thumb|Le Judenrat du ghetto de Szydłowiec en 1939.

Les Judenrats (ou Judenräte, conseils juifs en allemand) étaient des corps administratifs formés dans les territoires occupés par l'Allemagne nazie. Composés des leaders des communautés juives, ils formaient le gouvernement de ces communautés et servaient d'intermédiaire entre les autorités nazies et la population. Ces conseils étaient forcés par l'occupant de fournir des Juifs qui devaient leur servir d'esclaves, et furent contraints d'aider à la déportation des populations vers les camps d'exterminationЭЕЭ|15153|ЮденратЯд Вашем. Энциклопедия Катастрофы. Юденрат.

Les Judenräte ont été mis en cause par Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal comme un exemple de ce que fut la collaboration de Juifs. Cette opinion a été contestée et a fait l'objet de polémiques..

Premiers Judenrats

Il est largement admis que la création du Judenrat a été inspirée par l'ordre du SS-Gruppenführer Reinhard Heydrich, et plus précisément par le compte-rendu de la réunion des commandants des Einsatzgruppen et des principaux départements du Bureau général de la police de sécurité, qui s'est tenue sous sa présidence à Berlin le . Or, la section juive du Service de la sûreté de la SS où travaillait Adolf Eichmann appelait dès 1937 à la création d’une organisation juive imposée (Zwangsorganisation) et strictement contrôlée à travers laquelle les ordonnances nazies seraient appliquées aux Juifs.

L’annexion de l’Autriche en constitua une occasion en or. Envoyé à Vienne, Eichmann réorganisa la communauté juive et fut ensuite autorisé à établir l’instance de contrôle souhaitée : le « Bureau central de l’émigration juive ». Devant le succès remporté par cette structure, qui réussit en six mois à déclencher l’émigration de près de , il fut suggéré lors de la célèbre réunion des principaux responsables du Reich, organisée dans le bureau de Göring, le de créer une instance similaire également dans « l’Ancien Reich ». La structure du pouvoir y étant différente, cette organisation revêtit une autre forme : celle d’une organisation à l’échelle du pays, appelée Reichsvereinigung der Juden in Deutschland (« Union du Reich des Juifs d’Allemagne ») qui commença à fonctionner en avant d’être légalisée le .

Parallèlement à ce qui se passait en Allemagne proprement dite, le modèle de Vienne fut appliqué aussi bien dans la ville libre de Dantzig, sous contrôle nazi, qu’à Prague, capitale du protectorat de Bohême-Moravie (territoires tchèques) récemment annexé. Ainsi, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, deux modèles de dirigeants s’étaient constitués : l’un local (comme à Vienne, Prague et Dantzig), l’autre à l’échelle nationale, comme en Allemagne proprement dite. Ce furent toujours les spécialistes de la « question juive » dans l’appareil de la Sûreté qui poussèrent à la création de cette direction, mais leur préférence allait au premier modèle, local et non stipulé par la loi, ce qui laissait une marge de manœuvre plus grande à l’autorité de tutelle..

Les premiers Judenrats furent créés durant l'occupation de la Pologne en automne 1939 sur ordre de Reinhard Heydrich, quelques semaines après le début de la Seconde Guerre mondiale. Au fur et à mesure de l'élargissement de l'occupation nazie, les Judenrats furent créés dans toutes les zones occupées, à l'exception de la France, de la Belgique et de la Grèce, probablement du fait que les Allemands avaient décidé de ne pas annexer ces régions. Mais dans ces territoires, les nazis prescrivirent à la communauté juive de créer un conseil des anciens en vue de veiller à l'application des ordres de l'occupant.

La zone territoriale de responsabilité relevant des Judenrats variait sans que l'on puisse déterminer un système de fixation des règles à ce propos. Un Judenrat pouvait correspondre au territoire d'une ville ou d'un village ou même parfois d'une région. En Allemagne, aux Pays-Bas, en Slovaquie (Ústredňa Židov), en Roumanie et dans le protectorat de Bohême-Moravie la juridiction des Judenrats s'étendait à toute une région.

Dans des cas isolés, les Juifs se créèrent leur propre organe d'auto-gouvernance, avant même que ne fût créé un Judenrat. De telles créations furent rendues nécessaires, pour organiser, dans la mesure du possible, la vie de la communauté, pour avoir des organes représentatifs en vue des discussions avec les occupants et d'acheter les fonctionnaires dans le but de protéger les Juifs, pour éloigner les pillards et les trublions et pour réglementer l'envoi des Juifs au travail obligatoire. À Kamin-Kachyrsky, par exemple, un organe autonome de ce type fonctionna pendant 3 moisА. Кардаш. «Юденрат».

Le rôle des Judenrats fait apparaître de grandes différences d'un pays à l'autre ou d'une région à l'autre. The Yad Vashem Encyclopedia of the ghettos during the HolocaustGuy Miron et Shlomit Shulhani Yad Vashem. 2009 explique clairement qu'on ne peut présenter le ghetto comme un phénomène univoque et invariableIvan Jablonka et Annette Wieviorka, Nouvelles perspectives sur la Shoah, Idées, PUF, 2013, p. 85. .

Structure et représentants du Judenrat Un Judenrat, conformément aux instructions d'Heydrich, fut créé dans chaque agglomération comprenant une population juive sur toute l'étendue du territoire occupé. Quand la population dépassait habitants, le Judenrat comprenait 24 membres. Quand elle ne dépassait pas ce chiffre, il en comprenait 12. Le chef du Judenrat était souvent appelé « judenalster » () — le staroste juif.

Beaucoup de Juifs s'imaginaient que le statut de membre du Judenrat garantissait dans une certaine mesure la vie même et pour cette raison le cadre du Judenrat était élargi autant que faire se pouvait. De plus les collaborateurs du Judenrat et la police juive recevaient plus de rations, plus d'avantages que les autres prisonniers du ghetto.

Le président du Judenrat (le « staroste juif ») était seul à être en contact avec les forces allemandes, ce qui fait que la population des ghettos pensait que les Allemands tenaient compte de son avis alors qu'en réalité le staroste transmettait et obéissait aux ordres des occupants. Pour la plupart des obligations imposées aux Judenrats, les conseillers juifs ne disposaient d'aucun pouvoir et les forces allemandes d'occupation ne tenaient aucun compte de leurs avis et, au mieux, le Judenrat parvenait, avec un peu de chance, à ajourner un temps la suite des massacres de prisonniers ou l'envoi des Juifs dans des camps d'extermination.

Constitution des Judenrats En Europe, de nombreuses actions sociales furent entreprises par les membres des Judenrats, les membres actifs des partis politiques et les organisations religieuses et de bienveillance. En Union Soviétique occupée, les Allemands tentèrent également de créer des Judenrats dans les communautés juives concernées. Comme d'une part, du fait des contacts durant la pratique religieuse, les instituteurs locaux ou les médecins connaissaient bien tous les Juifs de la communauté locale, et que d'autre part, du fait du mécontentement des Juifs à l'égard de l'attitude du pouvoir soviétique vis-à-vis du judaïsme, les Allemands pouvaient s'attendre à ce qu'ils remplissent correctement leur fonction de staroste juif ou de membre du Judenrat, là où il n'y avait pas d'autorité religieuse, les nazis chargèrent souvent des responsabilités d'un Judenrat ces médecins ou ces instituteurs locaux.

Le souhait des Allemands de nommer comme membre du Judenrat des Juifs connus du fait de leur activité, peut s'expliquer par plusieurs raisons. En premier lieu, cela leur donnait la possibilité de renforcer leur autorité vis-à-vis des représentants du ghetto et d'éviter ainsi les possibilités de troubles. En second lieu, l'exécution des ordres nazis par ces dirigeants du Judenrat humiliait ceux-ci, aux yeux des prisonniers, et diminuait d'autant leurs possibilités d'organiser des rébellions. En troisième lieu, le fait de conserver des autorités d'avant l'occupation, endormait la vigilance des Juifs et permettait de retarder le moment où le ghetto serait liquidé. En quatrième lieu, l'honorabilité des membres du Judenrat permettait de s'en servir utilement comme otages, du fait que lorsque les nazis s'en prenaient, sans hésitation, à la vie de ces personnes cela signifiait pour les simples prisonniers que leur propre vie ne représentait vraiment rien aux yeux de nazis.

Dans la plupart des cas, les Juifs ne voulaient pas travailler comme membre du Judenrat. La principale raison en était qu'ils ne voulaient pas entreprendre d'action contre les autres Juifs et n'aimaient pas se couvrir de déshonneur, en partie aussi parce que les risques dépassaient les avantages supposés liés à la fonction. Et encore parce que peu de gens étaient capables de supporter les humiliations continuelles qu'apportait inévitablement le travail au sein d'un Judenrat. Dans la ville de Velikié Louki, par exemple, le président du Judenrat, un certain Labasse, âgé de 65 ans, était obligé de répéter tous les jours en allemand la phrase suivante : « Moi, le juif Labasse, je vous annonce… que tous les Juifs sont à leur place… », etc. Si un seul Juif avait manqué, Labasse aurait été massacré sans pitié. Pourtant il fallait bien que l'on s'occupe de son frère juif dans les conditions inhumaines du ghetto et finalement les Juifs acceptaient de travailler pour le Judenrat dans l'espoir de sauver les leursА. Каганович. .

Le président du Judenrat choisissait comme membres les Juifs de la région, mais les nazis contrôlaient leur choix et l'administration allemande décidait toujours en dernier ressort. Parfois les dirigeants du Judenrat étaient choisis au hasard. Par exemple, à Vilnius, ne trouvant pas de rabbin sous la main, les Allemands confièrent l'organisation du Judenrat au premier venu servant dans la synagogue ; de même à Eupatoria en Crimée, les occupants confièrent aux dix premiers Juifs qui leur étaient tombés sous la main les fonctions de membres du Judenrat.

Assassinat des membres des Judenrats La composition des Judenrats se modifia rapidement. Les nazis tuèrent un grand nombre de membres des Judenrats ou les envoyèrent dans des camps de la mort au même titre qu'ils le faisaient avec les prisonniers des camps. En Europe occidentale 90 % des dirigeants des ghettos furent tués et dans la partie occupée de l'URSS on peut considérer que c'était 100 %. Ceux dont les Allemands n'étaient pas satisfaits ou qu'ils soupçonnaient ou qui ne se montraient pas assez modestes étaient tués immédiatement. Le résultat consistait en ce que les dirigeants de la communauté juive qui avaient été appelés lors de la création du ghetto, étaient constamment remplacés par des gens qui montraient comme seule qualité leur obéissance sans limite. Par exemple, le , les Allemands ordonnèrent au staroste du ghetto de Baranavitchy, Izakson, de dresser la liste des prisonniers en vue de les exterminer. Ce à quoi il répondit : — il fut fusillé avec d'autres choisis sans qu'il ait participé à leur choix. Le chef du ghetto de Lvov, Joseph Farnèse, à qui on ordonnait de présenter des listes de travailleurs pour les travaux forcés répondit : — et fut tué par les nazis, mais ses successeurs Adolf Rotfeld, Edouard Eberson et Landsberg ne résistèrent plus aux décisions des forces allemandes.

En cas d'insubordination, les membres des Judenrats étaient exterminés immédiatement. Dans le ghetto de Lvov, un seul président de Judenrat mourut de mort naturelle. Les trois autres furent tués par les Allemands. Dans le ghetto de Minsk, deux présidents de Judenrat furent tués par les Allemands, dans le ghetto de Vilnius, ce sont également deux présidents et divers membres du Judenrat qui furent tués. Dans le ghetto de Lida, dans le ghetto de Monastyrchtchina (Oblast de Smolensk) et à Khislavichy (Oblast de Smolensk) les premiers Judenrats, au complet, furent passés par les armes par les Allemands.