Camille Mortenol, né le à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) et mort le à Paris , est un officier supérieur français, polytechnicien, capitaine de vaisseau de la Marine nationale.
Fils de deux anciens esclaves, il devient officier sous la Troisième République. Il participe à plusieurs reprises aux campagnes militaires que mène la France dans le cadre de sa politique coloniale et assure la défense antiaérienne de Paris durant la Première Guerre mondiale.
Biographie
Origines familiales thumb|Plan de Pointe-à-Pitre en 1843.|gauche
Sosthène Héliodore Camille Mortenol naît à Pointe-à-Pitre, le ANOM, État civil de Pointe-à-Pitre, naissances, 1859 (vue 105/112, acte ) , la ville étant encore marquée par le séisme de 1843 aux Petites Antilles. Issu d’un milieu modeste, il est le troisième et dernier enfant d’un ancien esclave dénommé « André », né en Afrique vers 1809 et affranchi le , à l’âge de ANOM, État civil de Pointe-à-Pitre, naissances, 1847 (vue 71/98, acte ) .
Son père, qui, d'après , est franc-maçon, parvient à racheter sa liberté au prix de fixé par un arrêté du gouverneur de la Guadeloupe Layrle.. Il aurait alors déclaré au commissaire royal qui recevait cette somme : . L’ancien esclave prend alors le nom patronymique de Mortenol.
Au moment de la naissance de Camille, André Mortenol exerce le métier de voilier et plus tard, selon certains documents, de négociant, de maître voilier. Quant à son épouse Julienne Toussaint, couturière de métier, elle est aussi une esclave née vers 1834. Le couple s'est marié le à Pointe-à-Pitre après avoir conclu la veille un contrat de mariage sous le régime de la séparation de biens devant Me Martin, notaire à Point-à-PitreANOM, État civil de Pointe-à-Pitre, mariages, 1855 (vue 23/41, acte ) . Les biens du futur sont très modestes, ceux de la future de meilleure facture et indiquent un niveau de vie de classe moyenne.
Camille a un frère aîné Eugène André, né à Pointe-à-Pitre le ANOM, État civil de Pointe-à-Pitre, naissances, 1856 (vue 49/96, acte ) et une sœur cadette Marie Adèle, née à Pointe-à-Pitre le ANOM, État civil de Pointe-à-Pitre, naissances, 1858 (vue 66/104, acte ) .
Substitution d'identité Un certain mystère plane sur l'identité de Camille Mortenol. Le registre d'état-civil de Pointe-à-Pitre mentionne en effet à la date du le décès d'un certain Sosthène Héliodore Camille Mortenol, né le , fils d'André Mortenol et de Julienna ToussaintANOM, État civil de Pointe-à-Pitre, décès, 1885, (vue 62/132, acte ) . Ce décès est publié dans Le Courrier de la Guadeloupe du : .
Dans son ouvrage Mortenol, ou, Les infortunes de la servitude, se penche sur cette énigme. Selon lui, cet acte de décès est authentique et le vrai Camille meurt bien ce jour de 1885. Quant à celui qui connaîtra une carrière prestigieuse sous le nom de Camille Mortenol, il s'agit en réalité de son frère aîné, Eugène André. En effet, le père de famille André Mortenol, convaincu par des amis des chances éventuelles de réussite scolaire de son premier fils, brillant élève à l'école communale de Pointe-à-Pitre, l'aurait inscrit au séminaire-collège diocésain de Basse-Terre sous l'identité de Camille, moins doué que son aîné. Le changement d'identité a pu s'opérer discrètement, loin de Pointe-à-Pitre où la famille a des parents et amis. Cette substitution d'identité volontaire, qui entraîne un rajeunissement de trois ans, aurait permis au désormais dénommé Sosthène Héliodore Camille de bénéficier d'une bourse d'études et ainsi poursuivre des études secondaires jusqu'au baccalauréat puis des études supérieures.
Formation vignette|Camille Mortenol, élève officier guadeloupéen à l'École polytechnique de Paris. thumb|right|Camille Mortenol, élève officier guadeloupéen à l'École polytechnique de Paris, 1880.
Sosthène Héliodore Camille Mortenol commence ses études à l'externat des frères de Ploërmel de Pointe-à-Pitre qui avaient alors la charge de l’enseignement primaire, et les poursuit ensuite au séminaire-collège diocésain de Basse-Terre fondé par Lacarrière le . Ses bons résultats, notamment en mathématiques, le font remarquer par Victor Schœlcher qui lui apporte son soutien et son aide. Ainsi bénéficie-t-il d’une demi bourse du gouvernement (arrêté du ) qui complète la demi-bourse locale et d’un passage sur un bateau Le Finistère pour poursuivre ses études secondaires au lycée Montaigne à Bordeaux.
En 1877, il obtient son baccalauréat ès sciences et prépare ensuite le concours d’entrée à l'École polytechnique où il est reçu en 1880 sur 209 reçus.Fiche matricule de S.H.C. Mortenol à l'École polytechnique. Au même moment, il est également reçu à Saint-Cyr. mais préfère opter pour Polytechnique où il entre le Mortenol Camille (X 1880).
Mortenol est le troisième homme de couleur et le premier guadeloupéen à intégrer cette école. À l'occasion de la séance des cotes (), il est accueilli à l'époque en ces termes par les ans () (les anciens, c'est-à-dire les deuxième année selon le jargon de l'X) qui créent pour l'occasion la cote nègre () :
Une autre anecdote célèbre voudrait que Mac-Mahon, visitant l’École en 1881, se soit adressé à Mortenol en lui disant : .
Sa scolarité est remarquable et à sa sortie en 1882, il se classe sur 205. Il opte pour une carrière d’officier de marine dans la Royale et est le premier des quatre polytechniciens choisissant ce corps nommés le aspirants de 1 classe. Le Courrier de la Guadeloupe du a déjà relayé le décret du .
Officier de marine Un marin remarqué
1882 - 1890 C’est sur une frégate à voile de armée en transport, l’Alceste, que Mortenol embarque à Brest pour effectuer son apprentissage de marin. Peu après, il prend part à une « croisière d’instruction » qui l’emmène le long des côtes africaines. À l’issue de cette période, bien noté par ses supérieurs, il embarque sur l’Amiral Duperré qui le conduit à travers la Méditerranée entre et .
Le mois suivant, il est affecté à Rochefort sur l’aviso Bisson qui est envoyé à Madagascar, la première campagne militaire du jeune officier. Il y est promu enseigne de vaisseau le . Le , au lendemain de la signature d’un traité de paix, il peut enfin rejoindre la France, où il arrive en mars de l’année suivante, après deux années passées en mer.
Mortenol est alors affecté à la division navale du Levant et sert comme officier en second sur la canonnière Capricorne avec laquelle il parcourt l’océan Indien. Ensuite, entre et , il fait son retour sur l’Alceste en tant que second mais le navire a été transformé alors en ponton-hôpital à Libreville. Le , il y obtient le grade de lieutenant de vaisseau.
1890 - 1900 L’hiver suivant, Mortenol rend visite à sa famille restée dans les Antilles. À son retour, il effectue en 1890 un stage à Toulon sur l’Algésiras, un vaisseau-école des torpilles. Il y reste entre août et et il en sort breveté torpilleur. Au mois de mars de l’année suivante il est envoyé à la défense mobile de Cherbourg et reçoit le commandement du torpilleur Dehorter. Un an plus tard, en , il est transféré dans l’escadre de réserve en Méditerranée occidentale et au Levant sur le croiseur Cécille où il est chargé du service des torpilles.
Son séjour y est à nouveau bref car, au mois de il est affecté au cuirassé garde-côtes Jemmapes sur lequel il est nommé chef du service de l’artillerie. La même année, il est affecté au corps expéditionnaire chargé de la conquête de Madagascar. Le général Duchesne s'est vu confier le commandement, et les opérations de la division navale sont dirigées par le capitaine de vaisseau Bienaimé. Mortenol participe à plusieurs combats terrestres, dont la prise du fort malgache (rova) de Marovoay le () et celle de Maevatanana le .
Après la prise de Tananarive le par le corps expéditionnaire français, il fait partie des officiers qui entourent le général Gallieni chargé de la « pacification » de Madagascar. Ses faits d’armes lui valent d’être fait le chevalier de la Légion d'honneur par le président de la République Félix Faure en personne.
En il embarque pour deux années sur le croiseur Fabert sur lequel il occupe le poste de second. Il croise alors à nouveau au large de Madagascar. Son commandant, le capitaine de frégate Forestier, écrit à son sujet le : .
En , diminué par le paludisme qui le poursuivra tout au long de sa carrière, il rentre en France à bord du paquebot Pei HoPaquebot Pei Ho des Messageries Maritimes. Après une période de convalescence, il est affecté à la défense mobile de Toulon et sert sur différents bâtiments. Il retrouve d’abord en 1898 l’Algésiras et l'école des torpillesJournal officiel, , ()Journal officiel, , (), puis est désigné pour embarquer sur le vaisseau-école la CouronneJournal officiel, , ().
Dans une note du , le capitaine de frégate Arden, commandant de la défense mobile porte sur Mortenol cette appréciation : .
1900 - 1910 thumb|Le Redoutable au port de Brest (James Jackson, 1882).
Mortenol est désigné ensuite le pour prendre le commandement d'un torpilleur de la défense mobile de ToulonJournal officiel, , () avant celui d'un groupe de torpilleurs d'escadre en réserve de catégorieJournal officiel, , (), le groupe Aventurier - Argonaute, le . Au cours de l’été 1900 il est à nouveau en mission en Afrique. Le il y obtient le commandement de l’AlcyonJournal officiel, , (), un aviso à roues stationné à Libreville.
Il parcourt alors les côtes et les fleuves alentour et collabore notamment à la répression de révoltes locales (expédition de l'Ogooué). Au mois de il doit cependant une nouvelle fois rentrer en France pour une période de convalescenceJournal officiel, , (). Après cela, on lui confie des missions à l’état-major de Brest à partir de .
Il renouvelle en 1903 sa demande d’admission à l’École supérieure de Marine, qui aurait pu lui valoir les étoiles d’amiral. Candidat sur 5 du préfet maritime de Brest, avec une appréciation particulièrement élogieuse, il n’est cependant pas retenu par son ministère. peut-être sa couleur de peau ou l'affaire des fiches en sont-ils la raison. Cela ne l’empêche toutefois pas d’être promu capitaine de frégate le et d’être nommé second du croiseur cuirassé Bruix.
À la fin de l’année, Mortenol est désigné pour embarquer, comme officier en second, sur le cuirassé Le Redoutable et se retrouve du côté de Saïgon, dans la division de réserve de l'escadre de l'Extrême-OrientJournal officiel, , (). En 1907, il doit effectuer un nouveau séjour de convalescence en France. À son retour il est affecté à la division navale de l’océan Indien et sert en Indochine à la tête du contre-torpilleur Pistolet et de la de torpilleurs des Journal officiel, , (). En on lui donne également le commandement de la .
Le de l’année suivante il rentre en permission en France puis est de nouveau en congé de convalescence. À la fin de l’année 1909, il est une nouvelle fois affecté au sein de l’état-major de Brest.
1910 - 1915
Mortenol prend le commandement de la défense fixe de Brest le Journal officiel, , (). Le il est promu officier de la Légion d’honneur puis capitaine de vaisseau le de l'année suivante. Le même mois, il est nommé à la tête des services maritimes de la défense de BrestJournal officiel, , () auprès de l’amiral Guépratte. À partir de il est chargé en plus de cela du désarmement du cuirassé Carnot, tâche peu exaltante qui l’occupe jusqu’à l’été 1915.
Il a quand la guerre éclate et cherche à s’employer de façon vraiment utile à son pays, d’autant que l’approche de la retraite lui interdit désormais de briguer le commandement d’un grand cuirassé.
Rattrapé par les tourments de la Première Guerre mondiale vignette|Camille Mortenol, officier supérieur guadeloupéen, défenseur de Paris et capitaine de vaisseau, 1917. vignette|Camille Mortenol, officier supérieur guadeloupéen à la défense de Paris, 1917.