Charles Swann, souvent simplement désigné par Swann (sans prénom), est un personnage d'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Figure du bourgeois mondain et cultivé, Swann est l'un des personnages les plus importants du roman. En plus d'être celui qui traverse l'œuvre de part en part, il est le seul à avoir un chapitre dédié à sa vie avant la naissance du narrateur, à savoir Un amour de Swann.

Portrait Charles Swann est, selon la description de Proust, un homme au « nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds, presque roux, coiffés à la Bressant » et qui porte la moustache. Dans l'obscurité du jardin de Combray, Swann n'est reconnu que par l'effet de sa voix, qui vient reconstituer dans la mémoire du narrateur son visage gravitant autour d'un monocle. En réalité, faire un portrait physique des personnages proustiens n'offre pas un grand intérêt, car le peu d'éléments descriptifs volontairement fournis par l'auteur cherche à laisser la possibilité au lecteur d'une réappropriation du physique du personnage pour le faire correspondre à l'image voulue ou imaginée à travers le récit.

Swann possède deux apparences : alors que dans la bourgeoisie campagnarde de Combray, il n'est que le fils discret d'un agent de change juif, il est à Paris un dandy charmeur et cultivé, ami intime du prince de Galles et du comte de Paris. En effet, s'il fréquente les plus grands noms du faubourg Saint-Germain, tels celui d'Oriane de Guermantes, est membre du Jockey Club et est un invité régulier de dîners du président Jules Grévy, il ne se vante jamais de ses relations auprès de la famille du narrateur qui ignore tout de ses succès mondains.

Possédant une grande culture artistique, c'est lui qui va initier le narrateur à ce monde en lui offrant des gravures des Vices et des Vertus de Giotto, en l'encourageant à lire Bergotte ou à aller voir la Berma (pastiche de l'actrice Réjane). Devant réaliser une biographie de Vermeer de Delft mais qu'il repousse toujours pour d'autres activités, Swann symbolise l'homme érudit doué d'un rapport stérile face à l'art.

Hommes aux nombreuses conquêtes féminines, un ami lui présente un jour Odette de Crécy, une demi-mondaine. Malgré le peu d'attirance qu’il éprouve pour elle au départ, Swann finit par s'y attacher et par se rapprocher du cercle Verdurin dans le seul but de lui plaire. Développant une jalousie extrême, il en arrive à faire espionner les actions de sa maîtresse et obtient des preuves qu'elle le trompe avec le comte de Forcheville. C'est à ce moment qu'il déclare avoir perdu des années de sa vie avec une femme « qui n'était pas son genre ». Finalement, après de longues manœuvres d'Odette et alors qu'il ne l'aime plus, Swann épouse son ancienne conquête pour assurer l'avenir de leur enfant, Gilberte Swann.

Après avoir vécu certaines émotions à la suite des retentissements de l'affaire Dreyfus, il meurt d'un cancer (maladie qui avait emporté sa mère) qui avait grandement affecté son physique. Le narrateur, qui l'apprend avec beaucoup de peine, se compare à lui à de nombreuses reprises et indique que c'est peut-être grâce à lui, « petit imbécile », que Swann vivra à jamais dans ses romans.

Aspects développés

Swann amoureux

Homme de désir, Swann possède de nombreuses maîtresses, qu'elles soient aristocrates, bourgeoises ou simples ouvrières. Cependant, l'épisode dUn amour de Swann dévoile une histoire très particulière, et même dramatique parmi ses nombreuses aventures.

Il faut déjà comprendre comme il perçoit son amour pour Odette : attiré par toutes les femmes possédant « une chair saine, plantureuse et rose », Swann a atteint cet âge où certains automatismes viennent guider toute passion nouvelle. En rencontrant pour la première fois Odette de Crécy, il va lui trouver « mauvaise mine »« Pour lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux […] lui donnaient toujours l’air d’avoir mauvaise mine ou d’être de mauvaise humeur » (Proust, Du côté de chez Swann : 142) et c'est d'abord elle qui va chercher à se rapprocher de lui. Ce n'est qu'après s'être habitué à sa présence que Swann va éprouver de l'intérêt à sa personne et, lui d'habitude si séducteur, va se montrer hésitant.

Plus tard, en entendant la sonate de Vinteuil dans le cercle Verdurin qu'il rejoint pour plaire à Odette, il rapproche par métonymie le plaisir d'entendre ce morceau de son sentiment pour Odette, jusqu'à en faire « l'hymne national de leur amour ». Ce rapprochement entre les œuvres d'art et son attachement se fait aussi en retrouvant, dans sa pensée, la figure de sa maîtresse dans une fresque de la chapelle Sixtine représentant Zéphora. Ce fétichisme se dévoile tout autant par la confusion entre les cattleyas et le plaisir sexuel, d'où sortira l'expression « faire catleya » pour « faire l'amour ». Par ces erreurs métonymiques, Swann cherche tant à posséder l'œuvre que l'être aimé, ce qui ne peut se résoudre que par la seule jalousie, passion de la possession.

vignette|Fresque de Boticelli représentant Zéphora, où Swann retrouve la figure d'Odette|262x262px

La dégradation des rapports de Swann avec le cercle Verdurin et l'arrivée du comte de Forcheville vont changer cette relation. Détestant désormais sa culture raffinée et le fait qu'il fréquente des salons plus huppés que le sien, cherche à jouer les entremetteuses et à séparer Odette de sa relation pour la mettre avec Forcheville. Swann développe alors une jalousie encore plus possessive et se met à espionner les faits et gestes de sa maîtresse, refusant encore une fois de reconnaître qu'elle n'est depuis le départ qu'une « femme entretenue ».

Ce n'est qu'après un rêve, par un rapprochement de la mémoire involontaire (très importante chez Proust), que Swann se rend compte de l'horrible vérité dans une tirade finale : il a souffert des années pour rien, pour une femme qu'il n'aimait pas, pour un être dont l'absence de réelle personnalité « donne l’illusion d’une profondeur insaisissable ». Par cette prise de conscience, Swann quitte pour toujours tout sentiment amoureux envers Odette… qu'il épousera pourtant quelques années plus tard, mais par devoir, pour préserver sa fille Gilberte.

La relation avec Odette, qui fait de Swann le « premier jaloux de la RechercheÉmission Un été avec Proust avec Jean-Yves Tadié, présenté par Laura El Makki sur France Inter, 10 juillet 2013 », préfigure toute la trajectoire du narrateur dans sa relation avec Albertine, à tel point qu'il finit aussi par vouloir transformer sa maîtresse en prisonnière, tout en rajoutant des éléments fondamentaux de compréhension pour l'ensemble du récit et en laissant des indices sur la conception de l'amour par Proust.

Rapport avec les arts

Dans l'ensemble des sociétés décrites par Proust, Swann est probablement avec Charlus celui qui possède le plus de références culturelles. Ces compétences lui permettent aussi d'estimer instantanément la valeur culturelle ou mondaine d'un groupe en fonction des hiérarchies de goûts. Connaissant personnellement Bergotte, appréciant Gentile Bellini, Vermeer, Botticelli et Giotto di Bondone, c'est lui qui va jouer pour le narrateur un rôle d'initiateur de culture artistique.

Ses vastes connaissances vont créer dans son esprit un modèle de beauté artistique qu'il n'arrive pas à appliquer sur les individus réels, ce qui le pousse à une sorte de désillusion et de dégoût dans ses relations (et qu'il éprouve lors de sa première rencontre avec Odette). Son intérêt pour Vermeer, qu'il illustre par la mention de La Jeune Fille à la perle et de La Liseuse à la fenêtre, rehausse encore cette difficulté de Swann de transposer la grâce féminine représentée par l'artiste à la vie réelle. Chez Proust, les arts (et en particulier la musique et la peinture ici) ne sont pas des simples décorations du récit, mais constituent des associations fondamentales entre les créations artistiques et les relations amoureuses. Le parallèle peut notamment être exposé entre la vision de Swann sur Odette et sur la sonate de Vinteuil : d'abord indifférent à leurs simples beautés, elles lui deviennent indispensables par leurs rareté et par la sensation de manque par rapport à ses habitudes.

Swann, en entendant la sonate lors de la soirée Saint-Euverte, est le seul personnage qui montre une réaction semblable à celle du narrateur (lors de la célèbre scène de la madeleine) et qui ressent un même affaiblissement des sensations par la répétition de ce comportement (par exemple lorsqu'il demande à Odette de jouer la sonate sans cesse). C'est toutefois lors du concert Saint-Euverte qu'il apparaît clairement que Swann ne parvient pas à répondre effectivement à l'appel de la création artistique, ce qui le distingue fondamentalement du narrateur.

Ainsi, Swann est pour Proust l'exemple-type de la personnalité incapable de lutter contre son manque de volonté, avec comme conséquence l'échec de sa vocation artistique (illustré par sa tentative d'une biographie de Vermeer qu'il repousse toujours). C'est lui qui, avant le narrateur, indique les erreurs devant être commises avant d'arriver à être un véritable artiste (ce que Swann n'arrivera justement jamais à atteindre) et qui oriente un temps le jeune homme dans une fausse direction, vers la mondanité et le dilettantisme.

Le conflit patent entre la passion, voire l'idolâtrie pour l'Art d'une part, et la volonté d'une expression personnelle d'autre part, est un aspect très développé dans le roman proustien (et dont le narrateur est lui aussi victime, faisant incessamment référence à de nombreuses œuvres littéraires ou picturales). Incapable d'approfondir les émotions, les sensations personnelles que les œuvres soulèvent en lui, Swann renonce à en analyser la nature, et, conservant sa vision superficielle, ne demandant à l'art qu'un plaisir énigmatique, il restera un éternel dilettante.

Swann comme figure juive

Lui-même juif par sa mère Jeanne, née Weil, Proust décrit régulièrement l'antisémitisme ambiant de son époque à travers ses personnages et leurs discours. Trois personnages en sont principalement les cibles : Rachel, Bloch et Swann.

Même s'il est dit dans le texte que Swann est « d'origine juive », son assimilation dans une société aristocratique judéophobeInstitut des textes et manuscrits modernes : De quelques plaisanteries antisémites dans les manuscrits de rédaction du roman est pleinement consacrée : membre du Jockey Club et chevalier de la Légion d'honneur, sa présence ne provoque plus que de rares réactions« C'est drôle qu'il aille même chez la mère Saint-Euverte, dit de Gallardon. Oh ! je sais qu'il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant dire par là intrigant, mais cela ne fait rien, un Juif chez la sœur et la belle-sœur de deux archevêques ! » dans . Cependant, lors de l'affaire Dreyfus, Swann indignera beaucoup de ses relations par une attitude de dreyfusard convaincu, presque fanatique. Le narrateur remarque le retour fatal de l'hérédité et des origines sur la personnalité raffinée de l'ancien gentleman, reprenant le thème de l'atavisme familial si cher à la pensée proustienne. Alors que Swann représentait un modèle de mondain modéré, impartial et désengagé, la « nouvelle disposition du kaléidoscope » social que représente ce scandale le place dans un camp, comme elle polarise le reste de la société. « Greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l’affaire Dreyfus, la propagande antisémite » l'ont transformé en ultra-dreyfusard, reconnaissable à son visage de prophète hébraïque.