Hartmann von Aue (né vers 1160, † sans doute entre 1210 et 1220) est, avec Wolfram von Eschenbach et Godefroi de Strasbourg l’un des grands poètes épiques de la littérature du moyen haut allemand, florissante vers 1200. Avec Heinrich von Veldeke, il transposa en langue germanique la tradition française du roman courtois. On lui doit les contes Erec, , Le Pauvre Henri, Yvain (), un dialogue allégorique connu sous le nom de ainsi que quelques chansons des croisades et des Minnesang.

Biographie et chronologie des œuvres Les origines familiales d’Hartmann von Aue sont obscures, si bien qu’il faut s’en remettre à ce qu’il dit de lui-même dans ses propres œuvres, ou aux citations d’autres auteurs pour reconstituer sa biographie ; ses dates même ne peuvent être avancées que d’après l’ordre chronologique de parution de ses poèmes, et sont à ce titre hautement spéculatives.

L’Erec et l’Iwein d’Hartmann, inspirées de l’Érec et Énide et de Yvain de Chrétien de Troyes, leurs sources en ancien français, ont vraisemblablement été rédigés entre 1165 et 1177. On en déduit qu’Hartmann n’a pu être reconnu comme poète qu’après 1180 ; mais ce qui est certain, c’est qu’au plus tard , tous les romans versifiés d’Hartmann étaient connus, car Wolfram von Eschenbach pour son Parzival lui emprunte des vers de l’Iwein ( ; ), dont diverses observations stylistiques font le quatrième et ultime roman d’Hartmann.

Les chansons des Croisades d’Hartmann font allusion ou bien à la troisième croisade (1189) ou au projet de croisade d’Henri VI (1197), qui ne put aboutir par suite de la mort de ce monarque. La participation d’Hartmann à une croisade est douteuse. La mort d’un bienfaiteur évoqué à deux reprises dans ces chansons ( et ) peut correspondre à la mort de de Zähringen en 1186. L’évocation de Saladin () dans le troisième chant () était naguère l’indice le plus prisé dans les tentatives de chronologie de l’œuvre ; mais le texte transmis par le codex Manesse, qui en est l’unique témoin, ne permet pas de conclure de façon certaine que Saladin était un contemporain vivant de l’auteur.

Vers 1210, Godefroi de Strasbourg, en marge de son Tristan, évoque Hartmann comme un poète vivant (versets 4621–4635), mais en 1220, Henri von dem Türlin déplore sa mort dans La Couronne (versets 2372–2437).

Statut social, culture et origine d’Hartmann Ce sont surtout les prologues et les Épilogues de ses œuvres qui nous renseignent sur le milieu dans lequel Hartmann évoluait. C’est particulièrement dans le prologue du Pauvre Henri (et sous une forme presque inchangée dans Yvain) que Hartmann parle de lui-même :

+ Ein ritter sô gelêret was, daz er an den buchen las, waz er dar an geschriben vant: der was Hartmann genannt, dienstman was er zouwe.Il était un chevalier si instruit, qu’il lisait dans les livres tout ce qu’il y trouvait d’écrit. Cestui-là Hartmann était appelé vassal de la maison d’Aue.

thumb|Prologue de l’ (Heidelberg, UB, Cpg 341, 249ra) Hartmann se qualifie de chevalier (plus précisément de la condition servile de ministériel) et vante d’emblée son instruction, qu’il accroît sans cesse par la fréquentation des livres. Selon l’esprit du temps, par « instruit » (geleret) il faut comprendre le fait d’« avoir des lettres », c’est-à-dire d’être devenu familier des œuvres latines dans une école tenue par des clercs.

Ce qu’avance Hartmann dans ce prologue est tout à fait inhabituel chez un chevalier vers 1200 et pourrait (indépendamment de la condition effective d’Hartmann et de sa culture personnelle) manifester le besoin de se présenter comme un lettré ou de se recommander à son auditoire : Hartmann veut faire savoir qu’en tant que chevalier il jouit du même statut (désirable) que son public mais qu’en outre son savoir lui donne autorité pour conter son récit. Les récits légendaires de Grégoire, du Pauvre Henri et de la Complainte témoignent effectivement de connaissances philosophiques, théologiques et rhétoriques, qui rendent plausible une éducation dans un séminaire. Au contraire, un scriptorium comme celui de Reichenau ne lui aurait pas ouvert ses portes. Dans la mesure où Erec et Iwein sont inspirés de récits en français, Hartmann devait jouir d’une maîtrise du français certaine.

Ni la patrie d’Hartmann, ni sa région d’élection ne se laissent deviner. Il s’exprimait dans un moyen haut allemand littéraire qui évitait autant que possible les emprunts dialectaux, lui permettant ainsi d’être compris au-delà d’une seule région. Ses rimes reflètent toutefois une nette appartenance au domaine linguistique alémanique. Cela correspond bien à ce qu’Heinrich von dem Türlin dit de Hartmann dans sa Couronne (v. 2353) : « du pays de Souabe… » (). Ainsi Hartmann est-il du moins originaire du duché de Souabe.

Aue est un toponyme tellement banal que le village d’Hartmann ne ressort pas clairement de ce mot. Les endroits pouvant expliquer Aue ou Au sont : Au près de Ravensburg (abbaye de Weissenau), Au-près-Fribourg et Obernau-am-Neckar (non loin de Rottenburg-près-Tübingen). On sait qu’il y avait là depuis 1112 une famille de ministériels au service des Zähringen, avec parmi les membres fondateurs de la famille aristocratique toujours florissante des von Ow, un certain Henricus de Owon ou de OwenCf. Cormeau & Störmer (sans indication précise de date, si ce n’est : «…plusieurs fois depuis 1112 »)..

La similitude des noms avec le héros du Pauvre Henri saute aux yeux : Heinrich von Ouwe (au vers 49) qui « comme les princes » (, ) « s’est établi en Souabe » (, ). On peut voir là aussi bien une allusion poétique à la propre histoire familiale d’Hartmann qu’un hommage à la famille de son commanditaire. Comme la descendance qu’Henri, chevalier d’empire, aurait eu d’une fille de paysans n’aurait pu prétendre à l’état noble, la seconde explication paraît moins plausible. Au contraire, Hartmann a fort bien pu élever la condition de sa propre famille, celle de simples ministériels, par un mariage noble.

Ses mécènes présumés thumb|Le chansonnier enluminé de Weingarten comporte une enluminure d’Hartmann presque identique à celle du codex Manesse (Stuttgart, Bibliothèque régionale, 1, ). Contrairement à Chrétien de Troyes, Hartmann ne nomme nulle part ses protecteurs, de sorte que la question reste controversée. Parmi ses mécènes présumés, sans lesquels un trouvère ne pouvait vivre, viennent en première ligne dans le cas d’Hartmann les princes de Zähringen, les Guelfes et les Hohenstaufen, mais il n’a aucun lien avec une famille en particulier.

L’opinion générale aujourd’hui est que Hartmann a le plus vraisemblablement travaillé pour la cour des Zähringen. Cela expliquerait par quel moyen Hartmann a trouvé ses modèles pour Erec et Iwein, car cette maison princière entretenait des liens étroits avec la France, et particulièrement avec l’entourage de Chrétien de Troyes. Il n’est pas jusqu’aux armoiries accompagnant l’effigie d’Hartmann l’auteur sur le frontispice d’un antiphonaire du début du qui ne rappelle les armes de la maison de Zähringen : alérions blancs sur fond azur ou noir. Parmi les Guelfes, seul fait un mécène plausible : si tel est le cas, la patrie d’Hartmann était certainement Weissenau-bei-Ravensburg.

Hartmann - un pseudonyme? Selon une hypothèse émise en 2016 par Peter Andersen, professeur de littérature allemande ancienne à l'Université de Strasbourg, Hartmann serait le pseudonyme de l'empereur Henri VI. En moyen-haut-allemand, la forme Hartman von Owe pouvait se comprendre comme « homme dur (ou cruel)» qui souffre, en référence aux cris de douleur ô et wê.

Son œuvre Chronologie Diverses remarques stylistiques permettent de dresser une chronologie de l’œuvre, qui fait du « Recueil des complaintes » () le texte le plus ancien. « Érec » serait le premier conte versifié d’inspiration romane (en allemand : ) d’Hartmann, suivi du « Grégoire », du « Pauvre Henri », l’ultime conte étant « Yvain ». Quoique cette série repose presque entièrement sur la seule analyse linguistique, elle conserve toute son autorité auprès des chercheurs ; tout au plus est-il possible que la rédaction du « Pauvre Henri » ait été menée parallèlement à la fin de celle d’« Yvain », le début de ce dernier conte (de près de vers) étant beaucoup plus ancien, contemporain de la composition d’« Érec ». Il subsiste aussi un doute sur la datation de la « Complainte », car l’auteur s’y décrit comme un jeune homme (, ).

L’ordre de composition des chants est controversé. Et en premier lieu, on ignore quelle part ceux qui nous sont parvenus représentaient dans tout l’œuvre lyrique d’Hartmann. Nous ne savons rien de leur interprétation. S’il devait s’avérer qu’ils racontent chacun un passage particulier d’une geste, on pourrait conclure à une œuvre dramatique, peut-être même inspirée d’éléments autobiographiques. Mais l’existence d’un tel cycle demeure pure spéculation et passe pour peu vraisemblable, de sorte que seules les chansons des croisades se prêtent à une interprétation historique cela est-il fort discuté.

Les premières études se fondaient sur l’hypothèse d’un épanouissement artistique graduel d’Hartmann, s’amorçant par la créativité juvénile des épopées profanes arthuriennes « Érec » et « Yvain » puis, après une crise morale personnelle, se poursuivant par les contes à tonalités plus religieuse comme « Grégoire » et le « Pauvre Henri ». Ce point de vue prenait appui d’une part sur l’opposition entre les profanes et les chansons des croisades, et d’autre part sur le prologue de « Grégoire ». Dans ce dernier texte, l’auteur fait part de son vœu de renoncement, ayant dans sa jeunesse brigué les honneurs mondains, mais ne désirant plus désormais autre chose que d’alléger son péché par des contes religieux. Mais cette interprétation biographique est aujourd'hui généralement écartée, pour Hartmann comme pour la plupart des auteurs médiévaux, compte tenu des lieux communs dont ils truffaient leurs prologues.

Chants thumb|Chansons d’Hartmann dans le codex Manesse (185r), début du . Il y a 18 formes prosodiques (dont chacune possédait sa mélodie, malheureusement perdue) représentant un total de 60 « laisses » (ou strophes) qui nous sont parvenues sous le nom de Hartmann. Les Minnesang sont par leur thème très proches du propos didactique du Recueil des complaintes : on y compare les implications érotiques, sociales et éthiques de l’amour courtois. Les trois chansons des croisades forment une branche à part entière de la poésie lyrique à Minne (divinité germanique de l’amour-passion), qui dans les années 1200 était toujours très vivante : ils mettent en balance la vocation chrétienne du chevalier et la nécessité impérieuse de sacrifier à Minne. Sur le plan formel, ils ne diffèrent pas du .

Ce qui caractérise Hartmann est un style sérieux, dépouillé et rationnel qui reprend à son compte l’argumentation de la littérature courtoise pour mettre en perspective l’idéal des croisades. Dans la poésie allemande des Croisades, les chansons de Hartmann occupent une place à part : aucun autre poète de langue vernaculaire, à l’exception de Walther von der Vogelweide dans son Élégie, n’aborde l’éthique chevaleresque avec un tel sérieux.

Pour les historiens de la littérature, qui n’ont longtemps fait de Hartmann qu’un poète parmi d’autres, les font l’objet d’un net regain d’intérêt depuis les années 1960. Seules les chansons des Croisades étaient jusqu’alors appréciées comme des pièces de grande tenue littéraire.