Lazare Bernard, dit Bernard Lazare (), est un écrivain, critique littéraire, journaliste politique (il couvre les événements de la mine de Carmaux), anarchiste et polémiste. Français juif, il est Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, tome III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1992, 64..
Il est l'un des premiers dreyfusards et a théorisé le sionisme libertaire..
Jeunesse Bernard Lazare (et non Bernard-Lazare comme l'écrivait Charles PéguyVoir Œuvres en prose complètes de Charles Péguy, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome III, Notre Jeunesse, 57 et suivantes.) est né à Nîmes le .. Lazare Marcus Manassé Bernard inverse prénom et patronyme pour entrer en littérature et en journalisme. Il est l'aîné des quatre fils de Jonas Bernard, négociant de prêt-à-porter, et de Douce Noémie Rouget, d'origine toulousaine. La très bourgeoise famille Rouget introduisit le métier Jacquard à Toulouse et créa une des premières et très florissantes manufactures de draperies et passementerie. La famille Bernard était juive, peu croyante, mais attachée aux fêtes traditionnelles.
Lazare Bernard obtient un baccalauréat en sciences, mais sa passion, c'est la littérature, partagée avec son ami toulousain, le poète Éphraïm Mikhaël. Ils se font passer pour cousins. C'est Éphraïm Mikhaël, d'un an son cadet, qui, depuis Paris, encourage Lazare à venir y conquérir avec lui le monde des lettres. Lazare arrive à Paris en 1886, l'année de la parution de La France juive d'Édouard Drumont.
Lazare s'inscrit à l'École pratique des hautes études où il choisit les cours de l'abbé Louis Duchesne, pour lequel l'Institut catholique de Paris avait créé une chaire d'histoire de l'Église. La rigueur de Lazare, son goût du fait exact, son aptitude à remettre en cause les faits établis ou prétendument tels, furent à coup sûr confortés par Duchesne, dont l'Histoire de l'église ancienne fut mise à lIndex par l'Église, qui reprochait à l'auteur d'avoir écrit en « historien » et non en « théologien ».
Au cours de l'année universitaire 1887-1888, Lazare remet un mémoire consacré à « la législation conciliaire relative aux Juifs ».
En 1888, il écrit, avec Ephraïm Mikhaël, La Fiancée de CorintheLa Fiancée de Corinthe, légende dramatique en trois actes, de Éphraïm Mikhaël et Bernard Lazare, Paris : C. Dalou, 1888, 55 p. ., légende dramatique en trois actes, où apparaît son nom de plume : Bernard Lazare. Deux ans plus tard, Ephraïm Mikhaël meurt de tuberculose. Ce deuil marque tragiquement la fin de la jeunesse de Lazare.
C'est aussi vers cette période qu'il s'engage en anarchie, un engagement actif, bien qu'il n'ait jamais cautionné « l'action directe ». Mais il a toujours soutenu les idées et les « compagnons », dont il aide à financer les publications et qu'il soutient lors de leurs procès. C'est en anarchiste qu'il rédige une série de nouvelles pour les journaux, qui font l'objet de plusieurs recueils. C'est en anarchiste qu'il est critique littéraire (notamment pour L'Ermitage) et, qu'à l'été 1895, il couvre pour l'Écho de Paris la douloureuse révolte des ouvriers de Carmaux. Journaliste dans l'âme, en compagnie de Laurence Jerrold, il assiste en 1896 au Congrès socialiste de Londres et dénonce « l'autoritaire et jaloux Karl Marx, infidèle à son propre programme que l'Internationale dévia de son but ».
Il confonde en 1896, avec Jerrold et Achille Steens, le « Groupe d’art social », qui donne naissance à la revue L'Art social. Le groupe et la revue réunissent Augustin Hamon, Charles Malato, Léon Frapié, , Remy de Gourmont, Han Ryner, Charles-Louis Philippe, Lazare, Léon Cladel, etc.Jacques Julliard, Fernand Pelloutier et les Origines du syndicalisme d'action directe, Paris, Le Seuil, 1971, chap. 3, note 18..
Affaire Dreyfus
thumb|220px|left| Charles Péguy, Notre Jeunesse.
Il ne se préoccupe pas moins de cette question juive dont Édouard Drumont fait désormais son fonds de commerce. Dès 1892, il est en contact avec Ahad Ha'Am, l'un des pères du mouvement des Amants de Sion.
Au printemps 1894, il publie L'Antisémitisme, son histoire et ses causes, une étude érudite et critique des origines de l'antisémitismeWalter Laqueur : L'antisémitisme dans tous ses états. Depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, & suiv., 2010, éd. Markus Haller, .. Cette parution a lieu à quelques mois de l'arrestation et de la détention d'un capitaine juif, Alfred Dreyfus, accusé de trahison. Connu pour sa combativité et son courage, qui l'amènent même à vouloir se confronter directement à Édouard DrumontEn 1896, il a brièvement appartenu au jury du concours organisé par La Libre Parole d'Édouard Drumont « sur les moyens pratiques d'arriver à l'anéantissement de la puissance juive en France ». En se mêlant à cette initiative antisémite, il comptait surtout poursuivre une polémique contre les idées de Drumont, ce qui a entraîné un duel avec ce dernier., Bernard Lazare est contacté par Mathieu Dreyfus pour contribuer à faire éclater l'innocence de son frère Alfred.
C'est un choc. Bernard Lazare se consacre presque exclusivement à cette tâche ; il publie son premier mémoire L'Affaire Dreyfus – Une erreur judiciaire, en Belgique début ; en fait, c'est une refonte totale du texte qu'il avait écrit à la demande de Mathieu Dreyfus dès l'été 1895. Se fondant sur un article de L'Éclair du révélant l'illégalité du procès de 1894, Lazare démontait l'accusation point par point et demandait la révision. Cette tactique est sans doute plus conforme aux désirs de la famille Dreyfus car dans sa première version, il attaquait les coupables, les accusant les uns après les autres, et terminait en embrayant sur une litanie de « J'accuse…! » qu'il donne, un peu plus de deux ans plus tard, à Émile Zola qui la fera passer à la postérité. Voir aussi ..
À travers ce voyage au bout de l'antisémitisme, Lazare, de juif nationaliste français qu'il était, devient nationaliste juif, sans rien renier de ses engagements anarchistes. Il fait un bout de chemin avec Theodor Herzl, les deux hommes éprouvant l'un pour l'autre une grande estime. Mais il se sépare de Herzl, en désaccord avec un projet dont il désapprouve « les tendances, les procédés et les actes ».
Il est mentionné dans le dessin d'Hippolyte Petitjean du recueil Hommage des artistes à Picquart (1899) et représenté tenant une torche dans celui de Louis Armand Rault de ce même ouvrage.
Désormais, Lazare continue son combat pour les Juifs à sa manière. Il a été aux côtés des Juifs roumains dont, après être allé en Roumanie, il dénonce le sort terrible dans L'Aurore en juillet et . Il part aussi pour la Russie où il fait un nouveau reportage sur les Juifs là aussi en danger. Mais il n'aura pas le temps de le publier, rongé déjà par la maladie.
De même, il s'est engagé en faveur des Arméniens déjà persécutés par les Turcs et, en 1902 dans Pro Armenia, il a dénoncé, en ces termes, le congrès sioniste de Bâle qui avait rendu un hommage public au sultan Abdülhamid II : vignette|Bernard Lazare, vers 1898 Bernard Lazare ne cherchait pas à plaire. Il aspirait à la justice, à la vérité et à la liberté sans compromis. Très vite, les dreyfusistes étouffent sa voix, et il ne peut même plus, lors du procès de Rennes, écrire pour L'Aurore. Il n'en couvre pas moins le procès, et envoie ses chroniques au vitriol à deux revues américaines, et .
En 1902, consulté par Charles Péguy sur les effets de la loi relative au contrat d'association, il donne aux Cahiers de la Quinzaine une profession de foi qui, partant de ce que fut la morale du dreyfusisme, se porte en défense de la démocratie, de la liberté de penser et de croire : , dit-il à Charles PéguyCharles Péguy, Œuvres en prose complètes, tome III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1992, 75..
Par la suite, Péguy consacre à Bernard Lazare des pages particulièrement ferventes dans Notre jeunesse (1910), louant en lui « des parties de sainteté » : Cet oubli, selon Péguy, fut « concerté » :
Lorsqu'il mourut, le ., à 38 ans, après avoir été opéré d'un cancer des voies digestives au dernier stade, il laissait un manuscrit inédit, Le Fumier de Job, et autorisait la réédition de L'Antisémitisme, son histoire et ses causes à condition qu'on mît en tête cet avertissement : « Sur beaucoup de points, mon opinion s'est modifiée »Testament de Bernard Lazare du 27 juin 1903, dans de Georges Mathon sur le site Nemaumensis..
Postérité Bernard Lazare est l'époux d'Isabelle Bernard Lazare qui meurt presque centenaire en 1960. Bernard Lazare note qu'elle s'appelle Elischeba en hébreu., mais n'eut pas d'enfant. Cependant, il eut une postérité : son frère, le colonel Fernand Bernard, polytechnicien, joua un rôle majeur en Indochine française. De 1904 à 1906, il fut le chef de la commission de délimitation de la frontière du Siam et obtint la rétrocession des trois provinces cambodgiennes conquises par le Siam 50 ans plus tôt, dont celle d'Angkor. Cette action de diplomatie lui valut en 1908 la médaille d'or de la Société de géographie de Paris. Il a raconté cette odyssée dans son livreÀ l’école des diplomates, 1933, Paris, Les Œuvres représentatives.. Dans les années 1940, il a financé les débuts du mouvement de résistance Combatcf. La nuit finira, Henri Frenay..
Les deux enfants du colonel Bernard furent de grandes figures de la Résistance : Jean-Guy Bernard (1917-1944), polytechnicien comme son père, secrétaire général du mouvement de résistance Combat, mort en déportation ; Jacqueline Bernard (1913-1988) rejoignit la Résistance en 1941 à Lyon, dans un groupe responsable de la publication du journal clandestin Combat. Elle fut arrêtée en par la Gestapo, et déportée au camp de Ravensbrück en Allemagne. Libérée en , elle revient à Paris et devient secrétaire générale et membre du comité éditorial de Combat devenu un journal quotidien avec Albert Camus comme éditeur. Elle a reçu de hautes distinctions : Chevalier de la Légion d'honneur, Croix de guerre et Médaille de la RésistanceVoir La Nuit finira, et le Fonds de l'Institut Pasteur..
Sa nièce, Madeleine Bernard (1904-1997), fille d’Edmond Bernard, entra elle aussi en Résistance ; elle fut une « militante d’élite », indique son Mémoire de proposition pour la Médaille de la Résistance dont elle fut décorée de même que de la Croix de guerre.
Pour Jean-Marie Delmaire, la gloire du J'Accuse est revenue au seul Émile Zola et on a rapidement oublié Bernard Lazare. Sans doute parce que, s'il était « efficace, (il était) marginal partout où il s'agitait ».
vignette|100 px|Plaque de rue de la place Bernard-Lazare À Paris, dans le à l'angle de la rue de Turbigo et de la rue Borda, la place Bernard-Lazare a été inaugurée par le maire de Paris Bertrand Delanoë, le Voir à ce sujet le forum du .. Toujours à Paris, le Cercle Bernard-Lazare, créé en 1954, est une organisation sioniste-socialiste, liée à l'Hashomer Hatzaïr et au parti Meretz en Israël.
Une rue porte également le nom de Bernard Lazare dans sa ville natale, Nîmes, où un monument avait été érigé à sa mémoire en 1908. Plusieurs fois vandalisé par des militants de l'Action française, il fut détruit en 1942. Néanmoins, le monument a été reconstruit après une souscription à l'initiative du collectif Histoire et Mémoire, et inauguré à Nîmes dans les Jardins de la Fontaine le ..