Le sang-dragon ou sang-de-dragon. est une substance résineuse rougeâtre produite par diverses espèces végétales, utilisée depuis l'Antiquité gréco-romaine comme matière médicale et comme substance colorante. Son usage se répand avec l'extension de la pharmacologie européenne, arabe et même chinoise, à une grande partie du monde, pendant presque deux millénaires.

Dans l'Antiquité, cette matière médicale est tirée d'arbres monocotylédones du genre Dracaena qui en réaction à une blessure produisent une résine phénolique capable d'endiguer la propagation des pathogènes. Les pharmacologues de l'Antiquité comme Dioscoride, utilisaient les propriétés de ces résines, qu'ils nommaient , comme antihémorragique et antibactérien, pour traiter les plaies. La connaissance des propriétés astringentes et antihémorragiques du sang-de-dragon se transmit tant bien que mal jusqu'à la Renaissance mais le remède était rare et cher.

À partir du , les grandes explorations maritimes européennes furent en grande partie guidées par le désir de trouver des épices et des remèdes meilleur marché. L'exploration de ces nouvelles terres fournit de nouvelles substances de couleur rouge sang et ayant des propriétés antihémorragiques qui furent qualifiées de sang-de-dragon.

Après avoir conquis les îles Canaries (fin du ), les Espagnols mettent en exploitation les dragonniers Dracaena draco, afin de produire une résine exportable vers l'Europe. Celle-ci, obtenue en incisant le tronc de l'arbre, est largement commercialisée grâce aux nouvelles voies de communications maritimes ouvertes par les Portugais et les Espagnols. Rapidement cette source s'épuise et au , elle est complètement tarie. La conquête des empires amérindiens par les Espagnols permet l'exportation d'or et d'argent mais aussi de produits nouveaux comme le gaïac, le chocolat, le tabac et l' ezquahuitl, en nahuatl (Croton draco, une Euphorbiaceae), que le médecin naturaliste Francisco Hernández (1514-1587) rapportera au sang-de-dragon de Dioscoride. Une autre Euphorbiaceae, le Croton lechleri et une Fabaceae, le Pterocarpus officinalis seront assimilés à une source de sang-de-dragon. Aux s, les navires portugais ouvraient la voie maritime des Indes orientales. Le botaniste germano-néerlandais Rumphius (1627-1702) installé dans une île d'Indonésie, décrit un palmier, nommé rottang djerenang en malais, dont les indigènes extraient une résine des fruits, qui était envoyée en Chine par les commerçants chinois. Comme Hernandez, Rumphius ramène ce produit au sang-de-dragon de Dioscoride. L'identification botanique du palmier se fit au sous le nom de Daemonorops draco.

La réappropriation des remèdes traditionnels américains et asiatiques par la pharmacopée dioscorido-galénique sera finalement freinée par les profondes mutations de la médecine aux s. Les avancées de l'analyse chimique et de la physiologie vont peu à peu faire disparaître la prescription de plantes médicinales par la médecine scientifique moderne. Les pharmaciens qui procèdent à l'analyse chimique de la matière médicale s'aperçoivent que les sang-dragon extrait des Pterocarpus sont riches en tanin, tout comme les kino, le cachou ou la racine de tormentille. Le développement de la chimie permettra alors de passer de la matière médicale au principe actif, du quinquina à la quinine, de la digitale à la digitaline, de l'opium à la morphine ou de l'écorce de saule à l'acide salicylique.

La longue histoire du sang-dragon est traversée par deux phénomènes majeurs de l'époque moderne : les grandes découvertes et le développement des sciences. L'exploration intensive de la Terre offre de nouvelles ressources aux anciens remèdes de l'Antiquité et permet de sauver momentanément certains d'entre-eux d'une disparition inéluctable et dans le même temps les progrès de la physiologie et de la chimie, chamboulent complètement la pharmacologie et la médecine galénique, rendant obsolètes les anciens traitements de la .

Histoire

Antiquité gréco-romaine

La pharmacopée gréco-latine utilisait des substances rouge sang. La couleur rouge s'est imposée dans l'Antiquité gréco-romaine parce qu'elle renvoie au sang et au feu. Des substances d'origine minérale (comme le cinabre), végétales (comme la résine de dragonnier ou la garance) ou animale (comme la cochenille) fournissaient des pigments colorés rouges et des matières médicales.

Bien que nous disposions de sources textuelles anciennes assez abondantes, leur interprétation doit être faite avec précaution car les termes ont acquis de nouvelles acceptions au cours du temps. L'introduction du terme sang-de-dragon dans la pharmacopée européenne remonte au Grec du Dioscoride, auteur d'un ouvrage de référence (surtout connu sous son nom latin De materia medica) qui a été la principale source de connaissances en matière de remèdes de nature végétale, animale ou minérale, durant les qui ont précédé le développement des sciences biologiques et chimiques modernes. La notice qu'il consacre au sujet, porte sur le kinnabari (κιννάβαρι), terme pouvant prêter à confusion.

Dans son livre Des Pierres, le naturaliste grec Théophraste (-371, -288) avait décrit sans ambiguïté une espèce minérale composée de sulfure de mercure HgS, le cinabre, sous le nom de κιννάβαρι (kinnabari). Plus tard, Galien (+129, +216) continuera à désigner dans ses écrits pharmacologiques le cinabre par κιννάβαρι.

Au premier siècle, un changement terminologique s'opère avec Dioscoride et Pline. Ils désignent maintenant l'espèce minérale composée de HgS (le cinabre) par minium (ou en grec μίνιον minion) alors que le terme grec de κιννάβαρι kinnabari (et sa forme latine cinnabaris) désigne une résine rouge d'arbre aux propriétés pharmacologiques intéressantesbien que plus tard, certains auteurs comme Galien (129-216), garderont la valeur ancienne de « cinabre » à kinnabari . Dioscoride n'est toutefois pas très explicite à ce sujet:

thumb|upright=0.60|Flacon de sang de dragon du Dragonnier de Socotra

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|Certains se trompent en pensant que le kinnabari est identique à ce qu'on appelle minium [cinabre]...Quant au kinnabari [κινναβαρι], il est importé de Libye, se vend à prix d'or et est si rare qu'il permet à peine aux peintres de varier les contours. Il a une couleur profonde, ce qui fait que certains voient en lui du sang-dragon [αἷμα δρακόντιον]. Le kinnabari a les mêmes propriétés que l'hématite - il est particulièrement indiqué pour les remèdes ophtalmiques - à ceci près qu'il agit puissamment ; car il est plus astringent, d'où vient aussi qu'il arrête le sang et traite brûlures et éruptions cutanées lorsqu'il est mélangé à un onguent. (Matière médicale V, 94, trad. Trinquier)

Un ouvrage grec anonyme du premier siècle, Périple de la mer Érythrée indique que le est produit sur l'île de Socotra, d'où il provient sous forme de « larmes », ce qui oriente vers la résine du dragonnier de Socotra.

Pour Jean Trinquier, le kinnabari peut renvoyer à la résine du dragonnier de Socotra, du dragonnier des Canaries ou du rotang (le palmier sang-dragon d'Asie du Sud-Est). Les kinnabari indiens de Socotra (mentionnés par le Périple) et les kinnabari libyens (rapportés par Dioscoride) pourraient avoir d'abord été mentionnés dans les Libyka du roi Juba II de Maurétanie, puis via Sextius Niger, repris partiellement par Dioscoride et Pline.

En ce qui concerne le terme de sang de dragon venant de αἷμα δρακόντιον, aima drakontion, Trinquier remarque que le diminutif drakontion (dérivé de drakôn serpentEn grec, le terme δράκων drakôn désigne au départ la couleuvre (du genre Elaphe en Grèce) puis divers serpents de grande taille, comme les grands constricteurs d'Afrique et d'Asie, les pythons de la nomenclature moderne.) est très souvent employé pour désigner des plantes ayant quelques ressemblances avec des serpents (ainsi la serpentaire Dracunculus vulgaris nommée drakontion, tient son nom de sa tige tachetée comme la peau d'un serpent, suivant l'explication donnée par Théophraste lui-même). L'explication la plus vraisemblable de la motivation de drakontion serait l'aspect des branches du Dracaena évoquant les sinuosités de gros serpents en train de ramper.

Sur le même sujet, l'encyclopédiste romain Pline (23-79) écrivant à peu près à la même époque que Dioscoride, ne mentionne pas le terme de mais de saniem draconis . Et comme souvent avec Pline, le récit est empreint de merveilleux et de fantastique, sans qu'on sache s'il croyait vraiment à ses récits fantastiques. Il indique dans Naturalis Historia

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|Les Indiens appellent ainsi la sanie d'un serpent écrasé sous le poids d'éléphants mourants, mélangé au sang de l'un et l'autre animal, comme nous l'avons dit ; et il n'y a pas de couleur qui, dans la peinture, rende le sang de façon plus appropriée. Cette autre cinnabaris est de la plus grande utilité dans les antidotes et les médicaments. (Hist Nat. XXXIII, 115-116, trad. de Trinquier)

La sanie est une matière purulente d'odeur fétide, plus ou moins mêlée de sang, produite par des ulcères non soignés et des plaies infectées (définition du CNRTL). Trinquier a traduit draconis par « serpent » mais beaucoup d'auteurs ont choisi de traduire par « dragon ». Ainsi Schmitt, dans l'édition de la Pléiade choisit .

Ces dénominations pourraient s'expliquer par l'arrière-plan mythique de l'époque. Le s'inscrit sans heurt dans une série de notices relatives à la faune indienne, plus précisément à des animaux rampants dont le corps fournit des liquides aux propriétés étonnantes.

Les manuscrits latin des ouvrages de Dioscoride et de Pline continueront à circuler en Europe jusqu'à l'époque moderne et répandront constamment ces récits.

Ainsi au fil des siècles, le grec aima drakontion (sans qu'on sache si l'emploi de drakontion désigne littéralement un véritable reptile ou renvoie métaphoriquement à un arbre) et le latin saniem draconis seront traduit dans le lexique scientifique latin des apothicaires par sanguis draconis lequel donnera en français sang-de-dragon (puis sang-dragon). On passe ainsi imperceptiblement du grec drakon au latin draco, onis (Gaffiot) puis au français dragon .

L'ouvrage de matière médicale de Dioscoride fut traduit du grec en arabe à Bagdad au milieu du et devint le fondement de la pharmacopée musulmane. Une version améliorée de la traduction vit le jour à Cordoue, dans l'Espagne musulmane Al-Andalus, aux s. Le sang-de-dragon était un remède connu et utilisé par les médecins andalous. Le chirurgien Abu Al-Qasim (Albucasis) 940-1013 de Cordoue, indiquait qu'il fallait pour traiter les blessures, suturer les lèvres et . Le directeur du jardin botanique de Séville, Abulhayr Al-Isbili, décrit une plante qu'il nomme hayuzran en arabe andalou, correspondant au palmier lianescent de Malaisie le Calamus rotang, c'est-à-dire le Daemonorops draco d'Indonésie. Sans voie maritime directe, le sang-de-dragon venait avec les épices des ports du Levant et d'Égypte où il était acheminé par les marchands musulmans.

Le riche savoir pharmacologique perdu de l'Antiquité, va finalement revenir en Europe via le monde musulman.

Le premier médecin européen à se réapproprier la médecine savante gréco-romaine, qui est d'ailleurs un Catalan, Arnaud de Villeneuve, (1240-1311), mentionne dans certains de ses remèdes le sanguis draconnis.

Toutefois, si le remède était connu des médecins de la Renaissance, il était rare et cher. Le médecin Symphorien Champier (1471-1539) avoue avoir du mal à se procurer du sang-dragon car il (Le Myrouel des apothicaires, 1525). Le besoin de nouvelles sources se fait donc fortement sentir à cette époque.

À partir du