En logique, un dilemme (du , dilemma « double proposition ») est un raisonnement qui, partant de la disjonction de deux propositions (p ou q) établit que chacune des deux mène à une même conclusion, laquelle par conséquent s'impose (sans qu'il soit nécessaire de savoir si c'est p ou q ou les deux qui sont vraies ; par contre la conclusion reste indéterminée si l'on établit que p et q sont toutes les deux fausses). Un exemple courant est ce qu'on peut appeler le « dilemme des conseils de classe » : ou cet élève n'a pas travaillé ou il n'a pas les moyens, en tout état de cause il ne peut passer dans la classe supérieure… On voit immédiatement sur cet exemple combien le sens de « dilemme » pour le logicien est éloigné du sens courant qui l'associe à un choix difficile sinon tragique.

Plus largement, un dilemme est une situation qui offre une alternative, menant à des résultats différents, dont les deux partis sont d'égal intérêt. Généralement les possibilités offertes sont présentées aussi attirantes ou repoussantes l'une que l'autre ; mais cette considération est, d'un point de vue logique, sans intérêt (être « aussi petit » ou « aussi grand » ; c'est toujours « avoir la même taille »). Plus largement encore, un dilemme est synonyme de choix difficile ou douloureux (« choix cornélien » : choisir entre l'amour et l'honneur, dans Le Cid). En termes de philosophie morale, le dilemme exprime la situation où se trouve un agent lorsqu'il doit faire A et B mais ne peut faire à la fois A et B, ce qui le contraint donc à choisir entre l'un ou l'autre : quel que soit son choix, il n'aura pas rempli l'une de ses deux obligations.

Dilemme en philosophie morale Le dilemme moral n'a pas, d'une manière générale, été pris au sérieux avant le Christine Tappolet, article « Dilemmes moraux » dans le Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale (dir. Monique Canto-Sperber), PUF, 1996 (PUF Quadrige, 2004) Voir l'entrée Moral Dilemmas dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy. . En effet, les philosophes antérieurs niaient pour la plupart sa possibilité. La possibilité de choix difficiles a bien sûr été envisagée : ainsi, Platon, dans le cadre d'une discussion sur la définition de la justice, au livre I de La République, demande s'il faut rendre une arme qui a été prêtée à son propriétaire, si celui-ci est devenu fou. Mais dans ce cas, il est clair que l'obligation de sécurité prime sur celle de rendre l'arme, qui pourra être rendue après : il ne s'agit donc pas, en fait, d'un véritable dilemme. De même, Aristote évoque de tels cas difficiles lorsqu'il discute du volontaire, de l'involontaire et du non-volontaire (Éthique à Nicomaque, III, 1). Mais, pour lui, de tels cas (par exemple, « si un tyran nous ordonne d'accomplir une action honteuse, alors qu'il tient en son pouvoir nos parents et nos enfants » Aristote, Éthique à Nicomaque, III, 1 (1110a-5).), sont des « actions mixtes », entre le volontaire et l'involontaire. La délibération aristotélicienne portant sur le contingent, c'est-à-dire sur le possible, la notion moderne de dilemme, qui nous confronte à un « choix impossible », semble étrangère à son cadre théorique : que pourrait, en effet, signifier un choix impossible — mais pourtant nécessaire ? En médecine, la question de l'aide au suicide est un dilemme classique: faut-il abréger les souffrances d'un patient atteint d'une maladie incurable, ou faut-il maintenir la vie à tout prix, règle présente dans le serment d'Hippocrate ?

Parmi les philosophes qui nient l'existence de dilemmes authentiques, on peut citer Thomas d'Aquin, Kant, John Stuart Mill, et, au , W. D. Ross. Bernard Williams, au contraire, fait partie de ceux qui défendent leur possibilité. Parmi ces derniers, deux théories éthiques principales s'opposent : l'une affirme qu'il n'est pas possible d'exclure les dilemmes moraux d'une théorie (et donc que les théories qui le font sont logiquement incohérentes) ; l'autre, que même si c'est possible, ce n'est pas désirable. Au contraire, les théories qui cherchent à exclure les dilemmes moraux ne le font pas nécessairement pour des raisons de cohérence ou de consistance, au sens de la logique déontique. En effet, l'un des motifs puissants pour exclure la possibilité des dilemmes, c'est de donner aux règles morales la fonction de prescrire le choix d'une (et d'une seule) action. Des théories qui assignent cette fonction aux règles morales sont dites prescriptivistes. Au contraire, dans le cadre d'un dilemme, les lois morales ne permettent pas de choisir.

Thomas d'Aquin, Kant et Mill Ainsi, Thomas d'Aquin nie la possibilité de dilemmes moraux qui ne résultent pas d'une faute morale de l'agent. Il distingue ainsi le dilemme secundum quid, qui procède d'une conscience erronée (ou d'une erreur de délibération) du dilemme simpliciter. Selon lui, si une théorie morale admet la possibilité de cette dernière forme de dilemme, elle est nécessairement fausse Somme théologique, I, II, 19 6 ad. 3; II, II, 62, 2; III, 64 6 ad. 3; De veritate, 17, 4 ad. 8. Références données par Christine Tappolet, art. cit. .

De même, Kant, fondateur d'une éthique déontologique, et John Stuart Mill, penseur de l'utilitarisme et d'une éthique conséquentialiste, dénient la possibilité de dilemmes authentiques. Kant élabore en effet une morale rationnelle ; pour lui, les principes exprimant les devoirs ne peuvent être contradictoires : des normes morales antinomiques ne peuvent exister. Dès lors, il ne peut y avoir de conflit des devoirs. Il admet néanmoins la possibilité d'un conflit sur le fondement des devoirs (Métaphysique des mœurs, II).

Pour Mill, l'utilitarisme a précisément pour avantage de résoudre les dilemmes apparents (Utilitarisme, II, 25).

La question des dilemmes au Beaucoup de philosophes contemporains admettent, au contraire, la possibilité des dilemmes moraux authentiques. L'exemple à la source de nombreux débats est celui pris par Jean-Paul Sartre dans L'existentialisme est un humanisme (1946) : un élève hésite entre rejoindre les Forces françaises en exil, et ainsi venger son père ; ou rester auprès de sa mère, et l'aider à vivre. John Lemmon et Bernard Williams défendent ainsi la possibilité des dilemmes John Lemmon, "Moral dilemmas", 1962; Bernard Williams, Ethical consistency, Proceedings of the Aristotelician Society, sup. vol. 39, 1965 (traduit dans La fortune morale, PUF, 1994) et Consistency and realism, Proceedings of the Aristotelician Society, sup. vol. 40, 1966; republié dans Problems of the Self: Philosophical Papers, 1973). Articles cités par Christine Tappolet, art. cit. .

Le problème du dilemme se divise en deux questions: l'une est d'ordre épistémologique, l'autre va au-delà d'une simple question épistémologique. La question épistémologique recouvre les cas où il est difficile de savoir quel est mon devoir. Mais il ne s'agit pas alors d'un dilemme authentique, dans la mesure où j'ai le devoir de choisir telle ou telle action. Le dilemme authentique recouvre, quant à lui, le cas où deux actions sont obligatoires, du point de vue moral, mais où je ne peux faire les deux.

Bernard Williams (1965) distingue ainsi deux types de conflits d'obligations : l'une des obligations est plus forte que l'autre. Il s'agit alors d'un « conflit soluble ». les deux obligations sont équivalentes: il s'agit alors d'un « conflit insoluble ».

L'exemple de Sartre illustre le cas du conflit insoluble. Le conflit soluble peut lui, être illustré de la façon suivante: j'ai un rendez-vous avec une personne, mais lorsque j'y vais, j'assiste en chemin à un accident. L'obligation morale de porter assistance à une personne en danger l'emporte alors sur l'obligation de tenir ma promesse d'aller au rendez-vous Exemple donné par Terrance McConnell dans Moral dilemmas and Consistency in Ethics (1978), cité par Christine Tappolet, art.cit.. Il semble qu'on puisse éviter les dilemmes en organisant de façon hiérarchique les préceptes moraux (par exemple, l'obligation de ne pas nuire, ou harm principle, primerait sur la promesse). Mais W. D. Ross (1930) a remarqué qu'il n'est pas possible d'établir une hiérarchie, en soi, des préceptes moraux : dans certains cas, l'obligation de tenir sa promesse prime sur le principe de non-nuisance (harm principle), dans la mesure où le mal à éviter est peu important W. D. Ross, The Right and the Good, 1930, chapitre II. Cité par l'article « Moral dilemmas » de la Stanford Encyclopedia. .

En outre, même s'il y avait une hiérarchie des normes morales, qui ne varierait pas selon les circonstances, on serait confronté au cas où un même principe moral commande deux actions qui ne peuvent être simultanément choisies: Walter Sinnot-Armstrong appelle ces dilemmes des cas symétriques Walter Sinnot-Armstrong (1988), Moral Dilemmas, Oxford: Basil Blackwell. Chapitre II. Cité par l'article « Moral dilemmas » de la Stanford Encyclopedia. . Le Choix de Sophie (1979), de William Styron, illustre cette possibilité: un garde dans un camp de concentration oblige une mère à choisir, entre ses deux enfants, lequel sera tué; en ajoutant que si la mère ne choisit pas, les deux seront tués.

Il faut ajouter que même un système de règles cohérent, et admettant donc le principe de non-contradiction, peut générer des dilemmes. Ruth Marcus (1980) donne ainsi une définition d'un « ensemble de règles comme cohérent [consistent] s'il y a un monde possible dans lequel elles peuvent toutes être obéies dans toutes les circonstances de ce monde ». Ainsi, « les règles sont cohérentes [consistent] s'il y a des circonstances possibles dans lesquelles aucun conflit n'émergera », et non cohérentes « s'il n'y a aucune circonstance, aucun monde possible, dans lequel toutes les règles peuvent être satisfaites » En anglais: Ruth Marcus (1980, p.28-29) “define a set of rules as consistent if there is some possible world in which they are all obeyable in all circumstances in that world.” Thus, “rules are consistent if there are possible circumstances in which no conflict will emerge,” and “a set of rules is inconsistent if there are no circumstances, no possible world, in which all the rules are satisfiable”. Cité dans l'article Moral dilemmas de la Stanford Encyclopedia..

Il y a deux positions possibles à l'égard de ces conflits d'obligations. La première affirme que, dans le cas des conflits solubles (une obligation prime sur l'autre), l'obligation inférieure est éliminée: les obligations sont absolues, et la seule réelle est celle qui prime. Ainsi, mon devoir d'aider quelqu'un prime sur ma promesse d'aller à un rendez-vous, et élimine celle-ci en tant qu'obligation morale.

On peut considérer, au contraire, que l'obligation de rang inférieure ne disparaît pas pour autant. Ainsi, pour Bernard Williams (1965), « il me semble impossible de s'en tenir à une présentation logique qui fasse que le conflit ait comme conséquence nécessaire qu'un des devoirs doive être totalement rejeté, en ce sens qu'on deviendrait convaincu qu'il n'avait pas véritablement de réalité ».

Trois arguments en faveur des dilemmes Trois arguments principaux sont utilisés à l'appui de l'existence des dilemmes moraux : l'argument du sentiment moral ; l'argument de la symétrie ; l'argument de l'incommensurabilité.