Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, est un magistrat, penseur politique, précurseur de la sociologie, philosophe et écrivain français des Lumières, né le à La Brède (Guyenne, près de Bordeaux) et mort le à Paris.
Jeune homme passionné par les sciences, plein d'esprit, Montesquieu publie anonymement les Lettres persanes (1721), un roman épistolaire qui fait la satire amusée de la société française de la Régence, vue par des Persans fictifs. Le roman met en cause les différents systèmes politiques et sociaux, y compris celui des Persans.
Il voyage ensuite en Europe et séjourne plus d'un an en Angleterre où il observe la monarchie constitutionnelle et parlementaire qui a remplacé la monarchie autocratique.
De retour dans son château de La Brède, il se consacre à ses grands ouvrages qui associent histoire et philosophie politique : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) et De l'esprit des lois (1748), dans lequel il développe sa réflexion sur la répartition des fonctions de l'État entre ses différentes composantes, appelée postérieurement « principe de séparation des pouvoirs ».
Montesquieu, avec entre autres John Locke, est l'un des penseurs de l'organisation politique et sociale sur lesquels les sociétés modernes et politiquement libérales s'appuient. Ses conceptions ont contribué à définir le principe des démocraties occidentales.
Biographie Fils aîné de Jacques de Secondat (1654-1713) et de Marie-Françoise de Pesnel (1665-1696), baronne de La Brède, Montesquieu naît dans une famille de magistrats (noblesse de robe, trésoriers à Bordeaux en 1544), au château de La Brède (près de Bordeaux, en Gironde), dont il porte d'abord le nom et auquel il reste toujours très attaché. Ses parents lui choisissent un mendiant pour parrain, afin qu'il se souvienne toute sa vie que les pauvres sont ses frèresCe fait fut d'ailleurs mentionné dans l'acte paroissial : « ce jour 18 janvier 1689, a été baptisé dans notre église paroissiale, le fils de M. de Secondat, notre seigneur. Il a été tenu sur les fonds par un pauvre mendiant de cette paroisse, nommé Charles, à telle fin que son parrain lui rappelle toute sa vie que les pauvres sont nos frères. Que le bon Dieu nous conserve cet enfant. ».
Il est le neveu de Jean-Baptiste de Secondat, baron de Montesquieu.
Après une scolarité au collège de Juilly et des études de droit, il devient conseiller au parlement de Bordeaux en 1714. Le à Bordeaux, il épouse Jeanne de Lartigue, une protestante issue d'une riche famille et de noblesse récente, originaire de Clairac, qui lui apporte une dot importante, alors que le protestantisme restait interdit en France, depuis la révocation de l'édit de Nantes en 1685. C'est en 1716, à la mort de son oncle, que Montesquieu hérite d'une vraie fortune, de la charge de président à mortier du parlement de Bordeaux et du titre de baron de Montesquieu, dont il prend le nom. Délaissant sa charge dès qu'il le peut, il s'intéresse au monde et au plaisir.
vignette|gauche|Le château de La Brède.
À cette époque l'Angleterre s'est constituée en monarchie constitutionnelle à la suite de la Glorieuse Révolution (1688-1689) et s'est unie à l'Écosse en 1707 pour former la Grande-Bretagne. En 1715, le Roi-Soleil s'éteint après un très long règne, lui succède un monarque plus effacé. Ces transformations nationales influencent grandement Montesquieu ; il s'y réfère souvent.
Montesquieu assume les responsabilités de directeur en 1718, 1726, 1735 et 1748 à l'Académie de Bordeaux. Montesquieu contribue activement à cette académie, par exemple en participant à ses activités scientifiques. Dans son Discours sur l’usage des glandes rénales, il propose une revue critique des hypothèses contemporaines sur ces organes (aujourd’hui appelés surrénales) dans le contexte d'un prix qu'il avait lui-même proposé en tant que directeur en 1718. En 1720, dans son Discours sur la cause de la pesanteur des corps, Montesquieu présente un résumé critique des différentes dissertations reçues par l’Académie royale de Bordeaux pour son prix annuel, avant d’en annoncer le lauréat.
Ses Observations sur l’histoire naturelle (1718–1724) constituent un ensemble plus personnel, dans lequel il consigne des observations faites au microscope (sur des insectes, des mousses, du gui, des grenouilles, etc.). Il y développe des hypothèses audacieuses marquées par une volonté d’explication mécaniste du vivant.
Il propose plusieurs contributions majeures à l’académie de Bordeaux, comme la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion (1716) qui montre à la fois une interprétation personnelle du fait religieux et une influence de Machiavel.
Il oriente sa curiosité vers la politique et l'analyse de la société à travers la littérature et la philosophie.
Dans les Lettres persanes, qu'il publie anonymement en à Amsterdam, il dépeint sur un ton humoristique et satirique la société française à travers le regard de visiteurs persans. Cette œuvre connaît un succès considérable : le côté exotique, parfois érotique, la veine satirique mais sur un ton spirituel et amusé sur lesquels joue Montesquieu, plaisent.
En , le parlement de Bordeaux, où Montesquieu siège comme président à mortier, intervient pour faire respecter un arrêt visant à mettre fin à la ségrégation dont sont victimes les cagots (ou gahets). Ces populations du Sud-Ouest, marginalisées en raison d'une fausse croyance les associant à la lèpre, étaient de ce fait souvent contraintes à exercer des métiers spécifiques comme celui de charpentier.
En , Montesquieu jouit de 29 000 livres de rente et témoigne à Mme de Lambert de sa satisfaction d'avoir, en quelques années, redressé sa situation financière et constitué un patrimoine qui écartait de lui les soucis financiers. Il règle la part d’héritage due à son frère Joseph, fixée à 30 000 livres par le testament de Jacques de Secondat, leur père..
Après son élection à l'Académie française (1728), il entreprend un long périple à travers l'Europe qui nourrit en profondeur sa réflexion.Il séjourne d'abord en Autriche et en Hongrie (d'avril à début ), puis passe près d'un an en Italie (d' à ). Après un parcours plus bref en Allemagne (août-) et en Hollande (), il s'installe pour dix-huit mois en Angleterre (de au printemps 1731). Lors de ces voyages, il observe attentivement la géographie, l'économie, la politique et les mœurs des pays qu'il visite. Il est initié à la franc-maçonnerie au sein de la loge londonienne Horn (le Cor) le .. Pour son appartenance à la franc-maçonnerie, Montesquieu est inquiété par l'intendant de Guyenne Claude Boucher et le cardinal de Fleury en 1737. Il continue néanmoins à fréquenter les loges bordelaises et parisiennes. (dont John Theophilus Desaguliers).
De retour au château de La Brède, en , il publie les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Ce texte est inspiré de ses voyages qui l'ont initié à la diplomatie et à la politique. Il a eu une influence certaine sur Decline and fall of the Roman Empire d'Edward Gibbon, qui est surtout une œuvre politique. Montesquieu explique lui-même dans une préface (non publiée de son vivant) qu'il a voulu expliquer le changement de régime, de la république à l'empire, puis qu'il est remonté de proche en proche pour en chercher les causesMontesquieu, Considérations sur les […] Romains, Œuvres complètes, t. II, Oxford, Voltaire Foundation, 2000, .. Il étend sa réflexion jusqu'à la fin de l'Empire romain d'Orient, autrement dit jusqu'à la chute de Constantinople (1453). La matière historique alimente surtout une réflexion politique, qui multiplie les références et les allusions à l'histoire moderne et surtout récente, voire contemporaine.
Vers 1739, il commence son maître-livre, De l'esprit des lois. D'abord publié anonymement en 1748, le livre acquiert rapidement une influence majeure. L'ouvrage, qui rencontre un énorme succès, établit les principes fondamentaux des sciences économiques et sociales et concentre toute la substance de la pensée libérale. Il est cependant critiqué et attaqué, notamment par les jansénistes, ce qui conduit son auteur à publier en 1750 la Défense de l'Esprit des lois. Il devient membre de l'Académie de Stanislas en .
L'Église catholique romaine interdit le livre — de même que de nombreux autres ouvrages de Montesquieu — en 1751 et l'inscrit à l'Index tout comme l'avaient été Machiavel, Montaigne et Descartes. On lui reproche notamment d'avoir fait primer des facteurs physiques et sociaux sur la religion.
L'expression d' «esprit des lois » laisse entendre qu'il y a une rationalité immanente aux institutions humaines. Tout s'explique, rien n'est par conséquent complètement absurde ou scandaleux : institutions et religions relèvent du même déterminisme géographique ou climatique, perdent tout privilège de statut et cessent d’être absoluesDenis Huisman, De Socrate à Foucault (pages célèbres de la philosophie occidentale), Paris, Perrin, 1989..
Dès la publication de ce monument, Montesquieu est entouré d'un véritable culte. À travers l'Europe, et particulièrement en Grande-Bretagne, De l'esprit des lois est couvert d'éloges. En 1754, il publie Lysimaque, essai politique qui est sa dernière œuvre, alors qu'il continue à travailler beaucoup, revoyant et corrigeant ses œuvres (notamment les Lettres persanes et L'Esprit des lois dont une édition posthume est publiée en 1758, dans ses Œuvres en trois tomes). Il ne finit jamais l'article qu'il avait proposé à D'Alembert pour l'Encyclopédie (alors que cet article avait déjà été dévolu à Voltaire, qui fournit le sien) : l'article « Goût » n'est qu'une ébauche à partir de documents anciens ; il trouve place néanmoins au tome VII (1757).
Montesquieu souffrait d'une vue déficiente, qui serait l'une des causes de l'abandon de sa charge de Président à mortier au Parlement de Bordeaux en 1748 après un diagnostic de cataracte. Pensées, n° 1805.. Sa cécité souvent mentionnée ne semble pas avoir eu de conséquences pour son œuvre.
C'est le qu'il meurt d'une « fièvre chaude » (fièvre ardente), il est inhumé le lendemain dans la chapelle Sainte-Geneviève de l'église Saint-Sulpice à ParisExtrait du registre paroissial de l'église Saint-Sulpice à Paris : « ledit jour () a esté fait le convoi et enterrement de haut et puissant seigneur Charles de Secondat, baron de Montesquieu et de la Brède, ancien président à mortier du parlement de Bordeaux, l'un des quarante de l'Académie françoise, décédé le jour d'hier rue Saint-Dominique, âgé de soixante-cinq ans, en présence de Messire Joseph de Marans, ancien maître des requestes honoraire et de Messire Charles Darmajant petit-fils du deffunt qui ont signé Marans, Darmajan, Guerin de Lamotte, de Guyonnet, de Guyonnet de Coulon, Marans cte d'Estillac, J. Rolland, vicaire » ; (registre détruit par l'incendie de 1871 mais acte recopié par l'archiviste Auguste Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, Paris, Henri Plon)..
Philosophie Principes
vignette|180px|Tome , édition de 1749 chez Châtelain.
Dans cette œuvre capitale, qui rencontra un énorme succès, Montesquieu tente de dégager les principes fondamentaux et la logique des différentes institutions politiques par l'étude des lois considérées comme simples rapports entre les réalités sociales. Cependant après sa mort, ses idées furent souvent radicalisées et les principes de son gouvernement monarchique furent interprétés de façon détournée. Ce n'est qu'au moment de la Révolution française que les révolutionnaires monarchiens tenteront vainement de les faire adopter par l'Assemblée constituante pour contrer l'abbé Sieyès, partisan de la rupture avec tout héritage et tout modèle.