Martin Kippenberger, né le à Dortmund et mort le à Vienne, est un peintre, plasticien, performeur, sculpteur et photographe allemand.

Biographie Martin Kippenberger a grandi à Essen avec deux sœurs plus âgées et deux plus jeunes, dont Susanne Kippenberger. Le père était directeur d'une houillère, la mère, dermatologue. Kippenberger était un arrière-arrière-petit-fils de Carl Leverkus (1804-1889), homonyme de la ville de Leverkusen, fondée en 1930. En 1968, il abandonne l'école et commence un apprentissage de décorateur qu'il ne peut toutefois pas terminer à cause de l'usage de drogues. De 1972 à 1976, il étudie à la Hochschule für bildende Künste à Hambourg (avec Claus Böhmler, Rudolf Hausner et Franz Erhard Walther). Il a ensuite déménagé à Florence, où il a commencé par la série "Uno di voi, un tedesco à Florence". En 1977, il fait la connaissance de Werner Büttner, Albert et Markus Oehlen. En 1978, le déménagement à Berlin a suivi. Kippenberger et Gisela Capitain fondèrent le "bureau Kippenberger" à Berlin en 1978, où il présenta des expositions de jeunes artistes. Au même moment, il est devenu directeur général de la salle des événements SO36 - à l’époque un lieu de rencontre pour la scène punk. En 1979, le groupe bien connu en 12 parties "Cher peintre, peins-moi", qui a peint un affichiste d'après les modèles photographiques Kippenberger.

En 1980, il s'installe à Paris pour devenir écrivain. En 1981, il participe à l'exposition collective Rundschau Germany. En 1984, il a présenté six œuvres à l'exposition "Deep Glimpses - L'Art des années 80 de la République fédérale d'Allemagne, de la RDA, de l'Autriche et de la Suisse" au musée d'État de Hesse, à Darmstadt, ainsi qu'à l'exposition From here - Deux mois de nouvel art allemand à Düsseldorf , La même année, il rejoint le Lord Jim Loge (dont le fondateur était à côté de Kippenberger, dont Jörg Schlick, Albert Oehlen, Wolfgang Bauer et leur devise: "Personne ne aide nul"). En 1987, les premiers dessins ont été réalisés sur des fournitures d’hôtel. En 1988, il a participé à la Biennale de Venise. En 1989, sa fille Helena Augusta Eleonore est née. La même année, il s'installe à Los Angeles.

Œuvre

Une pratique fondée sur l’hétérogénéité

L’œuvre de Martin Kippenberger se caractérise par la diversité des techniques et des formes employées : peinture, dessin, photographie, sculpture, installation, affiche, livre d’artiste, performance et organisation d’expositions. Il refuse de développer un style stable et utilise au contraire le changement de registre, la citation, l’ironie et la provocation comme des stratégies artistiques.

Ses œuvres reprennent fréquemment des images provenant de la culture populaire, de la publicité, de l’histoire de l’art ou de son environnement immédiat. Ces emprunts ne sont pas dissimulés : Kippenberger les transforme, les associe à des jeux de mots ou les replace dans de nouveaux contextes. L’identité de l’artiste, sa vie sociale et sa position dans le monde de l’art deviennent également des matériaux de son travail.

Cette multiplicité rend difficile son rattachement exclusif à un mouvement. Il est souvent associé aux Nouveaux Fauves allemands, notamment en raison de sa proximité avec Albert Oehlen, Markus Oehlen, Werner Büttner et Georg Herold. Son œuvre dépasse cependant la peinture néo-expressionniste et emprunte également à l’art conceptuel, au dadaïsme, à l’art d’installation et à la critique institutionnelle.

Commande, délégation et statut de l’auteur

Dans la série Lieber Maler, male mir (« Cher peintre, peins-moi »), réalisée en 1981, Kippenberger commande à un peintre d’affiches berlinois, Werner, douze tableaux à partir de photographies le représentant ou montrant son entourage. Le recours à un exécutant professionnel remet en question l’identification traditionnelle entre l’artiste, le geste pictural et l’authenticité de l’œuvre.

Les photographies utilisées comme modèles mettent notamment Kippenberger en scène dans différents rôles sociaux. Bien qu’il n’ait pas lui-même peint les toiles, celles-ci sont exposées et signées comme des œuvres de Martin Kippenberger. La série associe ainsi autoportrait, commande commerciale, peinture figurative et réflexion sur la délégation artistique.

Cette pratique de l’appropriation et de la délégation se retrouve dans de nombreux autres projets. Kippenberger produit lui-même certaines œuvres, en confie d’autres à des artisans ou à des assistants et transforme parfois le travail d’autres artistes. L’unité de son œuvre ne repose donc pas sur une manière technique reconnaissable, mais sur la manière dont les images, les objets et les références sont intégrés à son propre système artistique.

Autoportraits

L’autoportrait occupe une place importante dans l’œuvre de Kippenberger. L’artiste se représente dans des peintures, des dessins, des photographies, des affiches et des sculptures, mais évite généralement toute image héroïque ou valorisante de lui-même. Il apparaît successivement comme directeur, voyageur, marginal, buveur, personnage grotesque ou artiste humilié.

Dans la série d’autoportraits peints en 1988, il se montre notamment en sous-vêtements blancs, le corps alourdi et le ventre proéminent. Ces images ont parfois été rapprochées des photographies de Pablo Picasso posant en sous-vêtements prises par David Douglas Duncan, mais Kippenberger remplace la représentation assurée du maître moderne par une figure vulnérable et volontairement peu flatteuse.

La sculpture Martin, ab in die Ecke und schäm dich (« Martin, au coin et honte à toi »), réalisée en 1989, le représente debout, tourné vers l’angle d’une pièce, comme un enfant puni. L’œuvre transforme l’autoportrait en une mise en scène de l’échec, de la culpabilité et de la position de l’artiste face au public.

Cette utilisation répétée de sa propre image ne relève pas uniquement de l’autobiographie. Kippenberger construit un personnage public dont les attitudes et les excès deviennent indissociables de son œuvre. Il met ainsi en question le statut social de l’artiste et les mécanismes par lesquels sa personnalité peut participer à la valeur et à la réception de son travail.

Dessins sur papier à en-tête d’hôtel

À partir de la seconde moitié des années 1980, Martin Kippenberger réalise plusieurs centaines de dessins sur des feuilles de papier à lettres provenant des hôtels, restaurants et établissements qu’il fréquente au cours de ses déplacements. Il utilise le logo, l’adresse et la mise en page préexistante comme des éléments de la composition.

Ces dessins mêlent esquisses de projets, autoportraits, caricatures, figures, diagrammes, commentaires, jeux de mots et notes liées à la vie quotidienne. Certains servent de préparation à des peintures ou à des sculptures ; d’autres constituent des œuvres autonomes. Leur diversité reflète la mobilité de l’artiste et la continuité qu’il établit entre voyages, sociabilité et production artistique.

L’utilisation du papier d’hôtel détourne un support normalement consacré à la correspondance professionnelle ou privée. Chaque feuille conserve la trace d’un lieu précis, tout en devenant le cadre d’une pensée visuelle souvent fragmentaire. Les dessins forment ainsi une sorte de journal discontinu, sans constituer pour autant un récit chronologique de sa vie.

The Happy End of Franz Kafka’s Amerika

En 1994, Kippenberger réalise l’installation The Happy End of Franz Kafka’s Amerika, inspirée du roman inachevé Amerika de Franz Kafka. Dans le dernier chapitre conservé, le personnage principal répond à une annonce du « Grand Théâtre d’Oklahoma », qui semble promettre un emploi à tous les candidats.

Kippenberger transpose cette scène sous la forme d’un vaste espace comprenant des dizaines de tables, de chaises et de dispositifs destinés à évoquer des entretiens d’embauche. Les meubles proviennent de sources différentes : objets trouvés, pièces de design, sculptures réalisées par l’artiste ou œuvres produites par d’autres. Ils sont disposés sur une surface évoquant un terrain de sport.

L’installation ne reconstitue pas littéralement le texte de Kafka et ne fournit aucune conclusion au récit. Elle transforme la promesse d’un recrutement ouvert à tous en une succession de situations d’attente, d’évaluation et de négociation. L’absence de personnages laisse au spectateur le soin d’imaginer les candidats, les recruteurs et les relations de pouvoir associées à chaque dispositif.

Le titre introduit volontairement l’idée d’une « fin heureuse » dans une œuvre littéraire demeurée inachevée. Il peut être compris comme une interrogation sur le travail, la réussite sociale et la possibilité de trouver une place dans une organisation dont les règles restent incertaines.

Projets de musées et critique institutionnelle

Martin Kippenberger ne limite pas son activité à la production d’objets. Il organise des expositions, conçoit des lieux fictifs et détourne les formes de présentation et de légitimation propres aux institutions artistiques.

Entre 1993 et 1996, il développe le Museum of Modern Art Syros, ou MOMAS, dans un bâtiment en béton inachevé situé sur l’île grecque de Syros. Le lieu ne possède ni collection permanente ni espaces d’exposition aménagés comparables à ceux d’un musée traditionnel. Kippenberger l’utilise néanmoins comme une institution, lui attribuant un nom, un programme, des affiches, des invitations et des projets d’exposition.

Les manifestations associées au MOMAS peuvent consister en un geste, un objet, une inscription ou une intervention temporaire dans le bâtiment et ses environs. Le projet utilise les signes extérieurs de l’institution muséale tout en les séparant de ses infrastructures habituelles. Il interroge ainsi les conditions nécessaires pour qu’un lieu, un événement ou un objet soit reconnu comme appartenant au monde de l’art.

Le MAMCO de Genève conserve un ensemble de plans, de dessins, d’affiches, de photographies et de sculptures liés au MOMAS, dont une maquette du bâtiment.

Metro-Net

À partir de 1993, Kippenberger conçoit Metro-Net World Connection, un réseau fictif de métro destiné à relier différents lieux du monde. Le projet prend la forme d’entrées de métro, de grilles d’aération et d’éléments architecturaux installés dans plusieurs pays, sans qu’aucun réseau souterrain réel ne les relie.

Une première entrée est réalisée sur l’île de Syros, à proximité du MOMAS. D’autres éléments sont ensuite installés notamment à Dawson City, au Canada, et à Leipzig, en Allemagne. Certains dispositifs produisent des sons ou des courants d’air qui suggèrent le passage de trains sous terre.

Metro-Net transforme un équipement urbain fonctionnel en sculpture et en fiction géographique. Les entrées donnent l’apparence d’un accès à un système de transport inaccessible, voire inexistant. Le projet associe ainsi mobilité internationale, infrastructure, promesse de connexion et impossibilité matérielle du déplacement.

Après la mort de Kippenberger, plusieurs entrées conçues à partir de ses plans sont installées dans différents lieux. La distinction entre les éléments réalisés de son vivant et ceux exécutés à titre posthume doit cependant être précisée lorsqu’ils sont présentés comme appartenant au projet.

Livres, affiches et production éditoriale

Kippenberger accorde une grande importance aux livres d’artiste, catalogues, affiches, cartons d’invitation et autres imprimés. Ceux-ci ne constituent pas seulement des documents accompagnant les expositions, mais font partie intégrante de son œuvre.

Il intervient fréquemment sur la conception graphique, les titres, les textes et les conditions de diffusion. Les publications lui permettent de prolonger une exposition, de produire des variations autour d’un projet ou de transformer une activité sociale en objet artistique. Elles contribuent également à brouiller les frontières entre œuvre, reproduction, communication et autopromotion.