Le Procès Filippi est un roman du prétoire de l'auteur français Hubert Monteilhet, paru en 1981. Il raconte un procès d'assises où tout marche . Le diplomate Filippi est jugé pour meurtre à la place de sa femme, et, tandis que son avocat s'obstine lourdement à plaider coupable, ce sont deux jurés qui se préoccupent de prouver son innocence.
Contexte éditorial
Les années 1976-1984 sont pour Hubert Monteilhet, jusque là connu comme auteur de romans criminelsMonteilhet dit plus volontiers que « roman policier », en parlant de ses livres. Hubert Monteilhet, préface dAndromac ou le Meurtre par inadvertance, Denoël, 1968, 9., une féconde période de renouvellement. En 1976, avec Sophie, il fait ses premiers pas dans le roman historique. En 1977, il publie un essai consacré au renouveau de l'Église catholique, Rome n'est plus dans Rome. En 1978, il aborde la littérature de jeunesse avec Un métier de fantôme. En 1981, il s'essaie au fantastique avec Les Queues de Kallinaos, qui va obtenir l'année suivante le grand prix de littérature fantastique d'Avoriaz et le prix de la Société des gens de lettresHubert Monteilhet, « Ouvrages d'Hubert Monteilhet », Une vengeance d'hiver, Fallois, 2012, 155.. Toujours en 1981, il publie chez Denoël, dans la collection « Sueurs froides », Le Procès Filippi, roman du prétoire (l'auteur est issu d'une famille de magistrats). En 1982, Les Derniers Feux confirme les dispositions de Monteilhet pour le roman historique, genre dans lequel il est consacré par l'important succès critique et commercial de Néropolis, en 1984.
Dates et lieux du récit thumb|alt=Façade de pierre blanche, de style néoclassique. Les deux ailes antérieures, symétriques, sont en retour d'équerre. L'avant-corps central est soutenu par une colonnade.|left|upright=1|Le palais de justice de Tours.
Filippi comparaît pour un viol assorti d'un assassinat, commis le dans sa propriété, le manoir d'Escures, que l'auteur situe sur les bords de Loire entre Amboise et Chaumont-sur-Loire. Ce manoir se trouverait dans la forêt d'Amboise, à du gros bourg fictif de Saint-Martin-les-Alleux, qui dépend du chef-lieu de canton Louvigny, lui-même fictif.
Le procès de Filippi se déroule au palais de justice de Tours les 4 et de la même année. La peine de mort n'est pas encore abolie en France. Deux ans plus tôt, en 1978, un décret a modifié le recrutement des jurésCamille Poloni, « C’est impossible qu’une telle personne ait commis ce meurtre », sur rue89.nouvelobs.com, 20 janvier 2013.. Ils ne sont plus sélectionnés, mais tirés au sort sur les listes électorales des départements. Le président remarque, avant le procès : Il ne croit pas si bien dire. Monteilhet va jouer de cette nouvelle disposition démocratique. Le hasard du recrutement fait que l'un des jurés est un ancien avocat d'assises, et qu'un autre a un lien sentimental ignoré avec Filippi. Et l'affrontement entre le bon sens des jurés, la mauvaise foi des hommes de loi, l'incurie des experts et les mensonges éhontés des témoins donne lieu à des intermèdes hauts en couleur.
Résumé thumb|alt=Plafond et parois richement décorés de dorures. Lustres dorés. Éléments de mobilier très sobres, en fer à cheval. Au centre, face au fauteuil du président, la barre des témoins.|right|upright=1|Une salle d'audience de cour d'assises.
Ancien avocat, François du Hautpas d'Argenton est recruté comme huitième juré au procès de Jean-Pierre Filippi. Celui-ci est accusé du viol et du meurtre d'une jeune Berbère qu'il présentait comme sa pupille, Aïcha.
Le président procède à un premier interrogatoire de l'accusé, portant sur son existence jusqu'à la veille du double crime. Filippi raconte notamment en quelles circonstances lui et son épouse ont été amenés à recueillir une fillette prostituée au Maroc en 1973, puis à lui faire quitter le pays sous une fausse identité, pour la garder avec eux sept années durant. Le couple, qui n'a pas d'enfant, est en effet incapable de se séparer de la gracieuse, fraîche et spontanée Aïcha. Mais la fillette devient jeune fille, et entretient bientôt des relations saphiques avec l'épouse, tandis qu'elle repousse les sollicitations du mari, qui est complètement obsédé par elle. Ce n'est que la veille du meurtre, le soir du , qu'elle met le marché dans les mains de Filippi : elle ne lui cédera que s'il l'épouseLe Procès Filippi, éd. cit., 44.. Filippi court réveiller sa femme pour lui annoncer qu'il va demander le divorce. L'épouse se montre beaucoup plus furieuse à l'égard d'Aïcha qu'à l'égard de son mari, qu'elle juge malade, irresponsable, ensorcelé par AïchaLe Procès Filippi, éd. cit., 55..
Le premier juré, la jeune Dominique Villeneuve de la Force du Teil, ne cesse d'intervenir de façon stupéfiante, tournant en bourrique le président et l'avocat général. Du Hautpas, comme toute l'assistance, est frappé par son bon sens et son aplomb. Ce que tout le monde ignore, c'est qu'elle est l'ancienne fiancée officieuse de l'accusé. Elle est convaincue de son innocence. Elle Du Hautpas comme Le Procès Filippi, éd. cit., 64. : il devra intervenir, et manœuvrer le jury.
À la barre, un lieutenant de gendarmerie détaille ses constatations. Le dimanche , à , madame Filippi a signalé à la gendarmerie la présence d'un rôdeur dans son parc, et la disparition de bijoux. Filippi était à la messe. À , le lieutenant a découvert le cadavre d'Aïcha dans la chambre de Filippi. Il a fait aussitôt porter dans un laboratoire, à des fins d'analyse, le sperme trouvé sur le bas-ventre. Filippi est rentré vers midi. Le lieutenant lui a appris le meurtre, mais non le viol. Effondré, Filippi a dit que tout était de sa faute. Il a ajouté que c'était pour le « couvrir » que sa femme avait inventé le rôdeur et le vol de bijoux. Il a raconté que durant la messe il avait été pris de remords, rappelé à ses devoirs conjugaux. Il avait quitté la chapelle pour annoncer à la jeune fille qu'il renonçait à l'épouser. Aïcha lui avait répondu par des paroles si blessantes qu'il avait perdu la tête. Il l'avait tuéeLe Procès Filippi, éd. cit., 77.. Après quoi, il était retourné à la chapelle.
Ce n'est que dans un deuxième temps que Filippi a eu connaissance du viol. Il s'est alors rétracté : il a dit n'avoir commis ni le meurtre ni le viol, et il a changé d'avocat. Son nouveau défenseur lui a recommandé de plaider coupable pour le meurtre et pour le viol. Filippi a fini par accepter, de très mauvaise grâceLe Procès Filippi, éd. cit., 82 et 83..
Les experts défilent à la barre. Le médecin légiste précise que la victime a été étranglée, et que ses voies génitales ne contenaient pas la moindre trace de sperme. Celui-ci a été trouvé sur les parties externes. Le médecin ne saurait donc dire si la victime a été pénétrée ou nonLe Procès Filippi, éd. cit., 79.. Un biologiste rappelle que l'analyse du sperme a révélé un groupe sanguin A2B, groupe auquel appartient Filippi, groupe auquel n'appartient qu'un pour cent de la population. Il souligne par ailleurs que ce sperme contenait des traces de salive révélant une appartenance au groupe B, celui de madame Filippi ; ainsi que des traces de métaspirineLe Procès Filippi, éd. cit., 90 et 196..
L'avocat de la défense et l'avocat général refusent de tenir compte des invraisemblances qui apparaissent au fil du procès (Filippi ne disposait que de dix minutes pour tuer et violer, etc.) L'avocat de la défense veut à tout prix plaider coupable, car il a déjà écrit sa plaidoirie, et ne sait pas improviser. L'avocat général est formel : il y a préméditation. Il ne voit que ruse grossière dans le fait que l'accusé s'est embrouillé dans ses aveux, et dans le fait qu'il a accumulé les incohérences lors de la reconstitutionLe Procès Filippi, éd. cit., 181..
À la barre, madame Filippi s'accuse du meurtre. Quant au sperme A2B, dit-elle, il pourrait provenir du rôdeur. La cour ne voit dans cette version peu plausible qu'une tentative de madame Filippi pour sauver son mariLe Procès Filippi, éd. cit., 198-200..
Le président s'adresse à Filippi, qui a déjà changé deux fois de système de défense. Il l'adjure de dire enfin la vérité. Filippi confirme d'abord ce qu'il a déjà dit. Sa femme lui a rendu visite dans sa chambre une heure vingt environ avant le meurtre, pour un raccommodement sur l'oreiller. En revanche, il nie être revenu au manoir lorsqu'il s'est absenté de la chapelle ; il est tout simplement allé se promener dans un bois. Apprenant le crime, il s'est aussitôt accusé pour protéger sa femme : il la croyait coupable, car, à ce moment-là, il ignorait tout du violLe Procès Filippi, éd. cit., 209-212.. Il s'étonne que sa femme, qui est intelligente, se charge du meurtre pour l'en décharger : nul ne peut la prendre au sérieux, puisque selon toute vraisemblance l'agression est masculineLe Procès Filippi, éd. cit., 212.. Puis il congédie son avocat : L'assistante de l'avocat prend le relais de celui-ci.
Filippi dit avoir eu la migraine la veille du crime. Il a fait dissoudre deux cachets de métaspirine dans le verre à dents de la salle de bain. Le premier juré, Dominique Villeneuve, trouve alors la clef de l'énigme. Madame Filippi, feignant une tentative de reconquête, administre une fellation à son mari, crache le sperme dans le verre à dentsLe Procès Filippi, éd. cit., 226 et 227., et lui ajoute un peu d'eau tiède pour le garder à température de conservation et lui assurer une apparence satisfaisanteLe Procès Filippi, éd. cit., 233..
Personnages Les neuf jurés
Parlant du recrutement des jurés, le président gémit, dès avant le procès :
Dans le box à main droite du président François du Hautpas d'Argenton, le narrateur, huitième juré, 45 ans. Une liberté de ton, une certaine grossièreté « nobiliaire », du goût pour la provocation et l'aventure. Une sensibilité généreuse Ancien avocat. Il a plaidé dix ans, au civil et au criminel. À présent conseiller juridique d'entreprises. Son cabinet est à Paris, boulevard Haussmann. Il a un hôtel particulier à Tours, boulevard Béranger. Il déteste les diplomates. Une énorme femme endimanchée, troisième juré. Marchande de coquillages du marché central. Odeur tenace de sueur et de marée. Un Arabe couvert de décorations. Dominique Villeneuve de la Force du Teil, premier juré en titre, 34 ans. Conduit une échappée d'un album de Dubout. Jeune fille effacée que l'amour transforme en . Ni grande ni petite, ni grasse ni maigre, ni laide ni jolie. Une voix prenante, mélodieuse, claire, sage et posée. Quand elle parle, on sent en elle . Dès le début du procès, elle soulève des critiques scrupuleuses, formule des exigences sans précédent qui déroutent les hommes de loi. Elle met au pas le président et l'avocat général, victimes de leur mauvaise foi. Le président estime que cette excentrique n'est pas une provocatrice cherchant à le ridiculiser, mais une innocente, d'une anachronique innocence vraie, , qui prend au sérieux tout ce qu'on a le malheur de lui direLe Procès Filippi, éd. cit., 32.. Appartenant à la noblesse , elle a été dix ans plus tôt l'officieuse fiancée de Filippi, ce que le tribunal ignore : elle a cependant la douleur d'entendre le psychiatre évoquer à la barre une liaison de Filippi avec une fille insignifiante, banale, affligée d'un . Elle aime toujours Filippi.
Dans le box à main gauche du président Un grand garçon lymphatique, myope et ahuri. Laveur de voitures. Un vieillard propret, sourd. Retraité de la SNCF. Une petite infirmière entre deux âges. Une serveuse de snack-bar encore assez fraîche. Une prétendue fleuriste, ancienne prostituée du Perroquet bleu, dans le quartier de la gare.
Experts et témoins Pierre-Marie Delaporte, lieutenant de gendarmerie, mince garçon élégant. Docteur Alfred Grappin, médecin légiste. Rondouillard, l'air d'un bon vivant bien réjoui. Docteur Serge Lobowitz, biologiste réputé, . Ukrainien. Grand gaillard anguleux au crâne rasé, aux yeux bridés clignotants. Une autorité naturelle qui écrase tout le monde.