Anatomie de la critique : quatre essais de Herman Northrop Frye (Anatomy of Criticism: Four Essays) (Princeton University Press, 1957) est une tentative pour élaborer une vision unifiée du champ, de la théorie, des principes et des techniques de la critique littéraire qui se cantonne à la littérature. Frye écarte délibérément toute critique spécifique et pratique, préférant les théories des modes, des symboles, des mythes et des genres héritées de la tradition classique, présentées, selon ses propres termes comme « un ensemble de suggestions reliées entre elles ». L'approche littéraire préconisée par Frye eut une grande influence dans les décennies qui précèdent l'avènement du déconstructionnisme et du courant post-modernisteVoir Frank Lentricchia, After the New Criticism (1980) (Après la Nouvelle Critique), dont le premier chapitre intitulé « La place de l'Anatomie de la critique de Northrop Frye » qualifie l'œuvre de monument du genre..

L'ouvrage consiste en quatre essais : Critique historique : théorie des modes Critique éthique : théorie des symboles Critique archétypale : théorie des mythes Critique rhétorique : théorie des genres Ils sont précédés d'une « Introduction polémique » et suivis d'une « Conclusion temporaire ».

Résumé

Introduction polémique L'introduction est un plaidoyer en faveur de la critique littéraire qui cherche à établir ce qu'est une critique purement littéraire en la distinguant d'autres formes de critique et à élucider la différence entre une expérience sans médiation de la littérature et son étude systématique par la critique littéraire.

Il existe plusieurs raisons qui justifient l'adjectif « polémique ». En se faisant l'avocat de la critique littéraire, Frye s'attaque à une conviction que partagent Tolstoï et les romantiques, selon laquelle le goût naturel serait supérieur à l'érudition (et par extension à la critique littéraire). Frye dénonce également un certain nombre d'approches critiques, notamment marxiste, freudienne, jungienne, néo-classique et autres, qui illustrent selon lui l'illusion déterministe. Ce n'est pas qu'il rejette ces différents courants de pensée, mais plutôt qu'il considère que la lecture d'une œuvre à travers des grilles toutes faites est à des lieues de la véritable analyse littéraire. Ce type d'approche soumet l'œuvre à l'idéologie du critique et incite à porter aux nues ou à vilipender un auteur en fonction de critères propres à cette idéologie.

Une autre des convictions de Frye est qu'il faut faire la distinction entre ce qui relève d'un jugement personnel et ce qui émane d'une critique objective. Le jugement de chacun est influencé par les valeurs et les préjugés de la société et de l'époque où il vit. Si le jugement est asservi aux codes sociaux, le résultat est le même que dans le cas où le lecteur adopte sciemment l'une des idéologies décrites précédemment. Même lorsqu'il existe un consensus, et que les spécialistes s'accordent pour dire, selon l'exemple choisi par Frye, que les œuvres de John Milton sont plus riches que celles de R. D. Blackmoore, le fait d'affirmer cette supériorité n'aura aucun intérêt critique. En d'autres termes, les jugements de valeur ne font pas progresser l'étude littéraire.

À la place de ces platitudes critiques, Frye propose une vraie critique littéraire qui tirerait sa méthode de la littérature elle-même. La critique littéraire devrait être, selon lui, l'étude systématique des œuvres littéraires, comme la physique est celle des phénomènes naturels et l'histoire de l'action humaine. Cette approche systématique est possible, selon Frye, parce que le corpus littéraire possède lui-même une nature systémique. Mais, explique-t-il, cette nature reste mal connue car l'étude systématique de la littérature n'a pas ou peu progressé depuis Aristote.

En conclusion de cette introduction, Frye anticipe les critiques sur les faiblesses de son ouvrage. Il souligne que cette introduction possède un caractère polémique, et qu'elle est écrite à la première personne parce qu'il en concède volontiers le caractère subjectif. Il admet également que les essais qui suivent ne pourront dresser qu'un état des lieux préliminaire, et sans doute inexact, du système de la littérature. Il admet qu'il s'abandonne parfois à des généralisations qui peuvent être contredites par des cas particuliers. Enfin il souligne que si bien des lecteurs éprouvent une « répugnance instinctive » à aborder la poésie de façon schématique, cette approche doit être considérée comme un des aspects de la critique, distincte de l'expérience émouvante, subjective et directe de l'œuvre elle-même que chacun reste libre de faire, à l'instar du géologue qui est capable d'oublier la rigueur de ses recherches sur le terrain pour jouir de la beauté des montagnes.

« Critique historique : théorie des modes »

Frye commence par rappeler les trois aspects de la poésie énoncés par Aristote dans sa Poétique : mythos (intrigue), ethos (personnages et décor) et dianoia (thème ou idée). Frye considère que toute production littéraire se situe quelque part sur un spectre qui va des œuvres dont le moteur est le récit (la fiction dans sa majorité) à celles dont le moteur est une idée (l'essai ou la poésie lyrique). Le Premier Essai commence par étudier les différents aspects de la fiction, où Frye distingue comique et tragique. +Types de fiction et types discursifs par mode Mythique Romantique Mimétique élevé Mimétique bas IroniqueTragique Dionysiaque Élégiaque Tragédie classique Drame Bouc émissaireComique Apollonien Idyllique Aristophanien Ménandrien SadiqueThématique Écriture sainte Chronique Épopée nationale Expression de la subjectivité Discontinuité

Dans son étude de la littérature tragique, comique et argumentative, Frye distingue cinq « modes », repérés en fonction d'une époque littéraire particulière : mythique, romantique, mimétique élevé, mimétique bas et ironique. Ces catégories sont liées à la représentation de l'éthos, la caractérisation des personnages, la façon dont un protagoniste est dépeint par rapport aux autres hommes et à son environnement. Frye fait l'hypothèse que les civilisations antiques ont évolué dans l'histoire à travers le développement de ces modes, et qu'un processus similaire est à l'œuvre dans la civilisation occidentale entre Moyen Âge et modernité. Il se demande si la littérature de son époque ne témoignerait pas d'un retour vers le mythe, ce qui bouclerait la boucle des cinq modes. Selon lui, l'ironie dans sa forme exacerbée se rapproche du mythe. Ce concept de cycle historique apparaît déjà chez Giambattista VicoCotrupi, Caterina Nella Northrop Frye and the poetics of process et Oswald SpenglerFrye (1991) Spiritus Mundi: Essays on Literature, Myth, and Society citation: Critique .

vignette|droite|Hester Prynne, La Lettre écarlate, exemple d'ironie tragique La tragédie s'intéresse au clivage entre héros et société ; La tragédie mythologique met en scène la mort des dieux ; La tragédie romantique incorpore des élégies déplorant la mort de héros tels que Arthur ou Beowulf ; La mimesis tragique élevée met en scène la mort de figures nobles telles que Othello ou Œdipe ; La mimesis tragique basse représente la mort ou le sacrifice de personnes ordinaires et a recours au pathos, ainsi dans Tess D'Ubervilles, de Thomas Hardy ou Daisy Miller de Henry James; Le genre ironique dépeint fréquemment la mort ou les souffrances d'un protagoniste qui paraît à la fois faible et pitoyable par rapport à ses semblables et à son environnement ; L' œuvre de Franz Kafka en offre de nombreux exemples. Dans d'autres cas, le protagoniste n'est pas plus médiocre que son entourage mais se trouve victime de persécutions au sein d'une société dysfonctionnelle : Hester Prynne, l'héroïne de Nathaniel Hawthorne, Tess, celle de Thomas Hardy, ou la condamnation à mort du Christ en sont quelques exemples.

vignette|droite|Hercule et le lion de Némée, exemple des épreuves de la comédie mythologique La comédie s'intéresse à l'intégration sociale La comédie mythologique met en scène la façon dont les dieux sont acceptés au sein de la société, parfois au terme d'épreuves (Hercule) voire par le biais de la Rédemption ou l'Assomption (La Bible). La comédie romantique se déroule dans un décor pastoral ou idyllique et montre la façon dont le héros s'intègre à un environnement naturel simplifié et idéalisé. La mimesis comique élevée met en scène un héros énergique qui constitue sa propre société à la force du poignet, déjouant toute opposition jusqu'au moment où il récolte les honneurs et les richesses qui lui sont dues. Le théâtre d'Aristophanes ou le personnage de Prospero, dans La Tempête de Shakespeare en sont des exemples. La mimesis comique basse dépeint l'ascension sociale du héros ou de l'héroïne et se termine souvent par un mariage. La comédie ironique est plus difficile à appréhender, et Frye y consacre plus de temps qu'aux autres modes comiques. Dans certains cas extrêmes, l'ironie comique frise la sauvagerie, s'attardant sur les souffrances infligées à une victime impuissante. Les récits de lynchage par la foule, de meurtres dans les romans noirs ou de sacrifices humains en sont quelques exemples. D'un autre côté, la comédie ironique est capable d'offrir une satire mordante de sociétés confites dans leurs préjugés. Dans certains cas elle met en scène des héros rejetés par la société (qui n'obtiennent pas la réintégration sociale typique de la comédie) mais qui apparaissent in fine supérieurs à ceux qui les rejettent. Aristophanes, Ben Jonson, Molière, Henry Fielding, Sir Arthur Conan Doyle, et Graham Greene offrent des exemples du large éventail des possibilités de la comédie ironique.

Enfin, Frye étudie la nature de la littérature thématique dans chaque mode. Le contenu intellectuel étant ici plus important que l'intrigue, ces modes sont organisés en fonction des textes qui faisaient autorité à leur époque. Il faut également remarquer que ces modes sont liés à différentes formes d'organisation sociale. Dans le mode mythique des saintes écritures dominent les textes qui se réclament d'une inspiration divine ; Dans le mode romantique, les dieux ont trouvé leur place au ciel, et le rôle des chroniqueurs dans les sociétés nomades est de mémoriser la liste des noms des patriarches, les proverbes, les incantations, les faits et gestes, etc. ; Dans le mode mimétique élevé, la société s'est structurée autour d'une métropole et produit des épopées nationales comme La Reine des fées ou les Lusiades ; Dans le mode mimétique bas, l'argument est marqué par l'individualisme et le romantisme. Les réflexions et les idées de l'auteur font désormais autorité, par exemple dans le Prélude de William Wordsworth ; Enfin, dans le mode ironique, le poète fait figure d'observateur plutôt que de commentateur autorisé, et les textes insistent sur la discontinuité et l'absence d'épiphanie. The Waste Land, de T. S. Eliot, et Finnegans Wake de James Joyce sont des exemples de ce mode thématique.

« Critique éthique : théorie des symboles »

Ayant établi sa théorie des modes, Frye propose maintenant cinq niveaux ou « phases » de symbolisme, dont chacune possède son propre mythos, ethos et dianoia comme il l'a expliqué dans le premier essai. Ces phases sont basées sur les quatre niveaux de l'allégorie médiévale, les deux premières phases correspondant au premier niveau. Frye associe également ces cinq phases aux âges de l'humanité qu'il a précédemment exposés. Pour lui, un symbole littéraire est « toute unité dans toute composition littéraire qui peut être isolée et étudiée pour elle-même. »

Les niveaux symboliques sont classés ainsi : Littéral et/ou descriptif (motifs et signes) ; Formel (image) ; Mythique (archétype) Anagogique (monade) vignette|Chat : signe (conventionnel) vignette|Alice au Pays des Merveilles, Chat de Cheshire, motif (contextuel)