L'affaire de Thala-Kasserine est une émeute qui a lieu en 1906 sous le protectorat français de Tunisie. Dirigés par un marabout algérien, les émeutiers assassinent trois civils français dans la région de Kasserine avant d'être mis en déroute à Thala, où ils laissent une dizaine de morts. Trois des révoltés sont par la suite condamnés à mort avant d'être graciés. C'est la première insurrection sérieuse depuis l'instauration du protectorat en 1881.

Contexte L'éloignement de cette région du Centre-Ouest de la Tunisie et la pauvreté de ses sols l'ont longtemps préservée des acquisitions des colons français. Ainsi, en 1906, sur les hectares de la région, moins de ont changé de mains« En Tunisie », Le Temps, 29 avril 1906, .. Toutefois, cette dépossession des meilleures terres a des conséquences tragiques dans cette région aux conditions naturelles très rudes. Même les terrains de parcours des tribus nomades sont concédés à des colons qui refusent d'y recevoir le bétail des Tunisiens à moins de payer une redevance. De plus, les deux dernières années de récolte ont été très mauvaises et les habitants sombrent dans la misère pendant que les rapports administratifs sont de plus en plus alarmants. En deux ans, de 1904 à 1906, le taux de recouvrement des impôts baisse de 50 %. Tout ceci crée un climat de tension entre anciens occupants et nouveaux arrivants. L'un de ces derniers, le colon Lucien Salle, est connu comme un homme brutal et violent et d'une rapacité insatiable alors que son voisin, le colon Bertrand, fait de son mieux pour gagner la sympathie de ses voisins de la tribu des FraichichesTaoufik Ayadi, « Insurrection et religion en Tunisie : l'exemple de Thala-Kasserine (1906) et du Jellaz (1911) », Révolte et société, tome II, éd. Publications de la Sorbonne, Paris, 1989, ..

vignette|Vue générale de la ville de Thala vers 1925.

L'exceptionnelle rigueur de l'hiver 1905-1906 apporte le coup de grâce aux habitants. À Thala, la neige tombe sans discontinuer du au . Des congères de de hauteur se forment autour des maisons. Certaines s'effondrent sous le poids de la neige. La ville est complètement isolée du reste du pays pendant huit jours. Quant aux animaux domestiques qui n'étaient déjà pas en très bon état au début de l'hiver, des milliers succombent aux intempéries et au manque de nourriture, les pâturages étant cachés. Les Fraichiches perdent ainsi moutons et chèvres Charles Monchicourt, La région du haut-tell en Tunisie, éd. Librairie Armand Colin, 1913, Paris, .. Certains n'ont plus que des mauves cuites et des betteraves sauvages pour se nourrir. Face à cette détresse, l'administration reste insensible et des prêts de semence sont refusés.

Dans ces conditions, l'arrivée dans la région, quelques mois auparavant, d'un marabout algérien en provenance de Souk Ahras« Tunisie : L'affaire de Thala », Le , 23 novembre 1906, ., Amor Ben Othman, va servir de détonateur au désespoir des Tunisiens acculés à la famine. D'autant qu'un de ses lieutenants (mokkadem), Ali Ben Mohamed Ben Salah, ancien cheikh révoqué par l'administration centrale pour concussion et détournements de fonds, va profiter des dons surnaturels attribués à Ben Othman et de sa simplicité d'esprit pour assouvir sa vengeanceTaoufik Ayadi, « Insurrection et religion en Tunisie : l'exemple de Thala-Kasserine (1906) et du Jellaz (1911) », ..

Déroulement de l'émeute

vignette|Siège du contrôle civil de Thala vers 1925.

Le , quelques dizaines de bédouins, appartenant aux fractions des Ouled Néji, des Gmata et Hnadra et des Hrakta et campant dans la plaine de Foussana, non loin de la ville de Kasserine, attaquent la ferme Salle à douze kilomètres de làTaoufik Ayadi, Mouvement réformiste et mouvements populaires à Tunis (1906-1912), éd. Publications de l'Université de Tunis, Tunis, 1986, .. Ils ignorent que le propriétaire est absent. À l'arrivée des émeutiers, c'est son frère Henri qui va à leur rencontre. Il est tout de suite tué d'un coup de feu. Lorsque leur domestique Domenico Mira tente de se porter à son secours, il est poignardé et ne doit la vie sauve qu'en prononçant la chahada. La mère de Lucien Salle, impotente, est égorgée dans son lit. Un domestique, Tournier, qui travaille aux environs est fait prisonnier et doit lui aussi prononcer la chahada pour survivre. La ferme est alors pillée. Trois employés, Graffaud, Martin et Sagnes, qui vivent à proximité dans un dépôt d'étalons sont faits prisonniers après avoir également accepté de se convertir et les chevaux volés. Les émeutiers se dirigent alors vers la ferme Bertrand. Les trois occupants abjurent également pour échapper à la mort. Mais un maçon italien, Delrio, refuse de se convertir ; il est alors tué et son corps brûlé mais la ferme échappe au pillage. La virée macabre se termine à la mine du Djebel Chambi où tous les Européens sont sommés de se convertir. Tous les prisonniers sont alors habillés à la façon tunisienne et envoyés devant le marabout Ben Othman qui n'a pas quitté le campement.

Le lendemain, encouragés par leurs succès, les émeutiers décident d'attaquer le contrôle civil de Thala, symbole de l'administration coloniale française. Encouragés par leur marabout qui leur a promis que leurs bâtons, une fois dirigés vers l'infidèle, cracheraient d'eux-mêmes le feu et que les balles tirées par les colons , ils sont persuadés de leur invincibilité. Mais ils se heurtent à un camp retranché où des dizaines de colons français et d'ouvriers italiens les fusillent à bout portant, laissant entre dix et quatorze morts sur le terrain. La débandade est généraleTaoufik Ayadi, « Insurrection et religion en Tunisie : l'exemple de Thala-Kasserine (1906) et du Jellaz (1911) », ..

Amor Ben Othman n'oppose aucune résistance au khalifa Abdrozelem qui vient l'emmener en prison ainsi que ses complices. Tous les prisonniers sont libérés.

Procès

vignette|Casino de Sousse où se tient le procès.

Le procès se tient à Sousse du au . 59 inculpés sont jugés dont deux sont en fuite : 44 pour pillage ; un pour assassinat, le dénommé Salah Ben Mohamed Ben Saad dit El Ouagaf ; 25 pour complicité dans l'assassinat de Henri Salles ; 26 pour complicité dans l'assassinat de Salles ; 26 pour tentative d'homicide contre Mira ; les mêmes pour l'assassinat de Delrio ; 43 pour complicité avec les précédents ; 2 pour voies de fait contre Salles (un des employés du dépôt d'étalons) ; 1 pour violences à l'égard de Cécile Bertrand ; 3 pour violences contre Modolo ; 11 pour tentative de pillage ; 3, Amor Ben Othman, son intendant et Ferhat Ben Mohamed Ben Salah, leur hôte, pour complicité générale dans tous les crimes précédents.

Les accusés sont défendus par« L'affaire de Thala », Le , 13 décembre 1906, . : Tibi et Khodja pour le marabout ; Cojachi pour Ali Ben Mohamed Ben Salah ; Gandolphe pour Ferhat Toueou ; Pergola pour les autres accusés.

Les 22 jours de procès permettent de dégager les responsabilités entre les différents protagonistes. De nombreux témoins accusent Salah Ben Mohamed Ben Saad d'avoir porté le premier coup à Henri Salles à l'aide d'un sabre trouvé dans la maison. Il est également impliqué dans le meurtre de Salle tuée par Ahmed Ben Messaoud, ce dernier ayant trouvé la mort dans la fusillade à Thala. Sa présence est aussi attestée lors de l'attaque de la ferme Bertrand où on l'a vu porter deux coups de sabre à Delrio.

Mohamed Ben Belgacem Ben Goaïed est accusé du meurtre du maçon italien Delrio sur qui il a tiré à bout portant. On l'a également vu brandir son arme en criant : . À la ferme Salle, il s'était lancé à la poursuite de Domenico Mira avant de lui laisser la vie sauve après qu'il s'est converti.

Amor Ben Ali Ben Amor, s'il n'a pas participé à l'attaque de la ferme Salle, est accusé du meurtre de Delrio à qui il a fracturé le crâne d'un coup de bêche. Après quoi, il a préparé le bûcher pour brûler le corps.

Harrat Ben Belgacem Ben Ali est accusé d'avoir participé au meurtre de Delrio en lui assenant plusieurs coups de poignard.

S'ils n'ont pas participé aux massacres, Ali Ben Mohamed Ben Salah et Amor Ben Othman sont accusés de les avoir provoqués. Mais la responsabilité de ce dernier est amoindrie par les témoignages des médecins qui l'ont examiné et qui mettent sur le compte d'anciennes attaques d'épilepsie son intelligence affaiblie. Le véritable instigateur semble être Ali Ben Mohamed Ben Salah qui a utilisé l'aura du marabout pour déclencher l'émeute.

L'hôte de Amor Ben Othman, Ferhat, est également accusé d'avoir hébergé l'organisateur des tueries, d'avoir assisté aux réunions préparatoires et d'avoir retenu prisonniers les Français qui s'étaient convertis pour échapper à la mort.

À l'issue des audiences, le procureur, Liautier, demande quatre condamnations à mort, les travaux forcés à perpétuité pour beaucoup d'inculpés et des peines plus légères pour leurs comparses« L'affaire de Thala », Le , 10 décembre 1906, .. Le verdict est prononcé le « L'affaire de Thala », Le , 15 décembre 1906, . : Trois condamnations à mort : Salah Ben Mohamed Ben Saad dit El Ouagaf, Mohamed Ben Belgacem Ben Goaïed, Amor Ben Ali Ben Amor dit Bouaïda ; Deux condamnations aux travaux forcés à perpétuité : Ali Ben Mohamed Ben Salah et Harrat Ben Belgacem Ben Ali ; Neuf condamnations à vingt ans de travaux forcés ; Huit condamnations, dont le marabout Ben Othman, à dix ans de travaux forcés ; Quatre condamnations à cinq ans de travaux forcés ; Trois condamnations à dix ans de prison ; Quatre condamnations à cinq ans de prison ; Huit condamnations à deux ans de prison ; Seize acquittements.

Ferhat est acquitté après avoir prétendu qu'il avait hébergé le prédicateur contre son gré. Son âge avancé (65 ans) est également pris en compte. Harrat Ben Belgacem Ben Ali échappe à la condamnation à mort grâce à son jeune âge (20 ans).

Réactions Partisans de la thèse du fanatisme musulman Dès l'annonce de la révolte, l'accent est mis sur le qui serait à l'origine de ces actes tragiques. On fait le lien avec les évènements de Margueritte qui eurent lieu en Algérie française en 1901. Là aussi, à l'instigation d'un marabout exalté, les Européens furent contraints de se convertir pour échapper à la mort. Mais la comparaison s'arrête là puisque si les insurgés algériens avaient été poussés à ces extrémités par les spoliations dont ils étaient victimes, on ne peut en dire autant des Tunisiens de cette région dépeinte comme très riche et prospère« L'échauffourée de Thala », La Quinzaine coloniale, tome XVII (janvier-juin), éd. Augustin Challamel, Paris, 10 mai 1906, .. Les journaux insistent tout de suite sur le faible nombre de colons dans la région, ce qui exclut toute remise en cause du protectorat« Les évènements de Thala », Bulletin du comité de l'Afrique française, 1906, .. C'est aussi le point de vue de la résidence générale qui n'y voit qu'une . Quant aux , les représentants des colons les plus extrémistes, ils y voient la conséquence d'une politique coloniale laxiste et timorée caractérisée par le manque de sécurité dans les zones éloignées, l'inertie et la lourdeur de la justice qui rendent les indigènes plus hardis. Le verdict du jugement conforte tout ce petit monde en rendant un arrêt longuement motivé, écartant tout crime politique et ne relevant que les crimes de droit commun.

Partisans de la thèse du manque d'instruction

vignette|Portrait d'Abdeljelil Zaouche.