L'exégèse juive de la Bible consiste à expliquer et à appliquer la Bible hébraïque, c'est-à-dire à en élucider le message et en tirer la Loi. S'exprimant par divers canaux, dont le midrash (« investigation » des versets) et le targoum (traduction, souvent interprétative ou accompagnée de paraphrases), elle est, dès la clôture du canon biblique, le principal domaine d'activité intellectuelle et scientifique développée par et dans le judaïsme.

Elle le demeure même lorsque les Juifs ont découvert d'autres sphères à la suite de leurs contacts avec les Hellènes et les Arabes. Ce sont d'ailleurs souvent les commentaires bibliques qui contiennent les premières traces de cette influence extérieure. C'est en effet du besoin de réaliser une exégèse rationnelle, en accord avec le texte et la tradition, que naît la philologie hébraïque, et que se légitime la philosophie juive, exemplifiées dans le commentaire de Saadia Gaon. La philosophie prend ultérieurement de plus en plus d'importance dans l'exégèse, quand bien même les opinions qu'elle développe iraient à contre-courant du judaïsme traditionnel. C'est aussi sous la forme du commentaire biblique que la Kabbale se popularisera, avec le Zohar.

Parallèlement à l'exégèse philologico-philosophique pratiquée en Espagne, se développe en France l'école de Rachi, considéré comme l'exégète biblique par excellence. Malgré la prépondérance de plus en plus marquée avec le temps de l'étude du Talmud, l'étude de la Torah avec commentaire de Rachi est considérée comme la base minimale d'une éducation juive traditionnelle.

Au cours des siècles de décadence et d'ignorance, l'exposition de la Bible dans ses aspects variés reste l'activité la plus populaire et la plus assidûment cultivée dans les cercles juifs. Les grandes évolutions culturelles commencent elles aussi avec des innovations dans le domaine de l'exégèse, dont celles de Saadia, de Rachi et de Moses Mendelssohn, qui remet l'étude du texte biblique à l'honneur.

L'exégèse juive traditionnelle est violemment remise en question par Spinoza dans son Traité théologico-politique et relativement délaissée par les juifs progressistes au profit de la critique radicale appliquée à la Bible. Elle est en revanche farouchement défendue par les juifs orthodoxes, qui ignorent la critique radicale, ou s'attachent plus rarement à infirmer ses conclusions. D'autres tentatives, de milieux non-orthodoxes, sont effectuées afin de trouver une voie de conciliation entre critique et tradition.

Ce qui a été dit par exemple dans le Pentateuque, presque dans sa totalité, ne peut pas être interprété littéralement: si cela s'applique à l'exégèse sur la création du monde (il y a le ), il en va de même pour les figures bibliques de la Patriarches, auquel cas on dépasse aussi le symbolisme des Sefirot sans nier leur existence réelle.

Débuts de l'exégèse juive

L'élaboration sur la Torah proprement dite remonte au prophétisme, où des individus, dirigeant souvent des cercles d'étude, font appel aux images et au langage de la Torah pour rappeler la population à l'ordre. Toutefois, leurs interprétations du message et des prescriptions bibliques sont considérées, par les Pharisiens tout au moins, comme émanant de Dieu Lui-même, et ne pouvant être soumises à investigation. C'est pourquoi le Talmud enseigne qu'un prophète ne peut formuler de nouvelle halakha (loi), et qu'on ne peut pas déduire de règle halakhique à partir des prophètes.

Toute traduction est une forme de commentaire. L’usage du Targoum (traduction en araméen) remonte à l’époque d’Ezra le Scribe (-450 EC). L’hébreu a été supplanté chez beaucoup par l’araméen, fût-il de Babylone ou de Syrie, de sorte que, lors de la lecture bihebdomadaire de la Torah prescrite par Ezra, qui s’effectue bien sûr en version originale, un individu se charge des sous-titres en simultané. Cet individu est nécessairement érudit, versé dans les deux langues et dans la sémantique, dont chaque mot, voire chaque lettre, est chargé, connaissant donc la Torah de façon approfondie. Cependant, au-delà de la parenté entre les idiomes sémantiques, il existe impérativement des différences dans le contenu idéique véhiculé, et toute traduction devient nécessairement interprétative. Comment rendre, par exemple, l’idée de tohu-bohu, ou distinguer entre la grandeur de l’homme, et la grandeur du Léviathan, comment rendre des mots n’ayant pas leur équivalent dans l’autre langage, et inversement, comment éviter des mots pouvant conduire à un dévoiement de l’idée originelle ? De même que la tradition orale s’élabora dans un premier temps en parallèle de la tradition écrite, de même le Midrash se développe-t-il sur l’ossature du Targum. Le traducteur est amené à expliquer les raisons de son choix de traduction, puis à élaborer sur ce choix, puis élaborer sur l’élaboration. Parallèlement, les Tannaïm développent le Midrash, à visée homilétique tout d’abord, l’auditoire étant plus sensible à l’application d’une prescription législative lorsque celle-ci est joliment emballée dans des aggadot, et exégétique ensuite. Celui-ci fut particulièrement prisé en Terre d’Israël, n’apparaissant pas dans le Talmud de Jérusalem, mais dans des recueils midrashiques, tels que le Midrash Rabba, le Midrash Tanhouma, les Pirke deRabbi Eliezer, tous ces ouvrages ayant été compilés entre 400 et 1000 EC.

Chronologie sommaire

EC Onkelos, Terre d’Israël 892 - 942 Saadia Gaon, Égypte 1040-1105 Rachi - Shlomo ben Yitzchak, France 1085-1174 Rashbam - Shmouel ben Meir (petit-fils de Rachi), France 1092-1167 Raaba - Abraham ben Meir Ibn Ezra, Espagne 1160-1235 RaDaK - David Kimhi, Provence Daat Zqenim : compilation des commentaires bibliques des Tossafistes 1194-1270 Ramban - Moïse ben Nahman (Nahmanide), Espagne 1275-1340 Baal HaTourim - Yaakov ben Asher, Allemagne/Espagne 1288-1344 Ralbag - Levi ben Gershom (Gersonide), France 1437-1508 Abravanel - Isaac Abravanel, Portugal/Venise 1475-1550 Sforno - Ovadia Sforno, Italie 1550-1619 Keli Yakar - Shlomo Ephraim ben Aharon de Lonschitz, Pologne 1565-1630 Hashla HaKadosh - Isaïe ben Abraham HaLevi Horowitz 1641-1718 Siftei Hakhamim - Sabbataï Bass, Pologne 1696-1743 Or Hahayim - Haim Ibn Attar, Maroc 1741-1804 le Maggid de Dubno - Jacob ben Wolf Kranz 1746-1813 Rabbi David de Lvov, Pologne 1762-1839 Hatam Sofer - Moshe Schreiber, Allemagne/Bratislava 1765-1827 Simha Bunem de Przysu’ha, Pologne 1800-1865 Shadal - Shmouel David Luzzato, Italie 1808-1888 Samson Raphael Hirsch, Allemagne 1809-1879 Malbim - Meir Lev ben Yehiel Michaël, Pologne/Roumanie 1847-1905 Sfat Emet - Yehuda Aryeh Leib de Ger, Pologne 1838-1933 Hafetz Haïm - Israël Meir Kagan HaCohen, Pologne 1856-1926 Samuel Bornstein, Pologne 1865-1935 Abraham Isaac Kook, Lituanie/Israël 1903-1994 Yeshayahou Leibowitz, Riga/Israël 1905-1997 Nehama Leibowitz, Riga/Israël 1922-1996 Léon Askénazi dit Manitou, Oran (Algérie)/Israël 1930-1989 Pinhas HaCohen Peli, Israël 1930-2001 Haim Stern, États-Unis 1937- Adin Steinsaltz, Israël

Onkelos

Onkelos est un traducteur araméen de la Bible hébraïque au EC. Prosélyte, c'est-à-dire converti au Judaïsme, élève de Rabbi Yehoshoua et Rabbi Eliezer, les deux plus grands Sages de ce temps, sa traduction, composée en Terre d’Israël, devint rapidement le standard utilisé dans les synagogues babyloniennes au cours de l’ère d’élaboration et de rédaction du Talmud. Elle est imprimée en marge du texte dans quasiment toutes les éditions standard modernes. Rachi, Maïmonide, et bien d’autres, considèrent cette traduction indispensable à l’exégèse, car elle reflète particulièrement bien la compréhension que les Sages avaient des Écritures à l’époque d’Onkelos. Beaucoup d’érudits modernes contestent la paternité du texte à Onkelos, pensant qu’elle lui fut attribuée dans le haut Moyen Âge sur base d’une confusion avec une (autre) traduction d’Onkelos le Prosélyte mentionnée dans le Talmud. Néanmoins ces mêmes critiques n’ont pu proposer d’autorité alternative au Targum.

Saadia Gaon

Rachi

Rabbenou Shlomo Yitzhaki, dit le Parshandata, le père du Commentaire, est un rabbin champenois né en 1040, et décédé en 1105. Il passa la plus grande partie de sa vie à Troyes, mais alla étudier dans les académies de Worms, Spire et Mayence (Magenza). Vigneron de son état, Rachi a rédigé un commentaire sur la Bible hébraïque, et pratiquement tout le Talmud, achevé par son gendre et ses petits-fils. Son commentaire fait, en la matière, à ce point autorité que le Talmud serait considéré comme un livre scellé sans lui ; quant à son commentaire biblique, il est imprimé en marge du texte dans quasi toutes les éditions standard. Ce fut en outre le premier texte hébraïque mis sous presse de l’histoire. En commentant le Tanakh et le Talmud, Rachi ne souhaite ni se lancer dans de savantes discussions, ni débattre de questions philosophiques ou théologiques ardues, mais seulement rendre, au sens de restituer à son peuple les moyens de comprendre ces textes écrits dans une langue très ancienne, parlant de choses très élevées, se fondant sur des notions archaïques. Or il est indispensable de pouvoir se fonder sur ceux-ci pour continuer à perpétuer les traditions d’un peuple qui, s’il ne peut en aucun cas rajouter ni retrancher quoi que ce soit à la lettre, doit s’y conformer dans un monde en perpétuelle mutation. Pour ce faire, il a retransmis les opinions des Anciens, des maîtres de la tradition prophétique, puis rabbinique, en s'attachant à la clarté de pensée et à la clarté du style, n’hésitant pas à recourir à la langue d’oïl (la langue vernaculaire de la France du Nord du ), afin de simplifier encore plus l’explication proposée.

Cette recherche de la concision de la formulation, tant dans la forme que dans le fond, est une valeur typiquement française, ce que ne manqueront pas de rappeler Emmanuel Levinas ou Léon Askénazi. On recense plus de 130 supercommentaires sur celui de Rachi. Beaucoup estiment même que tout commentaire biblique écrit après Rachi en est à un certain degré un supercommentaire.

Rabbenou Abraham ben Meir Ibn Ezra

Né vers 1090 à Tudèle, près de Saragosse, décédé vers 1165 à Calahorra, poète, grammairien, traducteur, commentateur, philosophe, mathématicien, astronome, et médecin, il fut l’un des plus éminents érudits de l’âge d’or espagnol.

Son commentaire biblique se fonde principalement sur l’examen minutieux de la grammaire et de la philologie hébraïques, ainsi que sur les réalités de la vie à l’époque biblique. Il émet plusieurs théories sur les différents sens que peut revêtir un terme (non exclusifs les uns des autres), la question sous-jacente étant de savoir dans quelle mesure il est possible de s'éloigner du sens littéral. À ses yeux, seules les expressions contenant des anthropomorphismes pour décrire le Divin sont à prendre au sens second.

À noter qu'Abraham ibn Ezra distingue l'exégèse non-littérale de l'exégèse allégorique. En effet, l'interprétation allégorique de la Bible est typique du christianisme. Néanmoins, si sens littéral et non-littéral peuvent coexister, être "tous deux authentiques, et si l'un ressemble au corps, l'autre ressemble à l'esprit", le sens premier est obligatoire, et le sens second s'y subordonne.

De nombreuses considérations philosophiques émaillent son propos. Très influencé par la philosophie, le néoplatonisme en particulier (les passages où il traite de l'âme, surtout de l'âme rationnelle, font immanquablement penser au Fons Vitae d'Ibn Gvirol), Ibn Ezra ne voit aucun conflit entre science et religion, étant donné que, selon lui, science et astronomie sont la base des études juives. Il est partisan d’un rationalisme forcené, voyant par exemple dans les cieux et la terre du premier verset de la Genèse, le ciel et la terre ferme, ce qui est bien sûr en contradiction avec tous les autres commentateurs.