa mère, fin février et début mai, Pierre Roché part vivre, à partir du , dans une cité ouvrière de l'East End, au centre social de Toynbee Hall.. Il s'y rachète une conduite en donnant des cours et en participant avec les étudiants oxfordiens aux patrouilles de nuit organisées par la paroisse pour venir au secours des sans-abri et des foyers en détresse. Il assiste aux réunions de la Société Fabienne et d'une ligue militant pour la légitimation des enfants nés hors mariage.. C'est un moment d'étude des anthropologues socialistes Edward Carpenter., Charles Letourneau. (un des théoriciens de l'hérédo-dégénérescence), Charles Fourier., August Bebel., René Chaughi. et Charles Albert. (théoricien de l'amour libre) qui appellent tous d'une manière ou d'une autre à une société égalitaire qui ne soit plus fondée sur l'aliénation de la femme par le mariage.