Mathieu Crickboom, né à Hodimont (Verviers, Belgique) le et mort à Ixelles (Bruxelles, Belgique) le ., est un violoniste, compositeur, chef d'orchestre et pédagogue belge.

Formation musicale Mathieu Gérard Adelin Crickbooom, né à Hodimont (Verviers, Belgique) le , est le fils de Mathieu Joseph Crickbooom, ouvrier fileur et violoniste amateur qui était membre de diverses sociétés chorales dans la région de Verviers. La famille Crickbooom est particulièrement portée sur la musique : ses deux sœurs aînées, Henriette et Jeanne et son frère cadet, Joseph, sont initiés à la musique par leur père.

Comme les autres membres de sa famille, il apprend les premiers rudiments du solfège avec son père. À neuf ans, Mathieu est inscrit à l’École de musique de Verviers. Il y apprend le solfège et le violon avec Louis Lelotte, Alphonse Voncken puis Louis Kéfer et le piano avec François Duyzings. Même si une myopie sévère le gêne pour lire la musique, il fait de rapides progrès et est bientôt capable de jouer avec des élèves plus âgés. Chez le violoniste Octave GrisardLe violoniste Octave Grisard (Verviers 1867-Bruxelles 1936) était également connu par ses talents pour l'harmonie. Lekeu, Guillaume, Verdebout, Luc (éd.), Correspondance, Liège, Mardaga, 1993, p. 14., il côtoie son professeur Antoine GrignardAntoine Grignard (Verviers 1864 - Verviers 1948), violoniste, professeur de violon et de solfège à l'école de musique de Verviers de 1879 à 1922, directeur à l'école de musique de Dison. Lekeu, Guillaume, Verdebout, Luc, , . et l'altiste Servais LempereurServais Lempereur (Verviers 1862 - Verviers 1921), altiste à l'Orchestre Symphonique de Verviers, altiste et répétiteur des chœurs au Théâtre de Verviers et premier baryton à l'Orchestre d'Harmonie. Lekeu, Guillaume, Verdebout, Luc, , .. Ensemble, ils déchiffrent notamment les partitions de Pleyel, Mazas, Viotti et Spohr. C'est dans ce cercle que Mathieu Crickboom fait la connaissance de Guillaume Lekeu, qui habite à Poitiers mais profite de ses vacances pour revenir à Verviers. Les deux musiciens deviennent très bons amis.

Dès l'âge de douze ans, Crickboom fait partie de l'orchestre de la Société d'Harmonie de Verviers, dirigée par Louis Kéfer. En 1887, à l'âge de seize ans, il remporte la médaille de vermeil pour le violon à l'École de musique de Verviers en interprétant le Premier concerto d'Henry Vieuxtemps et le Concerto en sol de Max Bruch. Le , il entre dans la classe de perfectionnement en violon d'Eugène Ysaÿe, nommé professeur au Conservatoire royal de Bruxelles le . Le frère cadet de Mathieu, Joseph Crickboom (né à Hodimont le et mort à Bruxelles le ), a aussi été élève d’Ysaÿe au Conservatoire de BruxellesMarie Cornaz, , ..

La même année, il se présente à un concours organisé par le Théâtre royal de la Monnaie qui souhaite recruter des musiciens d'orchestre. Crickboom triomphe et se classe premier, mais au vu de son jeune âge, le Théâtre ne lui confie pas immédiatement le statut de violoniste soliste. En effet, durant un an, il est d'abord chef d'attaque des premiers violons avant d'obtenir le statut de soliste, poste qu'il occupe jusqu’en 1890Mathieu Debaar, , ..

En 1888, le jeune Crickboom obtient le premier prix de violon avec la plus grande distinction dans la classe d'YsaÿeGuillaume Lekeu, Luc Verdebout, op.cit., p. 466.. C'est le premier élève d'Ysaÿe à recevoir un premier prix, ce dernier se montre donc très enthousiaste envers Crickboom, comme en témoignent les quelques mots que le professeur laisse dans le registre d'examens : « c’est un artiste ; très bon musicien ; grande et belle technique d’archet et de doigts ; bel avenir ; homme sérieux ». Peu après, Mathieu Crickboom devient répétiteur de cette classe lorsque Ysaÿe est absent. Le , il exécute la Symphonie héroïque et le Concerto pour violon de Beethoven lors d'un concert donné à l'occasion de la distribution des prix aux lauréats des concours de 1887L'Indépendance belge du 7 avril 1888, p. 3.. Au Conservatoire de Bruxelles, Mathieu Crickboom apprend l'harmonie et la musique de chambre avec les deux frères verviétois Auguste et Joseph DupontMathieu Debaar, op.cit., p. 10.. En 1889, il obtient son diplôme supérieur avec la plus grande distinction.

Souvenirs d'enfance Le fonds Mathieu Crickboom de la Bibliothèque royale de Belgique conserve le témoignage auto-biographique suivantKBR, Mus. Ms. 674/26 A (Souvenirs de l'enfance musicale de Mathieu Crickboom par lui-même), 10 p. :

Mon père, simple fileur, mais ouvrier d’élite, professait pour la musique, et plus spécialement pour le violon, une affection sans limites. Cet amour si entier, si passionné, me destinait dès ma naissance à faire des études musicales. Quoique n’ayant commencé ses études musicales qu’à l’âge de , mon père possédait de tels dons qu’il devint en très peu de temps un musicien parfait et un violoniste de la meilleure école. Son professeur, Decloux, disait souvent : . Aujourd’hui encore, cette opinion du vieux professeur me paraît raisonnable. Il possédait de plus une mémoire excellente et il lui arriva fréquemment de reproduire exactement, après une seule audition, les paroles et la musique d’un morceau qu’il avait entendu la veille. Une nature si débordante de musique, que tous ses sentiments s’exprimaient mieux par les airs, roulades, variations qu’il sifflait en travaillant, que par la parole.

Comme tous les ouvriers de cette époque, il se levait, été comme hiver, à pour prendre son travail à . Il rentrait à pour diner, repartait à pour se remettre au travail à et ne quittait l’atelier (la fabrique) qu’à du soir, parfois à si le travail pressait.

Malgré ce labeur énorme, si joyeusement consenti par tous à cette époque, son besoin de musique était si constant qu’il ne passait pas un jour sans toucher son violon. Souvent, il le prenait aussitôt rentré. Prétextant que la soupe était trop chaude, il jouait une étude de Fiorillo ou de Kreutzer qui avait ses préférences. L’étude terminée, il replaçait l’instrument dans l’étui avec soin, il se sentait tout ragaillardi et de bonne humeur.

Pour lui, les études musicales ne pouvaient être assimilées à un travail. Il faisait de la musique et écoutait chanter son cher violon dans l’état de ravissement que mettent les anges à jouer de la flûte ou de la harpe au Paradis.

L’âge d’école, alors, était sept ans. Il dut attendre avec impatience mes huit ans pour pouvoir me donner mes premières leçons de solfège dans le célèbre Garaudé. Ma sœur Henriette, de deux ans mon aînée, bénéficiait des mêmes leçons. Plus intelligente et plus délurée que moi, elle mit peu de temps pour solfier facilement dès la première ou la seconde lecture, alors que pour ma part, je n’étais sûr de ma leçon qu’après trois ou quatre répétitions.

Cette préparation au solfège dura ainsi pendant un an, sans que mon père s’aperçût que, toujours placé derrière ma sœur et myope comme il n’est pas permis de l’être, je ne déchiffrais pas les notes mais répétais de mémoire, après la deuxième ou la troisième lecture, ce que ma sœur Henriette déchiffrait. Antoine Grignard, mon premier professeur de solfège à l’École de musique de Verviers, fut le premier qui remarqua mon extrême myopie. Lorsqu’il dit à mon père que j’étais presque aveugle, il en resta abasourdi. « Pov’ pitit » dit-il, . L’étonnement de ma chère maman ne fut pas moindre. Elle me portait une affection particulière, ayant perdu son premier fils. Mes deux sœurs, plus bruyantes et de santé plus robuste, couraient à leurs jeux tandis que je restais sagement près d’elle. Quand elle sut que je devais porter « berriques », sa douleur fût immense. Jamais personne n’avait porté de lunettes chez nous ! Elle m’embrassait en pleurant et disait :

Nous fûmes le lendemain chez un oculiste. Il ne se mettait pas en peine pour éclaircir le degré de visibilité de ses clients. Il leur faisait compter le nombre de barreaux d’une grille faisant face à son cabinet. Il remit à ma mère une fiche indiquant 6 pour l’œil droit, 4 pour le gauche. Le vieux Weber, l’opticien de la Place des Martyrs, refusa obstinément de réaliser cette ordonnance, disant : « si je donnais à cet enfant le pince-nez demandé, il se brûlerait les yeux ». Il fit une combinaison à sa façon, excellente peut-être, mais avec laquelle je ne pouvais déchiffrer la musique qu’avec une grande difficulté. Kefer, mon prof. de violon n’y comprit jamais rien. « C’est bizarre », disait-il, « Crick[boom] est notre meilleur élève au solfège et il déchiffre mal au violon ». Je mis en effet plusieurs années pour arriver à déchiffrer correctement la musique… presque sans la voir.

Notre École de musique comptait un corps professoral peu nombreux mais remarquable. Voncken et Kefer donnaient les cours de solfège et de violon, le degré supérieur étant réservé au directeur ; Massau donnait les cours de cello et de contre-basse ; Hasseneyer et Daloze, deux prof. du Conservatoire de Liège, les bois et les cuivres ; Duyzings, prof. au Conservatoire de Liège lui aussi, ceux de chant et de piano. Le reste du corps professoral était complété par les meilleurs élèves de l’école : Lambiotte, Lelotte, Grignard. Massau-Gillet donnait le cours de piano (filles).

La préoccupation principale du directeur était de former les éléments nécessaires à son orchestre. Les meilleurs élèves en faisaient partie dès qu’ils jouaient en mesure et à peu près juste. Les cours de solfège se donnaient trois fois par semaine de quatre à cinq heures. Les cours d’instruments de cinq à six. Le chiffre des élèves dans les classes de solfège était d’une trentaine, d’une dizaine dans les classes de violon. Aussi les professeurs ne s’embarrassaient-ils pas de donner une instruction compliquée : quelques exercices, peu de morceaux, les études habituelles de Kayser, Kreutzer, Fiorillo et Rode. Malgré le peu de temps que les professeurs pouvaient consacrer à leurs élèves, l’école de musique forma quantité de solistes réputés ; parmi les violonistes : Laoureux, Grisar, Angenot, Deru, Nestor Lejeune, Fauconnier, Jetteur ; les cellistes : Reuland, Gillet, Gérardy, Gaillard, D’Archambeau, Delporte, Paul Kefer ; les pianistes : Sauvage, Penasse et Albert Dupuis ; les chanteurs : Bouxman, Longtain, Jussy, Grisar, Lejeune, Deru, tous excellents musiciens, rompus très tôt aux difficultés de l’orchestre, grâce à une classe d’ensemble bien donnée et à une formation précipitée.

Dès l’âge de treize ans, je quittai l’école primaire pour me consacrer à mes études musicales. C’est vers cette époque qu’eut lieu le concours pour désigner le professeur de piano. Je fus à ce concours l’élève n’ayant jamais mis les doigts sur l’instrument. Ce concours, comme il arrive parfois, n’était qu’une frime. Duyzings était désigné d’avance. Il fut frappé de mes aptitudes, main excellente et musicalité. Il me dit plusieurs fois dans la suite : Je ne me rendis compte que bien plus tard que Duyzings avait raison. Ma nature naturellement réfléchie et musicale, aurait trouvé dans la littérature pianistique un champ d’émotion mieux adapté à mon tempérament. Chose assez curieuse, ma sonorité, souvent assez faible au violon, était au piano très soutenue et sonore.

Je travaillai peu avec Duyzings, mais il avait su rapidement gagner toute mon affection et ma confiance. Il fut le premier artiste qui m’apprit qu’un professeur n’est pas seulement un maître dont on craint les observations ou les fureurs.

Voncken était certes encourageant, plein d’allant et d’entrain. Il donnait son cours de manière à intéresser ses élèves, mais ses réparties, ses observations, ses compliments étaient empreints d’une telle exagération, que mon sens inné de la mesure en était choqué. Il faut dire aussi que je ne travaillai avec lui que pendant deux ans et que j’étais trop jeune alors pour apprécier l’ironie d’encouragements comme ceux-ci :