Albert Thomas, né le à Champigny-sur-Marne (Seine) et mort le à Paris (Seine), est un homme politique français qui se distingue lors de la Première Guerre mondiale comme organisateur de la production d'armements et du travail ouvrier en temps de guerre. Il devient par la suite le premier directeur du Bureau international du travail à Genève.
Biographie
Jeunesse Albert Aristide Thomas est le fils du boulanger Aristide Hilaire ThomasAristide Thomas se prononce contre l'Empire au plébiscite du 8 mai 1870. Il est emprisonné lors de l'occupation prussienne., venu de Poitiers et établi à Paris, puis à ChampignyChampigny est un haut lieu des combats de la guerre de 1870 : l'offensive lancée sur l'unique pont de Champigny se solde le par des milliers de morts. Chaque année la ligue des Patriotes réunit des milliers de personnes devant un imposant monument aux morts ; en 1915 Albert Thomas est présent., et de Marie Louise Clémence Malloire, originaire de Normandie, fille du dirigeant d'une petite entreprise souvent au bord de la faillite. Il n'a connu aucun de ses frères et sœurs tous décédés avant sa naissance. C'est à son père imprégné de l'esprit de 1848, pétri de valeurs de paix et de travail qu'il doit son intérêt pour les questions sociales. De sa mère, il tient son énergie et la volonté de s'en sortir.
Élève brillant au lycée Michelet (Vanves), il y rencontre Fernand Maurette, futur géographe qui, à sa demande, le rejoindra au BIT en 1924 pour diriger la Direction des recherches. Lauréat du concours général d'histoire et de philosophie et financé par une bourse de voyage obtenue du ministre de l'Instruction publique, il se rend en Sibérie en 1898, prenant à Moscou le TranssibérienLe Transsibérien, Albert Thomas, texte extrait de La Russie, race colonisatrice. Impressions de voyage de Moscou à Tomsk, 1905. Éditions Magellan & Cie, 2013. jusqu'à son terminus d'alors, Krasnoïarsk. Il accomplit ensuite son année de service militaire, puis est reçu premier à l'École normale supérieure en 1899.
Ces années sont celles de la rencontre avec son professeur de lettres, Paul Desjardins, avec qui il ne cesse de correspondre. Une lettre écrite à celui-ci éclaire l'avenir du jeune Thomas : . Reçu premier au concours de l'agrégation d'histoire et de géographie en 1902, devant Lucien Febvre, il reprend ensuite ses pérégrinations intellectuelles en suivant d'abord des cours à l'université de Berlin, où par l'entremise de Lucien Herr, il entre en contact avec des milieux réformistes et s'intéresse à la vie syndicale et coopérative, puis en visitant l'Asie mineure, la Grèce et la Turquie en qualité de titulaire du prix fondé par la Revue générale des Sciences.
À son retour en France, il enseigne, de 1903 et 1905. Il publie successivement L'élection de Gueret au , Le syndicalisme allemand (1903), La Russie, race colonisatrice (1906), L'histoire du Second Empire (dans l'un des tomes de l'Histoire socialiste de Jaurès), L'histoire anecdotique du travail (1910), une étude sur La liberté de l'enseignement en France depuis 1789 (1911)... Il collabore à plusieurs périodiques socialistes : L'Humanité de Jean Jaurès à partir de 1904, L'Information de 1905 à 1910. Il fonde la Revue syndicaliste en 1905, puis la réunit en 1909 à la Revue socialiste dont il devient rédacteur en chefMichel Barras, Histoire de l'arsenal de Roanne, ).
Selon l'écrivaine Nina Berberova, Albert Thomas était membre de la franc-maçonnerie, et aurait atteint le et dernier degré du Rite écossais ancien et acceptéNina Berberova, Les Francs-maçons russes du , Actes Sud, Arles, 1990, , note 39..
Politique Militant syndicaliste et coopérateur, membre de la Fédération nationale des coopératives de consommation, proche du monde ouvrier, créateur en 1902 de la section locale du Parti socialiste français, membre en 1903 de la société coopérative campinoise La Travailleuse, il débute en politique en comme conseiller municipal socialiste de Champigny (dont il devient plus tard maire), avant d'être élu député socialiste de la Seine en 1910 ( de Sceaux) et réélu en 1914. Il est rapporteur en 1912-1913 pour le budget des chemins de fer dont il prône la nationalisation.
Lors de son premier conseil municipal en tant que maire de Champigny, le , il déclare : . Déjà en 1908, il avait pour la banlieue de grandes vues : il avait consacré à la démolition des fortifications et à l'utilisation de l'espace ainsi libéré une brochure, dans laquelle il demandait avec passion qu'on installe des jardins offerts aux promeneurs ouvriers. Il militait pour la départementalisation de l'agglomération, ce qui n'arrive que bien plus tard.
Devenu maire de Champigny, il applique son programme : contrôle plus serré du budget communal, abrogation des octrois, mise en règle des services techniques et création de nouveaux services municipaux, institution d'un statut du personnel communal, création de nouvelles classes dans les écoles, d'un service de médecine scolaire et institution de cours complémentaires gratuits et la construction d'un dispensaire, de bains-douches et d'un musée.
Entre 1912 et 1914, Albert Thomas réalise quelques-uns de ses projets : adoption d'un statut progressiste pour le personnel communal, rénovation des écoles, ouverture d'un service d'offres et de demandes d'emploi, d'une soupe populaire. Proche de Jaurès, il apparaît comme intelligent, précis et brillant, défendant ses idées sociales sur la durée du travail, les pensions de retraites, la politique minière ; mais c'est après la déclaration de guerre qu'il s'impose comme gestionnaire remarquable, à 36 ans. Viviani lui confie le sous-secrétariat d'État à l'artillerie et à l'équipement militaire dans son cabinet du . Il conserve ce même portefeuille dans le cabinet Briand du 29 octobre 1915 (les munitions étant substituées à l'équipement militaire). Ce sous-secrétariat d'État est converti pour lui en ministère de l'Armement et des Fabrications de guerre dans le cabinet Briand du 12 décembre 1916.
Depuis le siège de son ministère à l'hôtel Claridge, avenue des Champs-Élysées, il organise et coordonne la production nécessaire à l'armée française. À cette fin, il entre en contact étroit et constant avec nombre d'industriels de premier plan dont Robert Pinot, secrétaire général du Comité des forges et futur représentant patronal au conseil d'administration du BIT, Henri de Peyerimhoff, secrétaire général du Comité central des houillères de France, Louis Renault ou encore René P. Duchemin, qui devint président de la CGPF (Confédération générale de la production française). L'Union Sacrée lui permettait de faire travailler ensemble dirigeants industriels et syndicaux, sans sacrifier l'impératif de production à la protection des travailleurs, qu'il visite fréquemment dans les usines et harangue dans des discours patriotiques. Ce reproche, Richard Kuisel le développe en comparant les méthodes du socialiste avec celles de son successeur, Louis Loucheur : . Réélu député de la Seine en 1914, il est député du Tarn de 1919 à 1921. Puis, c'est la carrière internationale en tant que premier directeur du Bureau International du Travail à Genève.
La Grande Guerre, l'organisateur de la production d'armement Les socialistes entrent au gouvernement, lequel en charge Albert Thomas, alors âgé de 36 ans, de coordonner les chemins de fer, l'État-Major et le ministère des Travaux publics. Le train doit apporter au plus vite armes, munitions et troupes fraîches sur un front qui s'étend rapidement, alors que l'armée allemande envahit déjà le Nord de la France, qui abrite l'essentiel du charbon et de la richesse industrielle française. C'est Aristide Briand qui rappelle en effet le sous-lieutenant Thomas du d'infanterie territoriale où il est affecté en , lui ayant promis dès le 13 : Trois jours plus tard en effet, Albert Thomas est convié par arrêté des ministres de l'Intérieur et de la Guerre à participer aux travaux de la commission supérieure de la main-d’œuvre et du ravitaillement, présidée par Aristide Briand. C'est un autre socialiste, Léon Blum, chef de cabinet du ministère des Travaux publics, qui signe l'autorisation de déplacement du député mobiliséLaurent Dingli, Louis Renault, ).
On ne sait pas à quelle date Louis Renault et Albert Thomas se sont rencontrés. Dans , Louis Renault évoque en s'adressant à son vieux complice. Au cours de l'été 1914, Albert Thomas retrouve Louis Renault à la faculté des lettres de Bordeaux où se réunissent tous les quinze jours les représentants de l'État et de l'industrie privée. Le , Briand, Thomas et Renault, s'accordent quelques heures de détente à Herqueville, villégiature de Louis Renault en Normandie. Ils s'accordent sur le fait de donner à la France les armes qu'elle demande. Les centres de production sont situés dans les régions envahies ou dans les zones des armées. Les usines de fonte malléable indispensable pour la fabrication des culasses de moteur se trouvent dans les Ardennes, la production d'aluminium dans la région de Creil. Pour remplacer ces fournisseurs, Louis Renault a décidé de créer des fonderies à Billancourt. On manque de magnétos pour les moteurs d'avion. Le constructeur fait réquisitionner à son profit les ateliers de la société Bosch, ce qui lui permet de développer la Société d'éclairage électrique des véhicules (SEV).
Les 8 et , Renault est convoqué par le ministre de la guerre Messimy qui l'envoie voir le général Ronneaux puis le général Mangin à qui il demande si un obus est de l'embouti. Mangin l'envoie à Bourges observer le mode de fabrication des obus. Il constate : . Louis Renault retourne en région parisienne où il rencontre le colonel Obrecht, directeur de l'arsenal de Puteaux. En l'espace d'une nuit, les vingt premiers obus bi-bloc sont fabriqués à Billancourt. Le , Louis Renault reçoit l'ordre de replier ses installations sur les usines Rochet-Schneider de Lyon. Il faut douze trains pour réaliser ce déménagement. Par la suite Louis Renault participe tous les mois aux réunions des fabricants d'obus et de matériel lourd, présidées par le ministre de la guerre ou de l'armement. Il dirige en outre le groupement des constructeurs français d'armes portatives, de moteurs d'avion et de chars de combat. Enfin, il intègre plusieurs commissions consultatives comme celle consacrée à l'artillerie d'assaut. En , André Citroën, Louis Renault, et Robert Pinot prennent successivement la parole pour organiser le contrôle du personnel à l'intérieur des usines ; Albert Thomas n'est pas seul à travailler sur le sujet de l'armementPassages extraits de Laurent Dingli, Louis Renault, op. cit..
Soutenu par une meilleure organisation des pouvoirs publics, Renault produit plus de obus de 75 par jour en , devant le groupe Marine de l'État avec deux fois moins d'obus produits, Schneider qui se contente de obus et Saint Étienne en queue avec 800 obus. Les difficultés d'approvisionnement en métal et la nécessité de répartir les efforts sur d'autres matériels entraînent une baisse générale de la production à la fin de 1915. Renault fournit pourtant la moitié des obus livrés à l'armée par le groupe de Paris.
Louis Renault se plaint des lourdeurs administratives, il appelle l'attention d'Albert Thomas sur les difficultés dues aux retards des transports, conseille d'aménager les quais de Seine pour faciliter les déchargements de charbon et propose d'étudier le travail de nuit afin d'activer l'acheminement de l'acier par voie fluviale. À différentes reprises, les fabrications de guerre sont sur le point d'être arrêtées faute de matières premières. Au cours de l'hiver 1916-1917, la situation paraît critique. Billancourt n'a plus d'acier pour fabriquer des moteurs d'avion, les tracteurs d'artillerie ou les canons à longue portée : , écrit Albert Thomas au service des Forges.