Le duché de Normandie est un État féodal qui a existé de 911 à 1469, d'abord comme principauté largement autonome, puis, après sa conquête par le roi de France en 1204, comme partie du domaine royal ou comme apanage. supprime le duché en 1469. Toutefois, il subsiste pour sa partie insulaire (les îles Anglo-Normandes) comme dépendance de la couronne britannique.
Le duché de Normandie fait partie, comme l'Aquitaine, la Flandre ou la Catalogne, de ces principautés qui émergent au milieu du Moyen Âge avec la décentralisation du pouvoir royal carolingien. En 911, débordé par les raids des Vikings, le roi des Francs Charles le Simple confie à l'un de leurs chefs, Rollon, les pays autour de la Basse-Seine. Cette concession est l'embryon du duché de Normandie. Les Vikings mettent en place un État solide, puissant et prospère, qui atteint son apogée quand, en 1066, le duc Guillaume le Bâtard s’empare du royaume d'Angleterre. Pendant près de cent cinquante ans, Normandie et Angleterre ont destin lié. Après le milieu du et l'installation des Plantagenêts à la tête du royaume anglo-normand, le duché n'a plus le rayonnement d'autrefois sur le plan politique. En 1204, le roi de France Philippe Auguste confisque la Normandie et la rattache au domaine royal. Historique La période ducale (911-1204)
Le duché de Normandie aujourd’hui S'il a été supprimé dans son caractère féodal en tant que tel en 1469, le duché de Normandie a, pendant près de six siècles, été divisé en deux parties inégales : la partie continentale ou française ; la partie insulaire, appartenant à la couronne britannique, et qui n'a jamais pu être conquise durablement par la France.
Le duché de Normandie, s'il devait encore exister, serait réduit aux îles Anglo-Normandes (Jersey et Guernesey), dont les bailliages sont sous la souveraineté du chef de l'État du Royaume-Uni, duc de Normandie : ce titre officieux n'est usité qu'en la présence des citoyens de Jersey et n'est pas utilisé dans les autres îles anglo-normandesThe Loyal Toast..
Institutions ducales Ducs de Normandie
Alors que ses prédécesseurs sont qualifiés de jarl des Normands ou de comte de Rouen, , qui succède à , est le premier à se donner le titre de duc de NormandieKarl-Ferdinand Werner, « Quelques observations au sujet des débuts du duché de Normandie. Droit privé et institutions régionales ». in Études historiques offertes à Jean Yver, PUF, Paris, 1976, p. 691-709..
Le duc de Normandie était l'un des six pairs laïcs primitifs.
Le titre subsiste officieusement : la reine du Royaume-Uni de Grande Bretagne et d'Irlande du Nord était « duc de Normandie ».
L'implantation castrale des ducs en Normandie Avant le règne de Guillaume le Conquérant, on compte une vingtaine de châteaux répartis sur l'ensemble du territoire normand, qui sont attestés par les textes contemporains. On peut notamment citer en Seine-Maritime les châteaux d'Eu, de Fécamp, dans l'Eure le château d'Ivry-la-Bataille. Une grosse tour quadrangulaire, que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de donjon roman, domine les cités de Bayeux (château de Bayeux) et de Rouen (tour de Rouen). Vers 1026-1027, les forteresses de Cherbourg, Brix et de l'Homme sont données en douaire par le duc de Normandie, , à sa fiancée la duchesse Adèle..
Ce nombre de châteaux relativement réduit, en regard à d'autres provinces, s'explique notamment par la propension des ducs de Normandie à conserver le droit de fortifier, empêchant la construction de forteresses « adultérines », principe énuméré dans les (coutumes et justices), texte rédigé en 1091 qui précise : ..
Cependant, au décès du duc Robert le Libéral, en 1035, celui-ci ne laisse qu'un seul enfant, Guillaume, âgé de et de plus bâtard, ce qui pousse certains barons normands à s’affranchir du droit de fortifier et élèvent des forteresses « adultérines ». L'archéologie confirmant la prolifération de châteaux dans les années 1035 à 1047, on peut notamment citer ceux d'Olivet, et du Plessis-Grimoult.
Divisions territoriales Comtés L’administration du duché reposait sur des comtes et des vicomtes. Les premiers apparaissent sous le principat de Richard II (996-1026). Leur rôle consiste à la défense du pays (d’où la localisation des comtés sur les frontières), à la garde des châteaux ducaux, à l’administration des droits du duc et notamment la perception des revenus ducaux. Les comtes sont nommés et révocables par le duc ; plusieurs ont ainsi perdu leur fonction à la suite d’une mauvaise gestion ou d’un complot (par exemple Guillaume Guerlenc entre 1049 et 1055). À l’inverse, certains comtes ont réussi à imposer l’hérédité de leur charge sur plusieurs générations (les comtes d’Évreux). Comté de Talou, dit plus tard d'Arques Comté d'Aumale, attesté seulement en 1082 Comté d'Avranches (démembré en vicomté d'Avranches et comté de Mortain entre 1015 et 1050) Comté de Brionne (qui disparaît sous Guillaume le Conquérant) Comté d'Eu Comté d'Évreux Comté d'Hiémois réduit en vicomté d’Hiémois au milieu du Comté d'Ivry, dont un seul comte est connu, Raoul d'Ivry Comté de Mortain
Vicomtés
Les vicomtés ne sont pas toujours des subdivisions des comtés. Certaines vicomtés correspondaient en effet à d’anciens comtés déclassés (Hiémois, Avranchin). De fait, les vicomtes normands étaient les représentants du duc, comte titulaire. Ainsi, les vicomtes avaient les mêmes fonctions que les comtes. Toutefois, à la différence de ces derniers, ils ne prenaient pas pour eux une partie des revenus ducaux mais les envoyaient à la cour ducale. Si la charge vicomtale était également révocable, quelques dynasties se sont pourtant formées (les Néel, vicomte de Cotentin), mais soit elles ont quitté la Normandie en 1204, soit elles ne conservèrent que quelques baronnies.
Baillies puis bailliages Au cours du sont instaurés les prémices d'un nouveau système de représentation ducale, sur le modèle des sherifs anglais. Toutefois, le maintien des comtés et de leur corollaire les vicomtés ont poussé les rois de France, ducs de Normandie continentale à réunir les vicomtés en baillies. Le bailli y représente le roi, les vicomtes y sont ses délégués nommés et non héréditaires, semblables aux prévôts dans les sénéchaussées. Le terme de bailliage, synonyme, s'impose dès la fin du . Les comtés et seigneuries dépendant directement de la Couronne (du Duc) avaient leur propre bailli. Ce système perdura dans les faits jusqu'en 1789 en Normandie continentale, bien que les baillis perdissent l'essentiel de leurs attributions au profit des intendants. Les îles Anglo-Normandes sont de nos jours encore divisées en deux bailliages dépendant de la Couronne britannique : le bailliage de Jersey pour l'île du même nom et le bailliage de Guernesey pour toutes les autres (Guernesey, Herm, Sercq et Aurigny, ainsi que les îlots les entourant).
Divisions ecclésiastiques thumb|Les sept diocèses historiques de la province ecclésiastique de Rouen. Le duché de Normandie correspond grosso modo à la province ecclésiastique de Rouen, qui comprend : le diocèse de Rouen ; le diocèse d'Évreux ; le diocèse de Lisieux ; le diocèse de Séez ; le diocèse de Bayeux ; le diocèse d'Avranches ; le diocèse de Coutances ;
Le Passais (région de Domfront) relevait toutefois du diocèse du Mans et l'exemption de Saint-Samson, située au sud de l'estuaire de la Seine, relevait de l'évêché de Dol.
Quelques problématiques historiques Le duché de Normandie, un État viking ? Depuis le , plusieurs historiens normands se sont plu à vanter l’origine viking de la région. Ce récurrent renvoi au peuple scandinave a servi de support à la construction d’une identité normande quelque peu affaiblie. Mais la marque des Vikings fut-elle si importante sur le duchéLa question de l’importance respective de l’héritage franc et scandinave a traversé nombre d’études historiques depuis la fin du . Continuité ou discontinuité entre la Neustrie franque et la Normandie ducale ? Le débat, encore ouvert aujourd’hui, est résumé par Pierre Bauduin dans La Première Normandie, , Caen, Presses Universitaires de Caen, 2004, p. 25-28. ?
Dans la première moitié du , la Normandie offre l’image d’un pays francisé. L’empreinte viking apparaît somme toute assez limitée, mais celle des colons anglo-scandinaves est importante dans la toponymie. Certaines pratiques témoignent cependant d’une survivance des origines. Le duc a deux épouses : Judith, épousée selon le rite chrétien, et Papia, épousée à la mode danoise (more danico). Il n’hésite pas à accueillir à Rouen même une flotte de pillards vikings. De même, la filiation noble est rendue par l'adjonction du préfixe filz- / fitz- (« fils de ») au prénom du père, usage hérité de la pratique germanique (dans ce cas précis, scandinave) d'ajouter -son à la fin du nom du père pour nommer le fils. Par exemple : Tustein Fitz-Rou [Þorsteinn Hrólfsson] « Toutain le fils de Rou(f) » ou Richard FitzTurgis [Þorgilsson] « Richard le fils de Turgis ».
Dans le domaine institutionnel, les nouveaux chefs de la Normandie calquent leur État sur l’organisation carolingienne. Ils s’autoproclament comte, parfois marquis ou duc. Autant de titulatures d’origine romaine ou franque. Le duc a des droits régaliens, dans la lignée des rois carolingiens : droit de battre monnaie, droit de haute justice, droit sur les forêts, etc. L’ancien droit scandinave subsiste à travers quelques éléments du droit pénal comme l’ullac (du vieux norrois útlagr) « droit de bannissement » ou la hanfare, hainfare (du vieux norrois heimfara) « répression des assauts à main armée contre les maisons », très influencée par le hamsocn anglo-saxon, ou du droit civil comme le nam (latinisé en nammum, -num), terme issu du vieux norrois nám « prise de possession » (normand nant, namps « biens immobiliers », d’où son verbe dérivé passé en français nantir), et enfin en droit maritime, le varech désignant la propriété des épaves, ainsi que des cétacés s'échouant sur la côte, ainsi que les choses gaives (plus rarement vaives, du vieux norois veifa) désignant la propriété des épaves flottantes.
Les alliances matrimoniales contractées par les ducs aux renforcent la thèse d’une coupure avec le milieu d’origine. Les maîtres de la Normandie n’épousent pas les filles ou les sœurs des rois danois ou norvégiens. Ils préfèrent prendre femme (du moins celles épousées selon le rite chrétien) auprès de leurs voisins : Bretagne, France, Flandre.
Quelle meilleure preuve d’acculturation que la perte de la langue d’origine, le norrois ? Le latin dans les actes écrits et le parler local l’emportent. Seul le vocabulaire marin et maritime emprunte beaucoup aux Vikings.
thumb|150px|left|Croix romane près de Saint-Pierre-sur-Dives.
Du point de vue matériel, la colonisation scandinave donne l’impression de n’avoir presque rien bousculé, on décèle tout de même une influence dans la sculpture de certaines églises. Les dédicaces de paroisses restent les mêmes. On ne connaît pas d’exemple de désertion de village à cette époque. Bref, il y a une continuité avec la Neustrie carolingienneMathieu Arnoux et Christophe Maneuvrier, Le pays normand. Paysages et peuplement (s), article sur la revue en ligne Tabularia..