La dialectique (également méthode du dialogue ou art dialectique), est une méthode de discussion, de raisonnement, de questionnement et d'interprétation qui occupe depuis l'Antiquité une place importante dans les philosophies occidentales et orientales. Le mot « dialectique » trouve son origine dans le monde grec antique (le mot vient du grec dialegesthai : « converser », et dialegein : « trier, distinguer », legein signifiant « parler »). Elle aurait été inventée par le penseur présocratique Zénon d'ÉléeC'est du moins ce que prétend Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, livre III (sur Platon) ; mais il ajoute aussitôt après que . Toujours selon Diogène Laërce, (ibid., VII, ch.7).. Son emploi systématique dans les dialogues de Platon a popularisé l'usage du terme.

La dialectique trouve son origine dans la pratique fondamentale du dialogue entre deux personnes ayant des points de vue différents, chacune essayant de persuader l’autre. Art du dialogue et de la discussion, elle se distingue de la rhétorique (qui se rapporte plutôt aux formes du discours par le dénombrement de ses différentes figures), du fait qu'elle est conçue comme un moyen de chercher des connaissances par l'examen successif de positions distinctes voire opposées. Il en existe des usages détournés, comme l'éristique, visant la persuasion plus que la véritéVoir Schopenhauer, L'art d'avoir toujours raison. En un sens, la sophistique elle-même doit faire usage d'une certaine forme de dialectique : voir le paragraphe sur la dialectique éristique.. Plus généralement, elle désigne un mouvement de la pensée, qui se produit de manière discontinue, par l'opposition, la confrontation ou la multiplicité de ce qui est en mouvement, et qui permet d'atteindre un terme supérieur, comme une définition ou une vérité.

Elle est ainsi devenue, en particulier à travers son assimilation par le Moyen Âge, une technique classique de raisonnement, qui procède en général par la mise en parallèle d'une thèse et de son antithèse, et qui tente de dépasser la contradiction qui en résulte au niveau d'une synthèse finale. Cette forme de raisonnement trouve son expression dans le célèbre « plan dialectique » dont la structure est « thèse-antithèse-synthèse » : je pose (thèse), j'oppose (antithèse) et je compose (synthèse) ou dépasse l'opposition. C'est Johann Gottlieb Fichte qui formule la dialectique comme « thèse-antithèse-synthèse » dans Doctrine de la science (1794).

Georg Hegel l'exprime différemmentÉmile Jalley, Critique de la raison philosophique , éd. L'Harmattan, 2017, vol. 5 (La preuve par le discours médiatique), . Chez lui, la dialectique devient non plus une méthode de raisonnement, mais le mouvement même de l'esprit dans sa relation à l'être : elle est alors conçue comme le moteur interne des choses, qui évoluent par négation et réconciliation. Mais là où la dialectique hégélienne était essentiellement idéaliste, elle concerne au contraire le mouvement de la matière chez Marx, qui fait des contradictions socio-économiques le moteur de l'histoire. La plupart des disciples de Hegel, dont Feuerbach, Marx, l'École de Francfort, Sartre, ou encore le poète Breton, donneront leur propre version de la dialectique comme mouvement de la réalité. Adorno renverse le principe même de fonctionnement de la méthode philosophique initialement présentée par Hegel dans son ouvrage Dialectique négative.

Histoire La dialectique dans l'Antiquité Chez les présocratiques En Grèce antique, on trouve ses premières traces chez les penseurs présocratiques : d'abord dans la pensée sur l'un et le multiple développée par Parménide au , et poursuivie par son élève Zénon d'Élée dans ses célèbres paradoxes (ce dernier étant tenu par Aristote pour l'inventeur de la dialectiqueD'après Diogène Laërce, Vie des philosophes, VIII, 57.).

Chez Socrate thumb|300px|right|Socrate discutant avec ses amis le jour de sa mort (détail du tableau de Jacques-Louis David, La mort de Socrate, 1787).On peut voir l'une des sources majeures de la dialectique dans la méthode de dialogue oral pratiquée par Socrate. Fils d'une sage-femme, Socrate revendique et applique à plusieurs reprises (dans les dialogues de Platon) ce qu'il appelle l'art d'« accoucher les âmes » (méthode aussi appelée maïeutique). Cette méthode consiste en un interrogatoire, mené par Socrate, qui progresse logiquement de façon à faire « accoucher » l'interlocuteur d'une connaissance qu'il possédait en lui sans s'en rendre compteVoir la théorie de la réminiscence professée par Socrate dans les dialogues de Platon.. Le but de ce procédé est donc de découvrir une vérité (ou encore une définition, comme dans les dialogues de jeunesse de Platon dits « socratiques »). Socrate avait aussi une méthode de réfutation particulière (elenchos socratique), consistant à pousser la thèse de son adversaire jusqu'à ses ultimes conséquences pour en montrer l'invraisemblance (sous la forme de contradictions découlant de cette thèse)Ainsi, Socrate pose parfois une question comportant deux réponses : une réponse séduisante ou politiquement correcte, et une réponse plus juste. La discussion se passe en public, et l'interlocuteur choisit en général la réponse séduisante ou politiquement correcte, mais fausse. Socrate va ensuite, par un subtil jeu de questions, amener son interlocuteur à se contredire, ce qui rend évident que ses présuppositions comprennent quelque erreur.. La fécondité de la dialectique peut être remise en cause par l'aboutissement des dialogues de Platon dits « socratiques », qui débouchent en général sur une impasse ou « aporie ». Toutefois, cette méthode permet au moins de dissiper des erreurs et de fausses conceptions.

Chez Platon Chez Platon, la dialectique est ainsi une science ou un type de connaissanceVoir la République, Livre VI. qui repose sur la confrontation de plusieurs positions de manière à dépasser l'opinion (doxa) en vue de parvenir à un véritable savoir (ou à la vérité). Il s'agit donc d'un moyen de s'élever du monde des apparences (ou du "sensible") vers la connaissance intellectuelle (ou "l'intelligible"), jusqu'aux concepts les plus généraux, jusqu'aux principes premiers (voir La République, livres VI et VII). C'est aussi un art d'ordonner les concepts en genres et en espèces (en particulier à travers la méthode de division - ou dihairesis - appliquée dans le Sophiste et le Politique et servant à définir un objet).

Dans Philèbe Platon définit la connaissance dialectique comme une connaissance de ce qui reste toujours identique à soi.

Chez Aristote Aristote définit lui aussi la dialectique comme l'art des raisonnements qui portent sur des opinions probables, ou l'opposition d'opinions contraires . À la dialectique, il a dédié ses Topiques ainsi qu'une partie du livre Γ de sa Métaphysique. Selon le Ch. 4 du dernier texte, la dialectique est indispensable pour trouver une légitime preuve du 'principe' (il s'agit, à son avis, de la loi de non-contradiction, considérée comme précondition fondamentale de l´être et de la vérité). Si on essayait de donner une démonstration du principe, on tomberait fatalement sur un raisonnement circulaire, qu'Aristote appelle aussi, justement, « pétition de principe ». Comment donner alors une preuve rationnelle du principe ? Selon Aristote, cet argument n'est pas impossible, mais il doit s'articuler comme une réfutation de quiconque croit l'opposer (Platon avait déjà dit, in République 510, 533 sqq., que seul le dialecticien parvient à apercevoir les principes non-hypothétiques).

Chez Théophraste Des topiques, Aristote établit cinq classes de problèmes : le facteur, la condition, le genre, l'accident, le propre ; Théophraste les réduit à trois : le facteur, la condition, l'accidentEssai sur la dialectique de Platon, de Paul Janet (chapitre II, ).

Chez les stoïciens

La dialectique dans la philosophie médiévale thumb|right|200px|Les sept arts libéraux, illustration de l'Hortus Deliciarum (v. 1180).

Le haut Moyen Âge Durant le haut Moyen Âge, la dialectique formait, avec la grammaire et la rhétorique, les trois disciplines du trivium, avant l'époque carolingienneC'est Cassiodore qui a développé la structure du trivium au , bien qu'on en trouve l'origine dès le chez Martianus Capella. Voir l'article arts libéraux.. Le trivium (« triple chemin ») constituait, avec le quadrivium (« quadruple chemin »), le socle des matières enseignées (les sept arts libéraux) dans les écoles depuis l'Antiquité latine. C'est le moine lettré anglo-saxon Bède le Vénérable, de culture latine, qui, avec Isidore de Séville, transmit ces arts libéraux à l'Occident chrétien au début du . Le moine anglais et grand réformateur Alcuin, ami et conseiller de Charlemagne, reprit cette base pour fonder le système d'enseignement de l'Empire carolingien, à la fin du , participant à la « Renaissance carolingienne ». Il fut aussi l'auteur d'un traité de dialectique.

Au , le néoplatonicien Jean Scot Erigène enseignait encore les arts libéraux. Mais avec les invasions vikings, sarrasines et hongroises des , les études connurent un déclin relatif. Ainsi, plusieurs arts libéraux (en particulier le quadrivium et la dialectique) n'étaient plus ou presque plus enseignés dans les monastères, comme le rapporte le chanoine Jean Leflon, biographe moderne de (Gerbert d'Aurillac), premier pape français, de 999 à 1003.

Toutefois, un peu avant l'An mil, Sylvestre II remit à l'honneur la dialectique en Europe. Il fut, dit-on, le premier à introduire Aristote en Occident (Platon était déjà lu et connu, notamment à la cour de Charlemagne, via le néoplatonisme). Après son séjour en Catalogne, Gerbert d'Aurillac introduisit la dialectique et le quadrivium à l'école cathédrale de Reims, où il enseigna ces disciplines.

Le bas Moyen Âge Une nouvelle période de traduction des œuvres d'Aristote commence au , qui voit s'affronter dialecticiens et anti-dialecticiens. Les premiers pensent que, par le recours à la logique d'Aristote, une explication rationnelle des mystères chrétiens est possible, tandis que les seconds estiment que la dialectique risque de dissoudre les mystères de la religion, et sont partisans de l'autorité des Pères de l'Église et des Conciles. Cette époque de tâtonnement sur les rapports entre la foi et la raison est dominée par l'œuvre imposante d'Anselme de Cantorbéry.

Le poursuit et amplifie le développement de la dialectique, notamment par l'étude de la logique et de la grammaire spéculative, qui deviennent les instruments de la théologie (par exemple chez Alain de Lille). C'est à cette époque que prend corps la querelle des universaux, autour de l'opposition entre les réalistes et les nominalistes, parmi lesquels figurent Roscelin de Compiègne et Guillaume de Champeaux, les maîtres du plus grand dialecticien de l'époque, Pierre Abélard. Outre la logique, dans les écoles monastiques, une nouvelle philosophie naturelle (École de Chartres) et la mystique spéculative se partagent alors les fruits de la dialectique. C'est aussi le siècle où s'amorce un vaste mouvement, parti de Tolède et d'Italie, de traductions latines nouvelles (Gérard de Crémone, Henri AristippeÀ la fin du , Henri Aristippe traduit notamment du grec le Livre IV des Météorologiques d’Aristote, dont Gérard de Crémone avait traduit les Livres I à II de l’arabe en latin., Dominique Gundissalvi), en particulier des œuvres d'Aristote ou des commentateurs d'Aristote (Alexandre d'Aphrodise, ProclusGérard de Crémone traduit ainsi le Liber de causis, une compilation de Proclus attribuée par les Arabes à Aristote.), ces derniers comptant aussi pour une grande part les représentants de l'aristotélisme arabe (Al-Kindi, Al-Farabi, Avicenne), qui pénètre ainsi en Occident.