Vincent de Saragosse est un diacre espagnol au temps de l’évêque Valère (290-315), mort martyr en 304 à Valence lors de la persécution de Dioclétien. Reconnu saint, il est commémoré le selon le Martyrologe romain par les catholiques et le par les orthodoxesSaint Vincent, fête le 11 novembre.
Sa passion, rapportée par plusieurs auteurs, dont le poète Prudence ou encore saint Augustin, lui a acquis une grande renommée depuis le Moyen Âge. La dissémination de ses reliques dont sa tunique ainsi que les nombreuses , attestent de l'importance de son culte.
Après le , selon la tradition populaire, saint Vincent de Saragosse est réputé comme patron des vignerons.
Hagiographie vignette|Saint Vincent meurt de ses blessures, Guillaume Perrier.La vie de Vincent de Saragosse est connue grâce à de nombreuses sources scripturaires, dont six antérieures à l'an Mil. Les plus anciennes apparaissent au début du .. Il s'agit de quatre sermons de saint Augustin, ainsi qu'une œuvre du poète espagnol Prudence, le Peristephanon. Elles furent enrichies aux siècles suivants par divers remaniements.
Les premières sources vignette| () : les panneaux représentant l'ordination du diacre, la visite des anges dans sa prison, sa flagellation, ses supplices avec des peignes de fer et sur le gril..
Saint Augustin L'Antiquité tardive offre plusieurs témoignages du martyre de saint Vincent. Saint Paulin l'évoque succinctement dans un poème, tandis que saint Augustin et Prudence développent longuement le récit de sa passion. Auprès de ces deux auteurs, les plus proches chronologiquement des faits, se trouvent probablement les éléments les plus fiables de la vie du saint.
Les quatre sermons prononcés par saint Augustin se présentent, non pas comme des récits biographiques, mais plutôt comme des œuvres doctrinales. « La foi vient de nous faire assister à un spectacle magnifique ; nous avons vu Vincent partout vainqueur. Il a vaincu dans ses paroles, il a vaincu au milieu des tourments ; il a vaincu en confessant, il a vaincu en souffrant ; il a vaincu au milieu des flammes, il a vaincu plongé dans les flots ; enfin il a vaincu quand on l'a torturé, il a vaincu quand il est mort. Lorsqu'on jetait de la barque au milieu de la mer son corps ennobli par les trophées du Christ victorieux, il disait en silence : “On nous y jette, mais nous ne périssons pas” ». L'auteur met en avant des qualités morales vouées à l'édification des fidèles. Le nom du diacre, Vincentius, c'est-à-dire le victorieux, sert ici de socle à la prédication de saint Augustin.
Les quelques éléments de la passion contenus dans ces textes ne permettent pas de reconstituer la vie du saint. Cependant, ils attestent de l’importance de sa renommée au : « Partout où s'étend l'Empire romain, partout où est connu le nom chrétien, quel est le pays, quelle est la province qui ne célèbre avec joie la naissance au ciel de Vincent ? » Cette renommée est probablement due à une Passion., aujourd’hui disparue, mais à laquelle saint Augustin fait explicitement référence : « Dans le récit douloureux qu'on vient de nous lire, mes frères, nous voyons avec éclat un juge féroce, un bourreau cruel et un invincible martyr. » Cette œuvre, dont l’auteur est demeuré anonyme, paraît être une pièce liturgique lue lors de l’office, en la fête du saint. Les similitudes entre les sermons de saint Augustin et les poèmes de Prudence permettent de supposer que les deux auteurs ont recouru aux mêmes sources.
Le récit de Prudence
Le Peristephanon, ou Livre des Couronnes, est un recueil de quatorze poèmes de dimensions et de contenus divers. Prudence offre un récit de plusieurs Passions de saints de l’Église antique, dont celle de saint Vincent, relatée dans l’Hymne V.
Après une brève introduction, le poète Prudence évoque la confrontation entre saint Vincent et le juge Dacien : Vincent, rejetant les idoles, est soumis au supplice des ongles de fer. Puis ayant refusé de livrer les Saintes Écritures, il est rôti sur un grill, brûlé vif et réduit en cendres. Dacien le jette ensuite dans un cachot jonché de tessons, les jambes maintenues écartées par une pièce en bois. Une lumière surnaturelle illumine alors la prison, tandis que des anges viennent réconforter le martyr. Témoin de ce prodige, le geôlier en fait rapport au juge avant de se convertir. vignette|left|Saint Vincent de Saragosse en prison avec sa pierre de meule au cou. Peinture à l'huile. Auteur anonyme, école de Francisco Ribalta.
Puis entouré par les fidèles, l’âme du saint monte au ciel. Son corps est livré aux bêtes sauvages, mais il est défendu par un corbeau. Enfin, il est exposé sur une plage de Valencia puis immergé sur les ordres de Dacien par le soldat Eumorphius, à l'aide d'une meule attachée à son cou. Ce dernier outrage est encore sans effet car le corps flotte et échoue miraculeusement sur un rivage, où il trouve son repos définitif. Prudence compare alors Vincent aux autres martyrs, puis conclut le poème par une prière..
Sur la trame historique succincte, l'imagination poétique de Prudence développe des détails qu'il introduit par déduction ou supposition qui lui paraissent naturelles, structurant une tradition de saint Vincent dans lequel les chercheurs modernes veulent distinguer des topoi littéraires propres à la Passion de martyrs : joutes oratoires, immersion du corps, etc. qui marquent l'héroïcité du sujet. En revanche, la mention du nom du juge, Dacien, comme celle de son auxiliaire, Eumorphius, est singulière chez Prudence..
La célébrité de la Passion de saint Vincent a donné une image de Dacien comme persécuteur générique, tant en Espagne qu'en Gaule. Mais au début du , il est encore uniquement attaché à la figure du diacre de Saragosse : « S'il n'avait lu le martyre de Vincent, qui connaîtrait au contraire le nom même de Dacien ?. » Par ailleurs, on ne dispose pas de sources historiques relatives à Dacien.. La conversion du geôlier rappelle celle du gardien de la prison de saint Paul (Ac 16, 23 - 34), bien que les passions d'autres martyrs attestent de telles conversions. Quant à la présence du corbeau nourricier, saint Augustin en fait le parallèle avec le récit biblique du cycle du prophète Élie (1R 17, 4) : « Quelle beauté d'âme, en effet, quand le corps même inanimé demeure invincible ! […] Par le ministère d'un oiseau, (Dieu) nourrissait le saint prophète. »
Les actes d’accusation apportent des éléments plus concrets, les auteurs de Passions antiques utilisant régulièrement des minutes de procès comme base de leurs récits. Saint Vincent refuse de sacrifier aux idoles ainsi que de livrer les textes sacrés. Il est ici fait référence à deux décrets anti-chrétiens promulgués par l’empereur Dioclétien en 303.. Mais Vincent, aussi ministre de l’autel de Dieu (Perist. v. 31), c’est-à-dire diacre, est encore soumis au décret relatif à l’arrestation du clergé, décrété par Dioclétien.
À cette époque de l'Antiquité chrétienne, le diacre constitue la cheville ouvrière et pratique de la communauté, par son action caritative sous le contrôle de l’évêque : « Les diacres dans leur conduite, prendront modèle sur l’évêque et travailleront davantage que lui dans le domaine directement caritatif, l'évêque ayant d'abord la charge du gouvernement des âmes. » vignette|389x389px|Saint Vincent (au centre) parmi le cortège des martyrs, Basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne.|alt= L’Hymne IV du Peristephanon, consacré aux martyrs de Saragosse, évoque aussi saint Vincent. Au sein des versets 77 à 107, Prudence insiste fortement sur l’appartenance du diacre au clergé de Caesare Augusta, l’actuelle Saragosse : « Il est nôtre » (v. 97). Il nomme aussi l’évêque, qui appartient à la maison des Valère (v. 79 – 80), et dont la présence est attestée au concile d’Elvire entre 305 et 315..
Ce fait corrobore ainsi la datation de la mort de saint Vincent lors de la persécution de Dioclétien. C’est à Valence que meurt le diacre. Prudence ne donne pas le nom de la ville du martyre. Natif de Calagurris (Calahorra), ville dépendante de Saragosse, l’auteur laisse volontairement dans l’ombre Valence afin d’exalter sa cité.. Mais la référence à la ville de Sagonte, « par hasard près du rivage de la haute Sagonte » (v. 99 – 100), ne permet pas le doute quant au lieu du supplice. Les raisons de la présence de saint Vincent à Valence demeurent indéterminées.
La ville relève de la province de Carthaginoise tandis que Saragosse se situe en Tarraconnaise. Le témoignage d’une persécution à Saragosse au sein de l’Hymne IV rend peu probable le transfert du procès de Vincent à Valence.
Les sources postérieures vignette|Tableau d'Antoniazzo Romano () : en tant que saint patron des navigateurs, il tient dans la main gauche la barque aux deux corbeaux, un à la proue, l'autre à la poupe.
La Passion de saint Vincent nous est aussi parvenue à travers différentes œuvres plus tardives et dépendantes des deux précédents auteurs. La plus célèbre fut publiée en 1689 par dom Ruinart. Ce texte donne les noms des parents du martyr, Euticius, fils du très noble consul Agressus, et Enola, native de Huesca. Ces informations, inconnues de Prudence, semblent peu fiables. Elles sont remises en cause dès le par Tillemont.
En effet, les Passions antiques ne présentaient jamais l’ascendance et l’origine sociale des martyrs.. Il faut donc voir ici une volonté d’ennoblir le saint afin d’en relever le mérite.
Cette version fait aussi apparaître l’évêque Valère lors du procès de Valence. La encore, l’absence de cette référence chez Prudence fait peser un doute sur l’historicité du fait. D’autant qu’ici, l’auteur emprunte un épisode de la vie de saint Augustin pour l’insérer dans son récit. Valère, dont la langue n’était plus complètement audible à cause d'un bégaiement prononcé, confia au vénérable Vincent le ministère de la prédication.
Or, nous savons par Possidius que l’évêque d’Hippone, aussi appelé Valère, grec d’origine et peu familiarisé avec le latin, confia à Augustin le soin de prêcher l’Évangile. Enfin, l’invention du corps sur le rivage par une veuve, Ionica, entre en contradiction avec l’Hymne V du Peristephanon qui évoque la foule des fidèles lors du retour miraculeux du martyr (v. 505 – 512). Les inventions de reliques par songe sont un phénomène courant des hagiographies. Elles se multiplient après la découverte des corps des saints Gervais et Protais par saint Ambroise.
Parmi les autres écrits relatifs à la vie de saint Vincent, il convient de mentionner le Martyre de saint Laurent du poète espagnol Gonzalo de Berceo (). L’auteur situe l’origine de Vincent à Huesca, dans le Nord de l’Espagne (v. 2). Ce texte entre en contradiction avec celui de Prudence, pour qui le diacre est natif de Saragosse. Berceo prétend s’appuyer sur une source (v. 3), aujourd’hui disparue, mais il est possible que ce texte n’ait jamais existé, et cette référence pourrait n’être qu’une figure rhétorique, fréquente chez les auteurs médiévaux.
L’origine huescane de saint Vincent est partiellement évoquée par la Passion de Ruinart, à travers la figure de sa mère Enola. Le culte du saint est probablement ancien dans la cité. Au milieu du , Huesca compte un évêque du nom de Vincent. Une représentation du martyr sur le tympan de l’église San Pedro el Viejo, la plus ancienne image du saint en Aragon, ainsi qu’une chapelle placée sous son vocable dans le même sanctuaire, attestent de l’importance de son culte parmi les mozarabes de la région. Pour autant, aucune source antérieure à Berceo ne situe la naissance de Vincent à Huesca.