Les Kerkennah ( ), également orthographié Kerkenah, Kerkena ou Karkana, sont un archipel tunisien de la mer Méditerranée situé à au large de Sidi Mansour, dans la périphérie nord-est de Sfax. Administrativement, il constitue une délégation rattachée au gouvernorat de Sfax, composée de dix imadas, mais aussi une municipalité.
Il est composé de deux îles principales — Gharbi, aussi appelé Mellita du nom du village qu'elle abrite, et Chergui ou Grande Kerkennah — et de douze îlots, Gremdi, Roumadia, Rakadia, Sefnou, Charmadia, Ch'hima, Keblia, Jeblia, El Froukh, Firkik, Belgharsa et El Haj Hmida. Le périmètre de l'archipel dépasse 160 kilomètres. Gharbi et Chergui sont reliées entre elles par une chaussée d'une longueur de existant dès l'époque romaine. La principale route asphaltée, qui traverse l'archipel entre Sidi Youssef à l'extrémité ouest et Kraten à l'extrémité est, mesure presque 45 kilomètres.
Étymologie Les Romains, à travers les nombreuses descriptions faites par Diodore de Sicile, Polybe, Tite-Live ou Plutarque, dénomment ce groupe d'îles Cercina, nom libyco-berbère d'une ville portuaire fréquemment visitée par des vaisseaux de marchandises.. Les variantes de Kirkeni, Karkeneh ou Querquanes existent également.
Le nom de Kyrannis mentionné par Hérodote au . serait quant à lui le résultat d'une erreur dans la retranscription du manuscrit, en l'occurrence l'oubli de la lettre grecque kappa.
Outre , les orthographes , , , ou encore sont également utilisées. Chateaubriand écrit pour sa part : Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, livre XVIII, chapitre 2..
Géographie L'archipel, distant de Sfax d'une vingtaine de kilomètres, se caractérise par un relief plat et un milieu quasi-aride. L'altitude maximale est de treize mètres, ce qui aurait pour conséquence, en cas de montée du niveau de la mer, la submersion partielle ou totale de l'archipel. Les sols sont souvent très salins et une partie du territoire est occupée par des lagunes appelées sebkhas. Les Kerkennah bénéficient par ailleurs de moins de 200 millimètres de précipitations par an..
L'arbre typique de l'archipel est le palmier : la palmeraie abritant plusieurs centaines de milliers d'arbres a toutefois un aspect très clairsemé du fait du manque d'eau et de sols très pauvres et salins. Les palmiers donnent donc des fruits de qualité médiocre, servant d'alimentation pour le bétail, alors que les palmes et les troncs servent à la confection du matériel de pêche, en particulier les pièges fixes à poissons appelés charfia.
Les fonds marins abritent, à cinquante kilomètres au large, l'un des plus remarquables herbiers de posidonies de la mer Méditerranée.
Faune Éponges Les Kerkennah sont connues pour leur importance historique dans la production tunisienne d'éponges commerciales. La pêche aux éponges existait avant l'arrivée des pêcheurs italiens et des gangaviers grecs en Tunisie qui documentent son existence vers 1875.. Au niveau des hauts fonds, Spongia officinalis, et sont présentes, mais la pêche aux éponges qui se pratiquait traditionnellement à pied, sur des fonds de 1 à de profondeur et en plongée, est menacée d'extinction car la surexploitation des éponges a provoqué un effondrement des stocks se reproduisant dans la zone..
Tortues La tortue marine caouanne (Caretta caretta) est régulièrement signalée autour de l'archipel. L'île est une réserve de chasse, mais l'abattage de tortues marines pour leur viande, leurs œufs, leur peau, leur carapace et leur graisse sont les raisons majeures du déclin des populations. De même, le braconnage des œufs d'oiseaux est aussi un grave problème.
Oiseaux Tout l'archipel est classé (site TN 026) comme zone importante pour la conservation des oiseaux. Chaque printemps et automne, il est une étape importante pour des centaines de milliers de passereaux migrateurs. Il constitue aussi une zone d'hivernage importante pour les oiseaux migrateurs, d'autant plus critique que les îles sont un goulot d'étranglement majeur de la migration (catégorie Birdlife A4i) pour trois espèces : le grand cormoran (Phalacrocorax carbo, de à , l'importance de la migration dépendant des quantités de pluies hivernales), la spatule blanche (Platalea leucorodia, de 400 à 800 individus) et les flamants des Caraïbes (Phoenicopterus ruber, de 400 à ). Pour sept espèces, l'archipel est aussi vital sur le parcours de migration car il abrite pendant une certaine période de l'année une proportion très importante de leur population (critère BirdLife A3), elle-même pratiquement restreinte au biome méditerranéen nord-africain : il s'agit de la perdrix gambra (Alectoris barbara) du rougequeue de Moussier (Phoenicurus moussieri), du traquet oreillard (Oenantha hispanica), de la fauvette mélanocéphale (Sylvia melanocephalia), de la fauvette passerinette (Sylvia cantillans), de la fauvette à lunettes (Sylvia conspicillata) et de l'étourneau unicolore (Sturnus unicolor)..
Pour les oiseaux migrateurs hivernaux, outre les grands cormorans, les Kerkennah sont importantes pour les goélands et les sternes. Les espèces particulièrement notables sont le goéland railleur (Larus genei), le goéland brun (Larus fuscus), le goéland pontique (Larus cachinnans), la sterne caspienne (Sterna caspia) et la sterne caugek (Sterna sandvicensis) ; la présence en quantité importante de la sterne caugek est particulièrement notable car celle-ci figure sur l'annexe II du Protocole relatif aux aires spécialement protégées et à la diversité biologique en Méditerranée de la Convention de Barcelone..
Enfin, certaines espèces nichent sur l'archipel : le faucon crécerelle (Falco tinnunculus), le courvite isabelle (Cursorius cursor), le guêpier d'Europe (Merops apiaster), et la pie-grièche grise (Lanius excubitor) qui niche dans des arbres sur l'îlot de Gremdi..
Gerbille Certains biologistes considèrent que la gerbille des îles Kerkennah (Dipodillus zakariai) présente sur l'archipel forme une espèce à part entière distincte de la petite gerbille à queue courte (Gerbillus simoni.)..
Histoire
Les Kerkennah sont décrites par Hérodote dans ses Histoires rédigée au : Auprès de ce pays est, au rapport des Carthaginois, une île fort étroite, appelée Cyraunis ; elle a deux cents stades de long. On y passe aisément du continent ; elle est toute couverte d'oliviers et de vignes. Il y a dans cette île un lac, de la vase duquel les filles du pays tirent des paillettes d'or avec des plumes d'oiseaux frottées de poix. J'ignore si le fait est vrai ; je me contente de rapporter ce qu'on dit : au reste, ce récit pourrait être vrai, surtout après avoir été témoin moi-même de la manière dont on tire la poix d'un lac de Zacynthe [...] Ainsi ce qu'on raconte de l'île qui est près de la Libye peut être vraiHérodote, Histoires, Livre IV, 195. Les plus anciennes traces historiques remonteraient ainsi à l'époque phénicienne. Le climat ayant probablement été plus pluvieux à cette époque, on retient la description d'un lieu de production agricole.
L'archipel accueille Hannibal Barca sur sa route d'exil en 195 , après sa défaite à la bataille de Zama. Il y séjourne quelques années avant de rejoindre la Phénicie du roi Antiochos III de Syrie.
Jules César, dans sa lutte contre Pompée, y fait une halte en 46 pour ravitailler sa flotte. Cette représentation contraste avec celle, contemporaine, d'un lieu quasiment impropre à la culture, même s'il est vrai que les Kerkennah ont longtemps servi de pâture à un important cheptel ovin et caprin. Tacite rapporte dans ses Annales que l'archipel sert durant quatorze ans de lieu d'exil pour Sempronius Gracchus, amant de Julie, fille de l'empereur AugusteTacite, Annales, Livre I, 53 ; il y est finalement exécuté.
vignette|Site archéologique de Borj Hassar. C'est probablement à cette période qu'est construite une cité romaine sur l'archipel. Celle-ci devait se trouver à l'emplacement occupé par le fort de Borj Hassar — repris par les Ottomans au — qui constitue le seul vestige historique de l'île situé sur la côte occidentale, près de Sidi Frej. Ainsi, des traces de cuves de salaison et de citernes utilisées à une époque où le niveau de la mer était inférieur de deux mètres à son niveau actuel ont été retrouvées... Quelle que soit l'époque, les Kerkennah ne restent donc jamais à l'écart des évolutions du continent en raison de la faible distance de la côte et de la facilité de navigation.
Rattachée tour à tour aux provinces d'Afrique proconsulaire, de Numidie et de Byzacène, elle devient un siège épiscopal au et saint Fulgence y aurait bâti le dernier monastère à Erramadia au . Au , avec la conquête musulmane du Maghreb, l'archipel se convertit et prend comme nom définitif. Il apparaît vite comme un enjeu dans la rivalité entre les puissances de la Méditerranée occidentale : il est ainsi conquis tour à tour par les Almohades au . En 1284, Pierre d'Aragon prend le contrôle des Kerkennah et devient pour vingt ans le suzerain de l'amiral Roger de Lauria. L'archipel passe ensuite sous le contrôle des troupes de Roger de Sicile puis des flottes espagnoles et ottomanes au . Finalement, les Kerkennah sont définitivement conquises par Sinan Pacha pour le compte du sultan ottoman Sélim en 1574 et servent de base navale ; beaucoup de Kerkenniens entrent par la suite dans les marines marchande ou militaire.
Au début de l'année 1807, François-René de Chateaubriand passe plusieurs jours au large de l'archipel dont il mentionne les charfias.. Avec l'installation du protectorat français de Tunisie, des relations de voyage sont rédigées et décrivent les Kerkennah et les Kerkenniens en des termes marqués par le racisme colonial de l'époque mais très positifs, proches de l'idéal naturel de Jean-Jacques Rousseau : De tous les Orientaux qu'il nous a été donné de voir et d'étudier, les insulaires des Kerkennah sont ceux qui nous ont paru posséder le moins les défauts de leur race. L'année 1888 voit l'ouverture de la première école franco-arabe de Tunisie dans le village de Kellabine. En 1945, les Kerkennah recueillent le leader nationaliste Habib Bourguiba. en partance pour un exil en Égypte. En 1946, un Kerkennien nommé Farhat Hached fonde le grand syndicat ouvrier de l'Union générale tunisienne du travail qui participe au mouvement national tunisien aux côtés de BourguibaTout comme son successeur Habib Achour, il est né dans le village d'El Abassia qui possède, dans l'entre-deux-guerres, la seule industrie notable de l'archipel — des salines ouvertes en 1902 — qui a employé jusqu'à 300 ouvriers dont 34 européens, principalement des Italiens, dans les années 1920. Il y avait là un terreau intéressant pour une sensibilisation au syndicalisme.. La grande centrale syndicale de la Tunisie indépendante aura par la suite l'occasion de compter parmi ses dirigeants des Kerkenniens comme Habib Achour et Abdessalem Jerad analyse la surreprésentation des Kerkenniens à la direction historique de l'UGTT..
Dans la nuit du 2 au 3 juin 2018, plus de 110 personnes, qui essayaient de rejoindre les côtes italiennes, périssent dans le naufrage de leur embarcation..
Démographie
vignette|Carte de localisation des villages des îles Gharbi et Chergui.
Les Kerkennah comptent une population de — selon le recensement de l'Institut national de la statistique de 2014. — répartis entre une douzaine de villages : Mellita et Ouled Ezzeddine, El Attaya, Remla ou Erramla, Ennajet ou Najet, Kraten, Ouled Kacem, Kellabine et El Abassia, Ouled Yaneg, Ouled Bou Ali et Sidi Fredj, Ech Chergui ou Chergui.