vignette|upright=1.2|Le tombeau de la comtesse des Ténèbres dans le parc du château d’Eishausen à Hildburghausen (Allemagne, Thuringe).
La « comtesse des Ténèbres (Dunkelgräfin) » est une femme dont l'identité demeure à ce jour inconnue, et qui vécut, vêtue de noir et voilée, à Hildburghausen (duché de Saxe-Hildburghausen, aujourd'hui en Thuringe) de 1807 à sa mort le ; son comportement et la dissimulation de son visage sont à l'origine de diverses théories sur son identité. Personne ne connaissait cette identité, mais comme elle était toujours voilée, elle fut surnommée « la Comtesse des Ténèbres ».
Cette énigme fut pendant longtemps liée à Marie-Thérèse de France, fille de France, alias Madame Royale, fille aînée du roi de France Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette d’Autriche. L’identité de Marie-Thérèse et de la duchesse d’Angoulême fut cependant discutée par de nombreux historiens, arguant que les deux facettes de la princesse seraient en réalité deux femmes différentes. Dès le , dans des familles souveraines d'Allemagne, apparaît en effet la rumeur selon laquelle une substitution aurait permis à Marie-Thérèse de se retirer du monde, tandis qu’une autre personne aurait pris sa place auprès de Louis XVIII et au sein de la famille royale. Marie-Thérèse aurait été placée sous la protection d’un diplomate hollandais, Leonardus Van der Valck dit « Vavel de Versay » et aurait vécu en sa compagnie, sous le nom de « comtesse des Ténèbres », tout d’abord à Hildburghausen, puis au château d’Eishausen à d'Hildburghausen jusqu’à sa mort en 1837.
Si de nombreux éléments semblaient accréditer cette thèse, défendue par certains historiens, les analyses génétiques ont démontré qu'il ne pouvait y avoir identité de personnes entre la Comtesse des Ténèbres et Madame Royale ; l’énigme n’a cependant toujours pas, à ce jour, été résolue.
Le mystère d’Hildburghausen
En 1803, apparaît en Allemagne un couple étrange. La femme est totalement vêtue de noir, le visage dissimulé d’un épais voile noir, avec un compagnon et un cocher (nommé Scharre) qui lui témoignent un immense respect. L’homme, quant à lui, se fait appeler le « comte Vavel de Versay » mais il n’est pas allemand puisqu’il s’agit en réalité d’un Hollandais du nom de Leonardus Cornelius Van der Valck, né le à Amsterdam, fils d’Adrianus Van der Valck et de Maria Johanna van Moorsel, dont le cursus l’a mené à être secrétaire à l’ambassade de Hollande à Paris de juillet 1798 à avril 1799.
Lors de l'inventaire effectué à sa mort, on constatera que le linge de la « dame » était brodé de fleurs de lys. Cette « dame » est habillée de vêtements noirs, de voiles sombres et de gants foncés, ce qui lui vaut — et aujourd’hui encore — le surnom de « comtesse des Ténèbres » (en langue allemande, Dunkelgräfin) donné par Karl Kühner, fils du pasteur Heinrich Kühner avec lequel le comte Vavel de Versay avait entretenu une correspondance fournie.
Résidences itinérantes (des années 1790 à 1807)
En juin 1803, le couple arrive à Ingelfingen, petite principauté des princes de Hohenlohe située dans le Wurtemberg auquel elle fut plus tard incorporée (des recherches menées par les historiens ont établi que le comte était très lié à la famille Hohenlohe-Bartenstein). Il reçoit un abondant courrier, entretenant notamment une correspondance nourrie avec la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort, épouse du duc d’Enghien, qui demeure à Ettenheim (duché de Bade).
Le , au lendemain de l’arrestation du duc d’Enghien, le couple quitte précipitamment Ingelfingen puis se réfugie en Wurtemberg. Le comte et la « dame » résideront quelque temps à Gerlingen, non loin de Stuttgart.
En 1806, le couple séjourne dans un château isolé près de Leyde, en Hollande.
Résidence à Hildburghausen (1807-1845)
Le , le mystérieux couple s’installe à Hildburghausen, en Thuringe, où il bénéficie de la protection des souverains locaux, le duc Frédéric de Saxe-Hildburghausen et son épouse, Charlotte de Mecklembourg-Strelitz, nièce de l'amie d'enfance de Marie-Antoinette. La duchesse Charlotte s’intéresse personnellement au couple, facilitant leur logement successivement chez divers notables de la ville (« Hôtel d’Angleterre », pavillon ducal, maison Radefeld).
La vie quotidienne du couple est organisée autour de la protection de la dame : nul ne doit l’approcher, ni tenter de voir son visage qu’elle dissimule sous d’épais voiles noirs. Johanna Weber, la cuisinière attachée au couple à Eishausen, se voit interdire l’accès aux pièces de la maison autres que la cuisine. Le couple effectue de nombreuses promenades en voiture.
Installation à Eishausen
En 1810, la couronne d’Hildburghausen hérite des biens du baron de Hessberg, parmi lesquels figure le château d’Eishausen, situé à sept kilomètres d’Hildburghausen. Le , ce château est loué, par l’administration des Domaines, au sénateur Andreae qui le sous-loue au comte Vavel de Versay. Le bail du château sera renouvelé chaque année jusqu’à la mort du comte en 1845, avec l’autorisation des souverains successifs.
Le château ressemblait aux propriétés seigneuriales : une grande maison à trois niveaux, un bloc carré et massif auquel on pénètre par deux perrons. Il était situé près de la grand-route de Cobourg, au-delà de la rivière Rodach, à l’extrémité du village ; une allée de marronniers — qui existe encore — menait du château au presbytère. En 1873, lors de sa démolition, on découvrira un souterrain partant des caves du château et aboutissant à un bois, situé non loin de là… Ce souterrain, qui fut bouché lors des travaux de démolition, aurait permis à la famille ducale d’Hildburghausen de rendre anonymement visite au couple (hypothèse non prouvée - la famille régnante n'a jamais visité le couple à Hildburghausen, encore moins à Eishausen).
Le couple résidera définitivement à Eishausen, pratiquement coupé du monde, et selon un train de vie princier avec par exemple des vins de grands crus, des liqueurs, des toilettes de Paris, de l’agneau pascal, des légumes de Bamberg.
La dame loge au second étage du château, dans un appartement donnant à l’est et au sud tandis que le comte loge dans un autre appartement, ouvrant au nord et au sud ; elle ne sort presque jamais, sauf pour se promener dans un enclos près du château.
En 1826, à la suite de la réorganisation des duchés saxons, le duché d’Hildburghausen est incorporé au duché de Saxe-Meiningen : les nouvelles autorités reprendront à leur compte les mêmes mesures de protection envers le comte Vavel de Versay et sa compagne que celles prises précédemment en s’abstenant, notamment, de vérifier leurs papiers.
Décès de la « Dunkelgrafin »
La dame décède le , au château d’Eishausen, sans prêtre ni médecin, veillée seulement par Vavel de Versay. Elle est inhumée — civilement — trois jours plus tard au Jardin de la Montagne, petite colline surplombant Hildburghausen. La cause de son décès est inconnue. La tombe sera ouverte le et les restes seront identifiés comme étant ceux d’une femme.
Le docteur Lommler, chargé d’établir le certificat de décès, affirma que la défunte devait avoir une soixantaine d’années et que son visage présentait une ressemblance frappante avec celui de la reine Marie-Antoinette. Grâce à une discrète intervention du duc Bernard Erich de Saxe-Meiningen-Hildburghausen, l’ensemble des biens de la succession, principalement des effets vestimentaires, fut remis au comte Vavel de Versay.
Décès du « Dunkelgraf »
Le comte Vavel de Versay décède le et est inhumé au cimetière d’Eishausen.
L’examen de ses papiers personnels, après son décès, révèlera l’identité de la « dame » : Sophie Botta, 58 ans, célibataire, ayant des origines westphaliennes ; en dépit des minutieuses recherches effectuées par les historiens français et allemands, il ne fut retrouvé aucune trace de Sophie Botta dans les registres de Westphalie.
Une affaire d’identité
Le mystère d’Hildburghausen repose sur une double question essentielle : qui pouvait être cette « dame » et pourquoi fut-elle volontairement recluse loin du monde dans ces conditions ? Sur ces points, les historiens qui ont étudié l’« affaire » tiennent pour acquis les éléments suivants :
l’énigme de Hildburghausen consiste en un secret de très grande importance et qui devait être gardé à tout prix ; l’objet de ce secret était la « dame » qui était née vers 1778 ; le couple ducal de Hildburghausen connaissait l’identité de l’étrangère et savait par conséquent les raisons de sa retraite ; la dame n’était pas séquestrée contre sa volonté par son compagnon ; les moyens extraordinaires employés pour garder ce secret en soulignent l’importance.
L'hypothèse de Marie-Thérèse de France
L'identité de la Comtesse des Ténèbres et de Marie-Thérèse de France a été, pendant plus d'un siècle, le cœur de l'énigme ; les analyses ADN ont aujourd'hui complètement écarté cette hypothèse, depuis longtemps réfutée par de nombreux témoins et historiens.
Faits et présomptions
Selon certains historiens, plusieurs éléments peuvent accréditer la thèse selon laquelle cette mystérieuse femme était Marie-Thérèse de France, fille de Louis XVI :
Physiquement Malgré l’épais voile noir qui le dissimulait, le visage de la comtesse fut aperçu à deux reprises, outre le fait qu’il fut exposé au regard de ceux qui assistèrent à ses obsèques. Tous ceux qui le virent, et qui furent ultérieurement mis en présence de portraits de la reine Marie-Antoinette ou de portraits de Marie-Thérèse peints avant 1795, jurèrent de bonne foi qu’ils reconnaissaient, en ces deux femmes, les traits de la mystérieuse comtesse.
Les faits physiologiques sont en effet particulièrement troublants : autant Marie-Thérèse et la comtesse des Ténèbres présentaient de grandes similitudes physiologiques avec Marie-Antoinette, autant la duchesse d’Angoulême ressemblait indubitablement à Louis XVI et ne présentait aucune des caractéristiques physiques de Marie-Antoinette.
Psychologiquement La duchesse d’Angoulême adoptera, sous la Restauration, une attitude qui ne sera pas sans rebuter tous les anciens familiers de Versailles : rejetant systématiquement tout souvenir de Marie-Antoinette (dont elle refusera d’honorer la mémoire), elle exclut systématiquement de la Cour et de son entourage toutes les personnes qui, avant la Révolution, avaient fréquenté la famille royale. Son caractère s'inscrira en contradiction avec tous les principes d’éducation et de bonté inculqués par Louis XVI et Marie-Antoinette à leurs enfants.
De nombreux graphologues ont comparé les lettres écrites par Marie-Thérèse pendant sa captivité au Temple, avec celles écrites ultérieurement par la duchesse d’Angoulême et ont conclu que ces lettres ne pouvaient émaner de la même personne.
Matériellement De nombreux éléments de la vie de la comtesse, à Eishausen, indiquent son appartenance à une famille royale, voire sa proximité avec la maison de Bourbon : linge marqué de fleurs de lis, train de vie particulièrement élevé, et surtout protection systématique et pointilleuse des autorités : d’abord, de la part de la famille ducale de Saxe-Hildburghausen puis, à partir de 1826, de la part de la famille grand-ducale de Saxe-Meiningen-Hildburghausen.