Le coup d’État de septembre 1955 en Argentine est un soulèvement militaire qui débuta le et aboutit, au terme de cinq jours de combats, au renversement du gouvernement constitutionnel du président Juan Perón.
Ce putsch s’inscrit dans une série de tentatives de coups d’État antipéronistes dont le dernier en date, qui avait eu lieu en juin de la même année, s’était notamment traduit par un sanglant bombardement aérien de la place de Mai à Buenos Aires. Les représailles, en particulier les incendies criminels d’églises, commises dans le sillage de cette tentative avortée, et les restrictions des libertés publiques décidées par le pouvoir en place, allaient exacerber la polarisation politique et conduire nombre de militaires, auparavant péronistes, à se désolidariser de Perón.
Bientôt, des conspirations diffuses virent le jour, surtout dans la marine, qui peineront dans les premières semaines à trouver des soutiens dans l’armée de terre et dans la force aérienne. Les principaux foyers rebelles se trouvaient, outre à Buenos Aires, dans la base navale de Puerto Belgrano (et de façon générale dans une grande partie des unités de la marine) et, en ce qui concerne l’armée de terre, dans quelques écoles militaires et unités de la ville de Córdoba ; mais il était probable qu’en cas de soulèvement se rebelleraient aussi la armée dans la Région de Cuyo (dans l’ouest du pays) et d’autres unités dans la province de Corrientes. En revanche, la conspiration n’avait tout d’abord aucun relais dans la force aérienne. La caractéristique commune de tous ces groupes était qu’il s’agissait de jeunes officiers, qui cherchaient le contact avec des officiers de rang plus élevé, en les priant de les diriger. L’amiral Rojas consentit à prendre la tête de la rébellion, aux côtés du général Aramburu, de l’armée de terre. Échaudé par le coup de force du , le pouvoir en place avait cependant eu soin d’ôter à la marine une partie de la puissance de feu.
Les choses se précipitèrent après que le général Lonardi eut enfin consenti à prendre le commandement général en lieu et place d’Aramburu, qui voulait ajourner ; l’élément accélérateur fut, outre le durcissement du discours péroniste (« cinq pour un »), la perspective prochaine d’une mise sous clef du matériel militaire en vue des vacances d’été.
Les opérations, dont le lancement fut fixé par Lonardi pour le , allaient consister en une tentative de révolte simultanée à la fois civile et militaire. Aux foyers déjà mentionnés vinrent s’ajouter, par le jeu des défections, nombre de pilotes (qui atterrissaient avec leurs avions sur les bases tenues par les rebelles) et des effectifs, voire des pans entiers, de l’armée de terre, notamment la armée dans la province de Mendoza. Dans la région de Cuyo et à Puerto Belgrano, la révolte fut techniquement une réussite ; la puissante flotte de guerre (Flota de Mar), quoique sous le commandement de l’amiral loyaliste Juan B. Basso, passa dans le camp rebelle, après avoir mis aux fers son commandant en chef ; en revanche, à Córdoba, siège de l’état-major révolutionnaire, les rebelles, bien qu’ayant reçu le renfort de nombreux Commandos civils, furent mis en difficulté par les troupes restées loyales et par les unités envoyées depuis Buenos Aires, et en passe d’être vaincus dans les combats de rue ; enfin, la rébellion échoua à Corrientes, et les marins séditieux furent chassés de la base de Río Santiago près de La Plata. Cependant, la démoralisation des troupes loyalistes (mais aussi des plus hautes sphères du pouvoir) et la multiplication des défections le , entraînèrent une réaction en chaîne dans les derniers jours et firent se vérifier la thèse de Lonardi selon laquelle il suffirait qu’un seul foyer subversif réussît à survivre pendant plus de pour amener infailliblement la victoire du mouvement révolutionnaire dans tout le pays.
Perón, déçu par ce qu’il considérait comme une trahison, et ulcéré par les bombardements des raffineries de pétrole, que l’aéronavale rebelle avait déjà commis et menaçait de commettre encore (raffineries emblématiques de la volonté d’indépendance industrielle de l’Argentine, et qu’il regardait comme une de ses réalisations maîtresses), rédigea d’abord une lettre annonçant son désistement, en termes vagues — jouant sur la similitude entre démission (renuncio) et renonciation (renunciamiento) —, et où il semblait vouloir céder le pouvoir à une junte militaire de pacification. Puis, les événements se précipitant, il finit par signer une lettre de démission formelle, adressée au Congrès, satisfaisant ainsi à l’exigence de capitulation inconditionnelle posée par les rebelles. À la faveur de ce vide de pouvoir, Lonardi mit sur pied un gouvernement révolutionnaire provisoire, dont il se nomma lui-même président et qui sera promptement reconnu par les États-Unis et le Royaume-Uni, tandis que Perón s’en fut se réfugier à l’ambassade du Paraguay.
Ce coup d’État inaugura le régime militaire dictatorial autodénommé Révolution libératrice, qui se caractérisera par une politique économique menée sous la direction des économistes les plus conservateurs, par des rapports houleux avec les syndicats (dont le gouvernement entendra nommer les dirigeants), et par l’adoption d’une ligne dure face au péronisme.
Les forces putschistes Les officiers de la marine vignette|150px|Le capitaine de vaisseau Arturo Rial.
La nuit même du , après l’échec du coup d’État de ce jour, qui s’était notamment traduit par un sanglant bombardement de la place de Mai à Buenos Aires par un groupe d’officiers rebelles de la Marine, le capitaine de vaisseau Arturo Rial, directeur des Écoles navales, et son subordonné le capitaine de corvette Carlos Pujol, qui avaient été tous deux étrangers à cette tentative de putsch, commençaient déjà à tisser des liens en vue d’entreprendre une deuxième tentative. Leur lieu de travail était l’immeuble sis au de la calle Florida, où se trouvait établie également la Direction du personnel naval, ce qui leur donnait la possibilité de se mettre en contact avec toutes les bases et unités du pays. L’un de leurs premiers contacts, Marcos Oliva Day, les présenta à son frère Arturo, qui faisait partie de l’entourage politique d’Arturo Frondizi. Autour de Rial gravitaient en outre les capitaines Juan Carlos Duperré et Jorge Gallastegui, et les trois hommes prirent langue avec les capitaines de frégate Jorge Palma et Carlos Sánchez Sañudo de l’École de guerre navale. Tous avaient été mis en disponibilité pour la durée de l’enquête devant déterminer s’ils avaient pris part ou non aux actions du , ce qui leur laissait du loisir pour conspirer.
À Punta Alta, non loin de Bahía Blanca, se trouvait la base navale la plus importante de la marine, Puerto Belgrano. Le vice-amiral Ignacio Chamorro détenait le commandement sur toute la zone militaire navale, et derrière lui le chef de la base était le contre-amiral Héctor Fidanza ; tous deux étaient liés idéologiquement au gouvernement péroniste. Cependant, le commandant en second de la base, le capitaine de vaisseau Jorge Perrén, avait sympathisé avec le projet de Samuel Toranzo Calderón et se proposait, sans toutefois prendre contact dès maintenant avec d’autres personnes, de fédérer les volontés chez les marins sous ses ordres en vue de mener un nouveau soulèvement.
Bientôt, des liens se nouèrent entre les jeunes officiers qui, à distance, avaient songé à soulever la base le . La nouvelle qu’à la tête du complot se trouvait le seul capitaine de vaisseau de la base suffit à couper court aux discussions internes sur la question de savoir qui aurait à diriger. Attendu que l’acte de rébellion allait absolument à l’encontre de l’esprit de subordination qui prévalait dans les Forces armées, l’on eut soin que cet esprit fût respecté autant que possible dans la structure du complot. Aussi, de la même façon qu’auparavant l’on avait recherché un membre de l’amirauté pour mener le mouvement (en choisissant pour chef, en l’occurrence, Toranzo Calderón), se mit-on de même à présent en quête d’un amiral. Manrique et Rivolta, retenus prisonniers, parvinrent à se mettre en rapport avec le capitaine Rial et à lui fournir la liste des amiraux n’ayant pas donné le une réponse péremptoirement négative à l’offre qui leur était faite de prendre le commandement du coup d’État ; ces amiraux étaient Garzoni, Rojas, Sadi Bonnet et Dellepiane.
vignette|200px|L’amiral Isaac Rojas.
Le prestige professionnel d’Isaac Rojas lui valait un respect unanime dans la marine, mais sa stricte obéissance à la hiérarchie et sa réserve en matière politique ne permettaient pas aux conjurés de déterminer quelles étaient ses convictions intimes. Certes, à l’École navale militaire dont il était le directeur, les grands portraits du président et de la première dame faisaient défaut, toutefois, s’il n’adulait pas le couple présidentiel, il s’abstenait aussi d’en dire du mal.
Quelques jours après le , le capitaine de frégate Aldo Molinari, pour sonder la disposition d’esprit de Rojas, lui fit part sans ambages qu’un nouveau mouvement révolutionnaire était en gestation, à quoi l’amiral se borna à répondre « Cela les a bien amusés ? ». Après cet entretien, Palma et Sánchez Sañudo se réunirent avec lui et mirent en avant la nécessité de renverser Perón. Rojas se déclara d’accord, mais leur demanda du temps pour décider s’il rejoindrait le mouvement. Finalement, par le truchement du lieutenant de vaisseau Roberto Wulff de la Fuente, Rojas notifia son acceptation à Juan Carlos Bassi ; dans la foulée, le même Arturo Rial, qui avait jusque-là dirigé le mouvement, rencontra Rojas, et les deux hommes convinrent qu’au moment où éclaterait le coup d’État, l’amiral se mettrait à la tête de la marine révolutionnaire, mais qu’au cas où un amiral de plus grande ancienneté dans la marine se rallierait au mouvement, il consentirait alors à se désister et à se subordonner à ce dernier.
Ainsi les préparatifs seraient-ils coordonnés par Rial et les actions seraient-elles exécutées sous la direction de Rojas. Aucun parmi les nouveaux chefs rebelles n’avait participé au putsch du , et Rojas, pour prévenir les soupçons, résolut de couper les communications avec les autres conjurés jusqu’au moment indiqué. Fin juin, Perrén, commandant en second de la base navale de Puerto Belgrano, ayant eu connaissance de ce que Rojas dirigeait ce nouveau mouvement et de ce que Rial l’organisait à Buenos Aires, décida de s’y joindre et fournit aux conspirateurs des informations relatives aux activités programmées pour la flotte de mer au cours des mois de juillet, août et septembre, afin qu’ils pussent fixer une date appropriée.
Armée de terre et civils vignette|200px|Mario Amadeo. vignette|200px|left|Pedro Eugenio Aramburu.