Nikolai Robert Maximilian Freiherr von Ungern-Sternberg (en russe : Роман Фёдорович фон Унгерн-Штернберг, Roman Fiodorovitch von Ungern-Sternberg ; né le à Graz et mort le à Novossibirsk), souvent appelé Roman von Ungern-Sternberg ou baron Ungern, est un général anticommuniste de la guerre civile russe, puis un chef de guerre indépendant qui intervient en Mongolie contre la Chine.
Appartenant à la minorité allemande balte de l'Empire russe, Ungern était un monarchiste ultraconservateur qui aspirait à restaurer la monarchie russe après les révolutions russes de 1917 et à faire revivre l'Empire mongol sous le règne du Bogd Khan. Son attirance pour le bouddhisme Vajrayana et son traitement excentrique, souvent violent, de ses ennemis et de ses propres hommes lui ont valu le sobriquet de "Baron fou" ou "Baron sanglant".
En , à la tête de la division de cavalerie asiatique, Ungern expulse les troupes chinoises de Mongolie et rétablit le pouvoir monarchique du Bogd Khan. Pendant les cinq mois d'occupation de la Mongolie extérieure, Ungern impose l'ordre dans la capitale, Ourga (aujourd'hui Oulan-Bator), par la peur, l'intimidation et la violence brutale à l'encontre de ses opposants, en particulier les bolcheviks. En , il se rend en Sibérie orientale pour soutenir les forces partisanes antibolcheviques et empêcher une invasion conjointe de l'Armée rouge et des rebelles mongols. Cette action a finalement conduit à sa défaite et à sa capture deux mois plus tard. Il est fait prisonnier par l'Armée rouge et, un mois plus tard, il est jugé pour "contre-révolution" à Novonikolaïevsk (aujourd'hui Novossibirsk). Il est déclaré coupable à l'issue d'une parodie de procès de six heures et exécuté le .
Baptisé Nikolai Robert Maximilian, il n'utilisait pas son prénom avec ses proches, signant simplement Ungern-Sternberg.
Biographie
Naissance et éducation thumb|redresse|left|Roman von Ungern-Sternberg enfant. La généalogie des Ungern-Sternberg fait remonter la famille dix-huit générations plus tôt, avec Hans von Ungern au , et était apparentée à celle du comte Hermann von Keyserling. Les Ungern, avec les Rosen, les Tiesenhausen et les Uexküll, faisaient partie des quatre familles de la noblesse allemande de la Baltique que l’on appelait les « Quatre de la main réunie »Cosaques, Mikhaïl W. Ramseier, Nemo, 2009. En outre, la famille d'Ungern-Sternberg était traditionnellement associée à l'aristocratie allemande ainsi qu'à l'empire russe.
Bien qu'il fût une grande partie de sa vie au service des Romanov, Ungern-Sternberg était d'origine allemande. À l'époque de sa naissance, l'Estonie était sous domination russe, ainsi son père Teodor Leonard Rudolf von Ungern-Sternberg introduisit son fils dans la noblesse du Tsar sous le nom de Roman Fedorovich. La famille Ungern-Sternberg était particulièrement illustre, avec des ramifications de plus de mille ansIzvestiya, 23 Sept. 1921. La généalogie établit le début de la lignée au , époque au cours de laquelle un Hanss von Ungern ou Johannes de Hongrie prit service auprès de l'évêque de Riga: Genealogisches Handbuch des Adels (Glueksburg: C.A. Starke, 1952), 467..
Jeune officier avant et pendant la Première Guerre mondiale, il se bâtit une réputation de solide buveur et en même temps d'exceptionnelle bravoure. Selon les propres mots de son supérieur hiérarchique à cette époque le jeune baron était un , qui ne , et n’obéissait qu'à son propre système de valeurs. Très tôt, il s'intéressa à la spiritualitéBaron Petr N. Vrangel’ (Wrangel), “Yuzhnyi front,” Beloe delo, Vol. V (1927), 12-13..
Après le divorce de ses parents, Robert Maximilian von Ungern-Sternberg est élevé par sa mère, une riche héritière, née Sophie-Charlotte von Wimpffen (Famille von Wimpffen de Franconie), et par son beau-père, Oscar von Hoyningen-Huene, dans une propriété près de Reval (aujourd'hui Tallinn) en Estonie. Entré à l'École militaire Paul, à Saint-Pétersbourg, il en sort officier deux ans plus tard et est envoyé en tant que lieutenant dans une unité militaire en Transbaïkalie (Sibérie orientale), où il s'enthousiasme pour le mode de vie de peuples nomades comme les Mongols, les Bouriates et aussi pour les cosaques.
Pendant la Première Guerre mondiale, il combat en Galicie et acquiert une réputation de bravoure. Étant cinq fois blessé, il obtint l'ordre de Saint-Vladimir, de Saint-Stanislas et fut décoré de l'ordre de Saint-Georges.
Il fut également remarqué pour son insouciance et son instabilité psychique. Ainsi, selon le colonel Wrangel qui fut son supérieur dans le cosaque de Nertchinsk lors de la grande guerre, Ungern « ne connaît rien au règlement, fait fi de la discipline, ignore les éléments de la bienséance ». Dans ses Mémoires, le général Wrangel dit avoir hésité à le promouvoir au grade supérieur. Au moment des événements de 1917, il est général de l'armée impériale.
Aspects initiatiques Selon M. El Younssi, "[sa] vie faite de merveilleuse brutalité et de prodiges répétés ne peut être comprise que si replacée dans une perspective initiatique". Par sa généalogie, il était intimement lié au bouddhisme depuis au moins trois générationsCompte-rendu par René Guénon du livre de V. Pozner Le Mors aux dents, reproduit dans Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion. et c'est très tôt qu'il fut mis directement en contact avec un ordre initiatique tibétain de nature tantrique, le Vajrayāna. Durant la guerre russo-japonaise, il était officier cosaque en Sibérie et en Mongolie, entre 1908 et 1914. C'est à cette époque que, selon ses propres dires, il forma un « Ordre armé bouddhiste » pour servir le Tsar et combattre la révolution. Parmi les règles de cet ordre, figuraient « le célibat et l'usage illimité de l'alcool, du haschich et de l'opium »Ferdynand Ossendowski, “With Baron Ungern in Mongolia,” Asia, Vol. 22, #8 (1922), 618.. Ces substances étaient censées aider les initiés à dépasser, selon les propres mots d'Ungern-Sternberg, les limites physiques de l'individualité humaine, mais il admit plus tard que cela ne donnait pas les résultats escomptés. Aussi ultérieurement en Mongolie, affirme-t-il, il interdit l'alcool. C'est à cette époque qu'il réunit « trois cents hommes, brutaux et féroces », dont certains resteront avec lui jusqu'en 1921. En 1913, il s'acquitta de ses obligations militaires et, solitaire, s'enfonça dans les immensités de la Mongolie. C'est à cette époque qu'il forma une « armée mongole » et qu'on le retrouve en Mongolie occidentale, à Kobdo (Khovd), en tant que membre de la garde locale du consulat russe. L'un de ses camarades sur place se souvint que « quand on regardait Ungern, on avait l'impression d'être transporté au Moyen-Âge... [il apparaissait] comme ces hommes d'avant, avec la même soif de guerre et la même foi en le surnaturel ». À cette époque, Ungern-Sternberg était décrit comme lié à des formes initiatiques tantriques d'un ordre particulièrement élevé. En outre, sa détestation des Juifs, qu'il accusait de collusion et d'inspirateurs des bolcheviques, était très profonde Boris Volkov, About Ungern (trans. Elena Varneck), 6 , Hoover Institution Archives [HIA], Stanford, CA..
On a d'Ungern-Sternberg cette affirmation : « Dans les livres bouddhiques comme dans les vieux livres chrétiens, on lit de graves prophéties relatives à l'époque où devra commencer la guerre entre les bons et les mauvais esprits. Alors surviendra la malédiction inconnue, qui, s'abattant sur le monde et balayant la civilisation, étouffera toute moralité et détruira les peuples. Son arme est la révolution. Dans toute révolution, l'intelligence créatrice qui se fonde sur l'expérience du passé est remplacée par la force jeune et brutale du destructeur. Celui-ci donnera la prééminence aux passions viles et aux bas instincts. L’homme s'éloignera du divin et du spirituel. »
La guerre blanche en Extrême-Orient Il est envoyé en Sibérie en auprès de l'ataman Grigori Semenov pour y établir une présence loyaliste. Après la révolution que déclenchent les Bolcheviks en octobre, Semenov et Ungern entrent en guerre contre eux. Ungern-Sternberg est extrêmement fier des origines aristocratiques de sa famille. Il écrit que sa famille n'a jamais « reçu d'ordres des classes laborieuses » et considère scandaleux que « les travailleurs sales qui n'ont jamais eu leurs propres domestiques puissent avoir leur mot à dire dans les décisions du vaste Empire russe ». Selon certaines sources, dans les premiers mois, Ungern-Sternberg se serait fait remarquer par sa cruauté à l'égard de la population locale et de ses subordonnés et aurait gagné le surnom de « baron sanglant ». Certains l'appellent aussi « le baron fou » en raison de son comportement excentrique. D'autres sources prétendent plutôt que ce sont les subordonnés du baron qui agissaient cruellement alors qu'il était au combat. Lui et Semenov, même s'ils combattent les Bolcheviks, n'appartiennent pas aux armées blanches et refusent d'obéir à l'amiral Koltchak, chef suprême des Blancs. Ils obtiennent en revanche le soutien du Royaume-Uni, de la France (Paul Pelliot) et du Japon. Ce dernier envisage de créer un État-tampon sous l'autorité de Semenov comme point d’appui dans la région pour partir à la conquête du mondeLe rapport du Japonais Tanaka Giichi, ministre de la Guerre, dévoilait officiellement ces ambitions en 1927 : « Pour conquérir la Chine, nous devons d’abord conquérir le Mandchourie et la Mongolie. Pour conquérir le monde entier, nous devons d’abord conquérir la Chine… » (In order to take over the world, you need to take over China; In order to take over China, you need to take over Manchuria and Mongolia. If we succeed in conquering China, the rest of the Asiatic countries and the South Sea countries will fear us and surrender to us. Then the world will realize that Eastern Asia is ours.). Appelé Memorandum, ce « plan Tanaka » brossait les grandes lignes du projet japonais de conquête du monde, qui fut d’ailleurs suivi jusqu’en 1945, date de l’effondrement du Japon..
En , alors que Koltchak a été exécuté et que Denikine a démissionné, les Rouges avancent sur la Sibérie. Favorables eux aussi à la création d’une Transbaïkalie indépendante de Moscou – probablement pour gagner le temps nécessaire à prendre le contrôle de la région –, ils fondent à Tchita une République d'Extrême-Orient, dont Semenov et les Japonais tenteront en vain de prendre le contrôle. Mais au mois d’octobre, les bolcheviks passent à l’offensive et le sort en est joué ; vaincu par les Soviétiques, l’ataman Semenov abandonne ses hommes et s’envole pour Port-ArthurDe Mandchourie, Semenov tenta encore de résister pendant quelques mois, puis s’exila au Japon, où il vécut dans le luxe grâce à la fortune qu’il avait amassée. Par la suite, il collabora encore avec les services secrets japonais, en Corée, en Chine et en Mandchourie, où il sera finalement capturé par les Russes au lendemain de la chute du Japon, en septembre 1945, et condamné à mort par pendaison..
La « Division sauvage » thumb|redresse|Roman von Ungern-Sternberg.
L’armée d’Ungern-Sternberg, la « Division sauvage », qui s’était tout d’abord appelée « Corps indigène », puis Corps étranger et qui devint finalement la Division de cavalerie asiatique, était composée de deux mille cavaliers émérites venus de tous les horizons (Mongols, Bouriates, Kalmouks, Kazakhs, Bachkirs et même Japonais). Elle était pour moitié constituée de Cosaques russes, qui en outre composaient tout son état-major. Sur les drapeaux de son armée était brodée la lettre M, à propos de laquelle les interprétations divergent, certains historiens estimant qu'elle évoquait le grand duc Michel Alexandrovitch, associé à l'archange Michel, d'autres, Maitreya, le Bouddha du futur. En raison de la présence de Koltchak en Sibérie centrale, Semenov et Ungern combattaient plus à l’est, en Transbaïkalie, et leurs attaques sur les trains de ravitaillement gênèrent considérablement les opérations de Koltchak dans l’Oural.