La dévolution des biens de l'ordre du Temple est la conséquence de la tentative d'appropriation de ceux-ci par le roi de France Philippe IV le Bel. Après l'arrestation et la condamnation des Templiers, le pape Clément V décrète la dissolution de l'ordre du Temple par la bulle pontificale Vox in excelso fulminée le et rendue publique lors du concile de Vienne (1311-1312).
Après la dissolution de l'Ordre, l'opposition entre la papauté et le royaume de France se poursuit dans l'attribution des biens des Templiers mis sous séquestre de l'église par la bulle Pastoralis preeminentie. Cette opposition tournera en défaveur du roi de France et globalement en faveur du pape ; la bulle Ad providam transférait à perpétuité l'intégralité des biens templiers aux Hospitaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, à l'exception des possessions situées dans la péninsule ibérique qui sont réservés en attente d'accords. Philippe le Bel confirma cette décision papale par lettres patentes du ..
Contexte
Les biens de l'ordre du Temple sont d'abord des biens de l’Église, l'ordre du Temple comme l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem sont des ordres religieux avant d'être des ordres militaires ; ils relèvent directement de l'autorité papale et non des diverses autorités royales, et se révèlent être une puissance militaire dévouée à la papauté., ce qui motiva l'opposition aux Templiers de la part des légistes royaux, formés au droit romain, qui cherchaient à exalter la puissance de la souveraineté royale.
Il ne faut pas oublier que l'action de Philippe le Bel contre les Templiers s'inscrit aussi à la suite de l'opposition de la royauté française contre la papauté, de l'excommunion du roi et de sa famille par Boniface VIII (excommunication remise par Benoît XI et Clément V), et de l'attentat d'Anagni par Guillaume de Nogaret.
S'ajoutait certainement des motivations financières ; contrairement aux Hospitaliers qui restaient mobilisés contre les infidèles, les Templiers, s'appuyant sur leurs biens fonds qui leur servaient en quelque sorte de caution, faisaient souvent office d'intermédiaire financier. La maison du Temple était devenue au fil du temps le « coffre-fort des puissants » . Après avoir retiré le « Trésor du Roi » de la Tour du Temple en 1295, Philippe le Bel le confia de nouveaux aux Templiers en 1303. Ses besoins financiers étaient importants, il fut le premier roi de France à entretenir une armée permanente. Il spolia et expulsa les juifs en 1306, s'attaqua aux bien des Templiers en 1307, puis aux biens des marchands et banquiers lombards en 1309..
Une autre motivation est la volonté de s’aliéner les ordres militaires. Philippe le Bel avait envisagé, sous prétexte d'organiser une nouvelle croisade, de fusionner l'ordre du Temple et l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem sous autorité royale, projet ruiné par l'opposition des Templiers.. Quand le pape convoqua les grands maîtres de ces ordres pour ne pas être débordé par un pouvoir royal, seul Jacques de Molay s'opposa ouvertement à ce projet, Foulques de Villaret, qui savait que la fusion devait se faire au profit de son Ordre, ne fit aucune opposition, même s'il n'y était pas favorable. Cette fusion empêchait tout projet d’acquérir la souveraineté de l'Ordre des Hospitaliers par la prise de possession de Rhodes, ce qui mettait son Ordre à l'abri des convoitises..
Dévolution
Il est difficile de savoir aujourd'hui les motivations exactes qui poussèrent Philippe le Bel à s'attaquer aux Templiers ; toutes les suppositions ont été faites, mais il est difficile de croire uniquement à la défense de la foi chrétienne même si l'ordre d’arrestation précise : « Les frères de l'ordre de la chevalerie du temple, cachant le loup sous l'apparence de l'agneau et, sous l'habit de l'ordre, insultent misérablement la religion de notre foi » il n'oublie pas de préciser aussi : « nous avons décidé que tous les membres dudit ordre de notre royaume seraient arrêtés […] et réservé au jugement de l’Église, et que tous leurs biens, meubles et immeubles, seraient saisis, mis sous notre main et fidèlement conservés.. »
S'il est déjà difficile d'admettre que le roi de France agisse en lieu et place du pape sans autorisation de celui-ci, il est tout aussi difficile de comprendre la nécessité qu'avait Philippe le Bel de saisir et de placer sous sa garde les biens du Temple.. C'est pour rétablir une situation de droit canonique que Clément V fulmine le la bulle Pastoralis preeminentie, les Templiers hors de France étaient arrêtés sur son ordre et leurs biens placés sous la sauvegarde de la papauté. Si procès il devait y avoir, cela ne pouvait être que sous le contrôle de l’Église.. Mais malgré toutes ses actions, Clément V s'est toujours fait déborder par les actions de Philippe le Bel jusqu'au coup de force du concile de Vienne où le roi appuyé par ses gents d'arme obtient du pape, le , la bulle Vox in excelso qui abolissait l'ordre du Temple..
Le problème de l'attribution des biens des Templiers n'est toujours pas tranché à cette date. En fait, deux possibilités s'affrontent. : d'un côté la volonté du pape qui souhaite respecter les canons de l'église ; en cas de dissolution d'un ordre ses biens doivent aller à un autre ordre ayant la même finalité. Ainsi la dévolution aux Hospitaliers s'impose ; d'un autre côté s'ouvrait aussi la possibilité de créer un ordre nouveau. Si Clément V avait probablement déjà fait son choix, la dévolution aux Hospitaliers, il se heurtait à une double opposition : les pères au concile étaient majoritairement des évêques qui avaient tous plus ou moins maille à partir avec les Hospitaliers et leurs privilèges qu'ils jugeaient exorbitants ; les princes, roi de France mais aussi rois ibériques, s'opposaient à tout ce qui pouvait être renforcement d'un ordre qui échappait à leur pouvoir.
Tous ces opposants étaient favorables à la création d'un ordre nouveau mais tous s'opposaient sur la finalité, certainement pas un ordre supra-national, comme l'était le Temple ou l'Hôpital, dont le maître serait un « rex bellator », chef d'une future croisade, comme le roi de France se présentait..
Clément V se reprend et réussit à imposer dans des négociations hors concile son point de vue puisqu'il fulmine coup sur coup deux autres bulles, le , Ad providam qui attribue tous les biens des Templiers à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem (les biens de la péninsule ibérique étant réservés par un correctif du ). et le Considerantes dudum encadrant le sort des Templiers. Parmi les conséquences directes de ces deux bulles papales, il faut noter deux choses. : les Templiers ayant avoué ou étant déclarés innocents, non relevés de leurs vœux, choisiront dans quelle maison ils poursuivront leur sacerdoce (certains abandonneront l'habit) ; les Hospitaliers leur devront une rente s'ils poursuivent leur sacerdoce en dehors d'une maison hospitalière.
Royaume de France
Si Philippe le Bel voulait mettre la main sur les biens des Templiers, les Hospitaliers n'auront de cesse de faire respecter les décisions papales, cela prendra du temps mais ils obtiendront à peu près partout, là où cela était décidé, la dévolution des biens des Templiers.
Foulques de Villaret nomme le un comité de huit chevaliers, à sa tête Albert de Schwarburg avec le titre de visiteur général en Occident, pour récupérer les biens des Templiers. Le , Leonardo de Tibertis, prieur de Venise, qui négociait déjà avec Philippe le Bel, prend la tête de ce comité..
Philippe le Bel, une fois les biens saisis, les exploite à son profit par l'intermédiaire de bourgeois gestionnaires appointés. Il abandonne, au printemps de 1309, la gestion directe pour adopter le régime de la ferme. En affermant les biens templiers à un fermier, il tirait un nouveau profit, il économisait les charges de gestion et pouvait vendre les meubles (bétail, matériel etc.) des commanderies saisies..
C'est le que Philippe le Bel ordonne la remise des biens, par les baillis et sénéchaux de la couronne, aux représentants Hospitaliers après que ceux-ci aient accepté ses conditions. Ne voulant céder les biens sans compensations, Philippe le Bel demandait aux Hospitaliers la somme de pour la garde des biens et le droit d'amortissement de mainmorte. mais il mourra avant d'en voir la première livre le . Louis X, mort le , refusa également de restituer l'enclos du Temple et devait rajouter en 1316, à la demande de son père mais rien dans les comptes des Hospitaliers (qui étaient déjà fortement endettés) ne permet de prouver que ces sommes ont été réellement payées à l'un des successeurs de Philippe le Bel.. Philippe le Long saisira de nouveau les anciens biens templiers sous prétexte que les Hospitaliers ne tenaient pas leurs engagements. Les Hospitaliers s'engagent à régler au roi le remboursement des parties exigibles pour faire lever la saisie, ce qu'ils obtiennent par lettres patentes le . Encore en 1325, Charles le Bel, troisième fils de Philippe le Bel, réclamera une rente aux Hospitaliers sur sa tête et celle de sa femme.. Ce n'est pas la cession de certains biens templiers par les Hospitaliers qui permet d'apporter la preuve de règlements, beaucoup de ces ventes étaient justifiées par des raisons de bonne gestion.
Il y eut quelques contestations comme dans l'Auxerrois où les biens ne furent remis que le .. Leonardo de Tibertis obtient la remise de la plus grande partie des biens des Templiers entre 1313 et 1317 après une menace de sanction de Jean XXII le . En fin de compte, l’Hôpital augmentera grandement ses possessions en France, sur les de la Langue de France, des Templiers.. Mais, le pape intervient parfois pour réattribuer certains biens à d'autres ordres. Ainsi, le , Jean XXII rachète au grand maître des Hospitaliers Hélion de Villeneuve tout ce qui avait appartenu aux Templiers à Cahors et le donne aux Chartreux.
Péninsule ibérique thumb|Bulle du pape Clément V suspendant l'union des biens de l’ordre du Temple à l'ordre de l'Hôpital dans les royaumes hispaniques. Avignon, 13 janvier 1313. Archives nationales. La situation est totalement différente dans la péninsule Ibérique, dont les souverains luttent au nom de la chrétienté, donc du pape, contre les Musulmans. Les rois de Castille, d'Aragon et de Portugal ne sont pas insensibles non plus à la puissance des forteresses templières et à la fidélité des ordres militaires à la papauté. Les négociations engagées entre le pape Clément V et le roi du Portugal ou d'Aragon montrent la volonté des rois de soumettre ces ordres à leur pouvoir .
Royaume d'Aragon Jacques II le Juste refuse d'abord de suivre Philippe le Bel mais le , devant la menace de résistance des Templiers qui fortifient leurs châteaux, il ordonne leur arrestation. Dans le royaume de Valence, ceux-ci, à l'image du maître de province Exemen de Lenda se rendent rapidement, d'autres en Catalogne et en Aragon, autour de Raymond Sa Guardia, commandeur du Mas Deu, résistent aux troupes royales jusqu'en ..
Les négociations avec le pape commencent entre le et le . Les émissaires aragonais arguent que beaucoup des forteresses ont été données aux Templiers par le roi d'Aragon et qu'il ne semble pas raisonnable de les confier à d'autres personnes sans la volonté et l'assentiment du roi. Aussi la grande résistance des Templiers en Aragon lors de leur arrestation illustre la puissance militaire qui peut être déployée à partir de ces forteresses. En conséquence, Jacques II le Juste souhaite rester maître des forteresses et veut que les biens valenciens des Templiers soient dévolus à l'ordre de Calatrava ou de Santiago. et que tous les anciens Templiers lui jurent fidélité.
Mais Clément V refuse, arguant qu'il ne peut trancher ainsi le conflit sans causer de scandale. Un cardinal conseille aux émissaires de taire leurs revendications, d'accepter la décision papale et de ne poser leurs conditions qu'en Aragon, mais le pape rejette ce compromis comme contraire à la justice et à la raison.