vignette|Éraste et éromène, coupe attique à figures rouges, , musée du Louvre. « Pédérastie » (du grec ancien , « enfant », et , « amant ») désigne, à l’origine, une institution morale et éducative de la Grèce antique bâtie autour de la relation d'emprise entre un homme adulte et un garçon plus jeune.

Au sens général, la pédérastie est présente dans de nombreuses cultures au fil des siècles : la Grèce et la Rome antiques, les Celtes, le Japon, la Chine, l'Océanie, ou encore l'Italie pendant la Renaissance.

Les législations nationales fixent un âge de majorité sexuelle, variable selon les États mais généralement inférieur à celui de la majorité civile, à partir duquel les relations sexuelles entre adultes et adolescents sont permises, sous certaines conditions.

Dans plusieurs pays, cet âge peut varier selon qu'il s'agit de relations homosexuelles ou hétérosexuelles.

Étymologie Ce terme fit son apparition en langue française au , d'abord, selon Jean Bodin, au sens de sodomie :

Tabourot, dans Les Bigarrures du seigneur des Accords (1584) écrivit que le poète latin Ausone s’était moqué, par des vers acrostiches, d’un « vilain pédant pédéraste » ; or dans les épigrammes 126 et 127, il s’agissait de cunnilingus.

C'est ensuite seulement que l'on rencontre le sens d’« amour des garçons », et « pédérastie » connaît rapidement une série de glissements sémantiques qui l’éloigneront considérablement de son étymologie. Quasiment abandonné au début du au profit du terme d'origine allemande « homosexualité », il est peu à peu réintroduit, par le biais d'André Gide, dans le sens d'emprise sexuelle et éducative sur un jeune adolescent prépubère ou à peine pubère, plus conforme à son étymologie.

Dans son sens contemporain, la pédérastie apparaît ainsi comme un cas particulier de ce que le discours médical nomme « éphébophilie » (et, de façon moins reconnue, « hébéphilie ») à savoir la préférence sexuelle d'un adulte pour les adolescent(e)s respectivement pubères et en cours de puberté, sans précision de sexe. N'étant pas considérée comme une pathologie, l'éphébophilie n’apparaît pas dans les classifications internationales des troubles mentaux.

Approche sémantique

Prenant son origine dans l'Antiquité païenne, ce mot pédérastie fit son apparition en français dans le dernier quart du , à la suite de la redécouverte de la culture gréco-latine durant la Renaissance. Seuls l'employaient alors quelques lettrés, puisque l'usage courant ne le prévoyant pas, on continuait à privilégier sodomie et bougrerie.

Au , toutefois, la notion de relations sexuelles impliquant un homme et un garçon (enfant ou adolescent) fit l'objet d'un traitement sémantique particulier, qui la distinguait des relations homosexuelles entre adultes. On recourait alors au mot stupre. À cette époque, stupre aurait désigné des relations sexuelles avec une veuve, avec une jeune fille vierge ou avec un garçon.

Divers emplois de kewan ardebilian au témoignaient déjà d'un glissement sémantique en direction de pratiques homosexuelles entre hommes adultes. C'est seulement à la fin de ce siècle que le mot commença à faire son entrée dans quelques dictionnaires de langue française, qui le définirent de manière erronée. Au , l’Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1750-1765) ne mentionne ni le mot ni ce qu'il recouvre. De fait, pédérastie était alors rarement utilisé. Une minorité de lettrés, dont Voltaire, continua à utiliser le mot dans son sens étymologique pour désigner l'amour des garçons déjà grands. Ce fut aussi le cas, en Angleterre, de Jeremy Bentham dans son Essai sur la pédérastie (1785).

Le vit se répandre le mot pédérastie, dans un usage de plus en plus éloigné de sa signification première. Le mot apparaissait dans un nombre croissant de dictionnaires, dont les définitions moralisatrices incluaient certes souvent la référence aux garçons mais avalisaient dans le même temps le glissement sémantique vers les pratiques homosexuelles masculines entre adultes. Comme lors des siècles précédents, seuls quelques auteurs cultivés continuaient à utiliser pédérastie dans son sens étymologique, osant parfois prendre la défense de ce type d'attirance et/ou de relation, tel Proudhon (1809-1865), qui fut aussi un virulent pourfendeur de la « pédérastie ». Mais employait-il alors ce terme toujours dans le même sens ou bien dans celui qui finissait par s'imposer, à savoir celui de relations sexuelles entre hommes ?

Dans la seconde moitié du , le discours médico-légal restreignit encore ce dernier sens à celui de coït anal entre hommes, puis à celui de coït anal tout court, et cet emploi à contresens du mot pédérastie finit par devenir des plus communs. Plusieurs écrivains utilisaient cependant toujours pédérastie dans le sens d'amour des garçons. Pour échapper aux confusions de l'époque, d'autres auteurs préférèrent toutefois exhumer le mot philopédie, utilisé dans certaines traductions du grec, et en dériver philopède et philopédique. D'autres encore recouraient à l'expression d'amour grec pour désigner la passion amoureuse de certains hommes pour des garçons. L'anglais et l'allemand correspondent au français pédérastie.

En réaction au discours médical et policier centré sur le corps et l'infamie, naquit dans les années 1860 le concept d'homosexualité dû au Hongrois germanophone Karl-Maria Kertbeny (1824-1882). Le discours médical tenta d'y substituer son concept d'inversion sexuelle, calqué sur celui d'homosexualité mais cherchant à s'en démarquer par la référence à la norme hétérosexuelle. En vain. Le recours de plus en plus fréquent aux notions d'homosexualité ou d'inversion sexuelle aurait pu se traduire par la disparition complète du terme pédérastie.

Cependant, le mot pédéraste était entré dans l'usage courant au au sens d'homme pratiquant le coït anal avec d'autres hommes. Dans le courant du , il fut peu à peu remplacé, dans cette acception, par le substantif homosexuel. L'apocope pédé a laissé sa place à homo et gay, et ne survit plus guère aujourd'hui que comme injure, d'ailleurs parfois sans référence à la sexualité de la personne visée. Il aura fallu cette lente acceptation des concepts d'homosexualité et d'homosexuel dans le langage courant pour que les termes pédérastie et pédéraste opérassent un retour progressif qui dépasse la sphère de quelques lettrés (auteurs souvent eux-mêmes pédérastes comme André Gide, Henry de Montherlant ou encore Roger Peyrefitte).

Les dictionnaires du ont abandonné assez rapidement les jugements de valeurs encore fréquents au siècle précédent, pour donner du mot pédérastie une définition également plus conforme à son sens étymologique et historique. Est demeurée toutefois la tendance à associer ce mot à une pratique, sans que soient évoqués le désir ou l'affectivité.

Au début du , les dictionnaires de langue française dont les définitions mentionnent ces deux dernières composantes de la pédérastie font encore figure d'exception. En outre, certaines de ces définitions de la pédérastie englobent explicitement dans la notion de garçon tant les enfants que les adolescents, ce que d'aucuns, amateurs d'adolescents, contestent, n'ayant aucune envie d'être assimilés à des pédophiles. Leur argument est que, même si le mot grec pais désignait plutôt des adolescents que des impubères, la pédérastie grecque ne concernait que les garçons adolescents, à partir d'environ treize ans, et non des enfants plus jeunes.

Le mot pédérastie a connu une histoire passablement mouvementée et chaotique, de sorte qu'aujourd'hui encore son emploi peut entraîner de multiples quiproquos. Pour différentes raisons, certains préfèrent donc éviter d'employer ce terme. Les uns pensent qu'il conviendrait en toute rigueur de réserver l'emploi du mot pédérastie à l'institution de la Grèce antique, et préfèrent parler d'homosexualité pédérastique ou d'homosexualité de type pédérastique pour désigner l'attirance amoureuse et/ou sexuelle que certains hommes éprouvent pour les adolescents. Auteur d'un travail de recherche approfondi sur l'histoire du mot pédérastie dans la langue française, Jean-Claude Féray opte pour une autre solution : pour désigner l'amour des garçons au sens platonicien (mais ), il propose la graphie paidérastie, dans l'intention de lever les ambiguïtés du mot dans sa graphie ordinaire.

Histoire Durant des siècles, la pédérastie fut présente et visible socialement dans un nombre relativement important de civilisations et de sociétés : tolérée, acceptée, tenue pour naturelle voire promue comme idéal amoureux, elle a pu exister sous différentes formes, diversement codifiées.

Antiquité L'exemple le plus connu de pédérastie codifiée et institutionnelle est celui de la Grèce antique. On a vu que, pour éviter certaines confusions, certains auteurs préfèrent réserver le mot « pédérastie » à l'institution grecque, qu'ils incluent dans le cadre conceptuel plus large d' « homosexualité initiatique » (Bernard Sergent, qui y voit un trait commun aux sociétés indo-européennes).

La Grèce antique

vignette|redresse|Éraste et Éromène, détail de La Marseillaise de François Rude, Arc de Triomphe, Paris (1833)Analyse de Dominique Fernandez dans Le Rapt de Ganymède. Les Grecs anciens semblent avoir été les premiers à s'être exprimés au sujet de la pédérastie, à l'avoir étudiée et à l'avoir organisée et érigée en institution dans certaines cités. .

La pédérastie supposait un lien de couple entre un homme et un garçon déjà entré dans la préadolescence (donc à partir d'au moins douze ans). En Grèce, la différence d’âge est un élément qui rend la relation entre les amants estimable et digne de respect : elle s’affiche dans les lieux publics comme dans les banquets, elle est parfois même codifiée par la cité, et les mythes racontent des histoires d’amour et d’enlèvements érotiques entre un dieu puissant et un jeune mortel. Ce couple tenait sa légitimité de nombreux équivalents symboliques ou mythologiques en la personne des dieux ou des héros (Zeus et Ganymède, Apollon et Hyacinthe ou Cyparisse, Héraclès et Iolaos, Thésée et Pirithoos). À Sparte, il était directement institué par la loi (Grande Rhêtra de Lycurgue). L'environnement socioculturel faisait de la pédérastie un mode reconnu de formation des élites sur le mode ésotérique (un maître-un élève). Les termes désignant l'homme et le garçon pouvaient varier d'une cité à l'autre : par exemple, erastes (amant) et eromenos (aimé) à Athènes, eispnelas (inspirateur) et aites (auditeur) à Sparte. Les modalités de la relation différaient également ; selon les cités, les rapports sexuels étaient permis ou non. Les fêtes publiques initiatiques axées sur l'homosexualité pédagogique étaient nombreuses à travers la Grèce : les Hyacinthies de Sparte, les Théséia et les Euandria d'Athènes.

vignette|gauche|redresse|Zeus et Ganymède.