vignette|Les Conjurés (1753) de la « Guerre du papier » (The Covent-Garden Journal) ; au centre Fielding (à gauche) et John Hill (à droite).|alt=Au centre deux hommes débattent, un troisième essaie de les départager sous le regard de trois femmes
Avant de devenir l'un des plus illustres romanciers du , Henry Fielding a eu plusieurs carrières en tant qu'écrivain, essayiste, pamphlétaire, dramaturge et journaliste. Si le roman l'a occupé dans la seconde partie de sa vie, le théâtre pendant les dix première années de sa création littéraire, la presse est restée une constante dès ses débuts jusqu'à sa mort.
En général, bien qu'il ait souvent collaboré à des organes dont il n'avait pas la responsabilité directe, il s'est surtout employé à créer ou prendre en charge des revues dont il était le propriétaire ou l'un des actionnaires, et le plus souvent le seul rédacteur. La plupart du temps, comme dans beaucoup de ses pièces, la polémique politique y demeure l'un des sujets majeurs, sa cible principale étant le premier ministre Robert Walpole, encore que se soit instaurée une sorte de trêve à une certaine époque. Fielding a également résolument et activement combattu par sa plume la rébellion jacobite de 1746. À cet engagement partisan, s'ajoutent nombre d'essais ou articles portant sur des sujets de société ou de morale publique, ainsi qu'une chronique critique de la littérature contemporaine, parfois très virulente et, à l'occasion, peu amène envers ses confrères. Si donc cette activité ne représente pas la plus glorieuse facette de son génie, elle reste importante par la notoriété parfois sulfureuse qu'elle lui a apportée au même titre que son théâtre et, dans une moindre mesure, ses romans, et aussi parce qu'elle présente un aspect important de son talent d'ironiste et d'humoriste, ses armes privilégiées restant la dérision et le rire. Son expérience journalistique lui a également servi dans sa fiction qui regorge de faits d'actualité, certains en constituant même le sujet (par exemple Shamela et Jonathan Wild), et dont les procédés stylistiques rappellent en partie ceux dont il s'est servi dans ses colonnes.
Statut du journaliste à l'époque de Fielding thumb|La Grub Street (plus tard Milton Street) au telle qu'illustrée dans Chambers Book of Days.|alt= L'activité journalistique est alors considérée comme surtout alimentaire ()Michael Harris, « Journalism as a Profession or Trade in the Eighteenth Century », Author/Publisher Relations during the Eighteenth and Nineteenth Century, Oxford, Oxford Polytechnic Press, 1983, ., Pope mettant par exemple journaux, mélanges, merceries et magazines dans le même sacAlexander Pope, La Dunciade, I, 42.. Le Grub-street Journal met ses congénères au pilori de la fausse politique, du raccourci vers la connaissance, du mauvais anglais, de la moralité douteuse, tous The Grub-street Journal, mars 1732.... Selon Michael Harris, le statut d'auteur de journal est « particulièrement bas » (), surtout parce que les articles sont écrits sur commande et pour l'argentMichel Harris, Journalism as a Profession of Trade in the Eighteenth Century, in Publisher Relations during the Eighteenth and the Nineteehth Centuries, éd. Robert Myers and Michel Harris, Oxford, Oxford Polytechnic Press, 1983, ..
Malgré ce handicap et son succès au théâtre, entre 1730 et 1752, Fielding écrit de nombreux essais et devient le principal auteur de différents périodiques. Les avis divergent sur le nombre de ceux auxquels il a collaboré : Goldgar les classe en deux catégories, les sûrs et les moins sûrs ; parmi les premiers figurent The Common Sense (« Le Bon Sens ») (1738), pour lequel il n'aurait écrit qu'une lettre et un essai, le Champion (1739-1740), le True Patriot « Le Vrai Patriote «) (1745-1746), le Jacobite Journal (« Le Journal jacobite ») (1747-1748) et le The Covent-Garden Journal (« Le Journal de Covent-Garden »)(1752), avec peut-être une revue éphémère intitulée The History of Our Own Times (« L'Actualité de notre temps ») (1741) ; parmi les seconds, et là il s'appuie sur Martin et Ruthe Battestin, sont cités le Fog's Journal, ( Le Journal du brouillard ») le Mist's Journal, (« Le Journal de la brume ») le Comedian, l' Universal Spectator, le Gray's Inn Journal (« Le Journal de Gray's Inn ») et surtout le Crafstman (« L'Artisan ») contenant quelque quarante essais au cours de la période 1734-1749Martin C. Battestin, New Essays by Henry Fielding, Charlotteville, University of Virginia Press, 1989..
+ Résumé chronologique Date Statut Journaux 1738 Étudiant en droit à Common Sense, pour lequel Fielding n'a écrit qu'une lettre et un essai 1739-1740 Entrée au barreau en Champion 1745-1746 Shamela, Joseph Andrews, Jonathan Wild The True Patriot 1747-1748 Tom Jones terminé (publié en 1749) The Jacobite's Journal 1752 Journalisme (fin) The Covent-Garden's Journal
Les journaux « sûrs » (Goldgar) The Common Sense Bien peu est à dire concernant la participation de Henry Fielding à cette publication, puisqu'il a reconnu n'y avoir contribué que deux fois. La première est un essai en forme de lettre signé Pasquin et daté du dans lequel, devant l'imminence de l'adoption du Stage Licensing Act qui est présenté devant la Chambre des communes trois jours plus tard, il revient sur l'affaire Meanwell, justifie sa position, attaque à nouveau Robert Walpole qu'il baptise « Penkhetman le Grand », justifie son patriotisme et se glorifie de ses liens avec l'opposition. Sa conclusion est spirituelle et enlevée, assurant la nation que son théâtre n'a en rien sali l'Angleterre aux yeux de l'Europe et, bien au contraire, l'a grandie par sa dénonciation de la corruption et du crime. Quant à sa seconde intervention, les avis divergent sur sa date, son sujet, voire son existence, encore que Cleary reste convaincu qu'un essai du revenant sur la loi est de sa plume, mais hésite pour situer sa publication, peut-être dans Thomas R. Cleary, Henry Fielding, Political Writer: A Political Writer, Waterloo et Brantford, Ont., Université Wilfred Laurier, Wilfred Laurier University Press, 1984, , .. .
Le Champion thumb|upright=0.8|Sir Robert Walpole, premier ministre (1721-1742), probablement par Godfrey Kneller.|alt= La première aventure journalistique de Fielding avec le Champion donne une idée de l'état de la presse à l'époque : bien que Fielding en est le principal collaborateur et en détienne 2/ des parts, il ne le possède pas ; c'est une entreprise dirigée par une majorité d'actionnaires, en général des libraires désireux d'assurer la publicité de leurs livres et de contrôler le marché de l'édition... Tous les participants sont très investis dans l'opposition à Robert Walpole., mélangeant humour et piques politiques, comme l'a inauguré Mist's Weekly JournalA. Stanford Limouze, Studies in Philology, vol. 47, , University of North Carolina Press, octobre 1950. et ses spirituels successeurs Fog's Weekly Journal., ensuite relayé par Common Sense. dès 1737, sous le patronage de deux éminents politiciens amis de Fielding, Lyttleton et Chesterfield. À Common Sense, Fielding n'a adressé qu'une lettre et un essai, mais le style de la publication, frais, policé et humoristiqueCommon Sense, Londres, 1738, vol. 1, sig. A3v., lui convient parfaitement au point qu'il l'adopte lorsqu'il commence à collaborer avec le Champion..
thumb|left|upright=0.8|Colley Cibber.|alt= Dès le début de ses publications et de celles de son ami James Ralph, écrivant sous le pseudonyme de « Lilbourne », le parti-pris politique se fait plus accusateur et les ventes grimpent d'autant. Le modèle n'est plus Joseph Addison et Richard Steele, mais l'ancien Craftsman de Nicholas Amhurst fondé en 1726 et franchement hostile au gouvernement whig de Robert WalpoleThe Editors of Encyclopædia Britannica, .. Walpole devient « Robin Brass » ou « Son Honneur » ou encore « Boyaux » () et Fielding fait ses délices de brocarder les pertes navales, les ministres corrompus, le déclin des belles-lettres dont témoigne la nomination de Colley Cibber comme Poète Lauréat en 1740 après la publication de son Apology dénoncée comme « une prose détestable » ()The Champion, Londres, 29 avril, 6-8 mai 1740.. Pour autant, Fielding n'a pas vraiment la fibre politicienne, comme il l'écrit dans le journal le : sans aucun doute, il a des doléances envers Walpole, ne serait-ce que Le Licensing Act de 1737 qui l'a chassé de la scène, mais ce n'est point un idéologue et ses motivations semblent avoir surtout été de rester du côté des gens d'esprit, plutôt que de celui de « Bob, l'ennemi du poète » ()L'expression est de Jonathan Swift et se trouve au début de An Epistle to Mr Gay, écrite en 1741.., c'est-à-dire du Premier Ministre (Robert W.)..
Après son intégration au barreau le , la participation de Fielding au journal diminue et jusqu'à la fin de l'année, il n'écrit plus que la moitié des éditoriaux., dont certains sont assez mal réussis, comme (« Les Voyages de Job Vinaigre ») en pâle imitation de ceux de Gulliver.. C'est aussi l'époque où son attitude envers Walpole s'assouplit, et sa collaboration au Champion semble avoir cessé le . Pourquoi ce soudain revirement, malgré les moqueries et les piques sur ses tergiversations politiques ? Selon Frederick Ribble, il aurait tourné sa veste pour de l'argentFrederick G. Ribble, « Fielding's Rapprochement with Walpole in Late 1741 », Philological Quarterly, , 2001, ..
La brève vie du True Patriot (« Vrai Patriote ») thumb|upright=0.8|Henry Pelham par William Hoare.|alt= Fielding ne retourne à la presse que le . La scène a beaucoup changé : Walpole est mort, Henry Pelham est premier ministre, le jeune prétendant a débarqué en Écosse, les anciens collaborateurs de l'opposition, Lyttelton, Doddington, Cobham, Chesterfield, sont désormais à des postes de pouvoir..
Le nouveau journal auquel il collabore commence bien, Fielding est en forme et le fait savoir, jouant sur son identité non révélée : est-il Bolingbroke, Chesterfield, Bishop Hoadly (1676–1761)Cet évêque, défenseur de la basse église, provoqua une célèbre controverse en 1717 par son sermon Sur la nature du royaume du Christ, dite la « controverse bangorienne », relative au gouvernement de l'Église et au caractère symbolique ou divin de l'eucharistie ; s'appuyant sur Jean, 18, 36 : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici », il n'existerait, selon lui, aucune justification biblique d'un gouvernement quelconque de l'Église, le Christ n'ayant délégué son autorité à aucun représentant., Fielding ? Pourtant, les colonnes sont essentiellement consacrées à la rébellion et il faut attendre plusieurs mois avant qu'il ne retrouve le brillant déployé dans Champion. L'apparition de Parson Adams comme invité d'honneur n'arrange pas les choses : la situation est trop grave, la patrie est en danger et l'humeur n'y est pas. Quelques éclaircies seulement, par exemple les quolibets adressés à l'éphémère passage au pouvoir de Bath et Granville en février, deux jours sans trouver personne désireux de se joindre à eux. Dans l'ensemble, l'humeur reste sombre, les prophéties anti-jacobites et les exaltations patriotiques prenant le pas sur les saillies humoristiques..
À mi-chemin, dans le numéro 14 du Vrai PatrioteMiriam Austin Locke, « Henry Fielding, the True Patriot: And the History of Our Own Times », English Literature Series, , Londres, Haskell House, 1975, 263 pages, , ., Fielding se révèle en tant que tel pour défendre son journal accusé de partialité : il n'a rien d'un écrivain politique, écrit-il, d'ailleurs à quoi cela servirait-il quand le pouvoir .. À en juger par la suite de son plaidoyer, son ardeur politique est sur le déclin, et son idéal tend désormais vers un art moins engagé.