La campagne des Cent Fleurs () est une politique menée en Chine de à . Mao Zedong, pour renforcer son autorité au sein du Parti communiste chinois après le VIIIe congrès, et pour améliorer les relations entre la formation communiste et la population dans un contexte international périlleux, appelle à une . Le principe est d'autoriser temporairement une expression plus libre des critiques, principalement de la part des intellectuels, tout particulièrement aux intellectuels, pour critiquer le Parti. Si l'objectif officiel est de s'améliorer, Mao compte bien en profiter pour affaiblir ses adversaires et retrouver un certain ascendant sur ses camarades.
Selon Jean-Luc Domenach, la campagne des Cent Fleurs est « une comédie qui va se muer en tragédie (Jean-Luc Domenach). En effet, peu de temps après le lancement de la campagne, la contestation explose. Le Parti réagit rapidement et lance une répression qui touche plusieurs centaines de milliers de personnes, dont beaucoup sont envoyées en camps de rééducation par le travail, emprisonnées ou victimes de persécutions ; certaines sont exécutées.
Le contexte économique et politique La Chine a opéré l'institutionnalisation du gouvernement révolutionnaire à l'issue de sa victoire sur les nationalistes en 1949. En 1954, l’adoption de la constitution permet la mise en place d’institutions permanentes. En 1956, la république populaire de Chine n’a que sept ans d'âge et présente un bilan mitigé.
Le système politique chinois est caractérisé par la coexistence de deux entités antagonistes : le Parti et l’État. Mao cumule les fonctions de président du Parti et président de la République.
Dans ce schéma simplifié du gouvernement chinois, le Parti définit la ligne générale, que les différents organes de l’État traduisent en décisions politiques. La politique du régime est donc le fruit d’un difficile équilibre entre une direction idéologique, ultra-gauchiste, radicale, qui souhaiterait que le Parti se substitue à l’État et aux diverses administrations dans l’application de ses directives, et une direction bureaucratique, qui souhaiterait que l'État en tant qu’appareil administratif technique domine le Parti. Une tension permanente travaille le sommet de l'appareil. Cette tension est prépondérante pour comprendre la vie politique chinoise jusqu'à la mort de Mao au moins, et elle se manifestera par un mouvement de balancier (en général économiquement et humainement très coûteux) entre élans radicaux et utopistes soutenus par les partisans de la prépondérance de l'idéologie sur toute autre considération, et retours à la normale portés par les plus pragmatiques. C'est ce mouvement d'aller-retour qui explique la défaite de Mao au congrès du Parti communiste chinois (PCC), entraînant indirectement le lancement de la campagne des Cent Fleurs.
L'échec du « premier bond en avant » En 1955, Mao décide de lancer un vaste mouvement de collectivisation, qui sera désigné comme le « premier bond en avant » (Roderick Mac Farquhar). Il présente toutes les caractéristiques d'une répétition générale à petite échelle du « Grand Bond en avant » qui se déroulera de 1958 à 1960. En s'appuyant sur les cadres supérieurs provinciaux du Parti contre le Comité central qui n'y est guère favorable, Mao appuie une accélération considérable du mouvement des coopératives à partir de l'été 1955. Selon lui, cette accélération serait réclamée par les masses et permettrait à l'agriculture de contribuer efficacement à l'industrialisation du pays par la hausse très importante des rendements. Dès la fin de l'année 1955, quasiment tous les foyers paysans ont été intégrés à des coopératives. La méthode choisie pour inciter les paysans à s'intégrer à ces coopératives est un mélange de mobilisation (propagande, slogans, réunions) et de coercition.
Parallèlement, le régime réalise l'achèvement de la socialisation de l'économie urbaine. Les artisans sont regroupés en coopératives et l'État place sous sa tutelle les entreprises industrielles qu'il ne contrôlait pas encore, signant la disparition définitive de la bourgeoisie industrielle des villes.
Cependant, loin des hausses de production extraordinaires prévues par le projet de plan agricole de douze ans adopté en 1956 et malgré la mobilisation menée par le Parti auprès des cadres et des paysans, les ambitions irréalistes et les méthodes incohérentes du mouvement entraînent une récolte très médiocre. Les calamités naturelles qui s'abattent durant l'été 1956 sur certaines régions (inondations, sécheresses…) ne font qu'aggraver la situation, qui ne tarde pas à aboutir à une disette dans une grande partie du pays (et beaucoup plus rarement à des famines dans certaines zones périphériques).
La crédibilité du régime est durement atteinte et va justifier un renversement politique.
Le mécontentement de la population et les débuts timides du mouvement de libéralisation Les conséquences politiques du « premier bond en avant » vont être très importantes. Le pouvoir des cadres du Parti sur la société, notamment sur la société rurale, va se trouver considérablement étendu et renforcé par le mouvement de « coopérativisation ». Ils exercent dorénavant un contrôle direct sur la vie quotidienne des paysans. Ajouté au contrôle étroit qu'il exerce depuis 1949 sur les villes et qui a été renforcé lors de l'achèvement de la socialisation économique des villes en 1955, le Parti dispose dorénavant d'un formidable pouvoir sur l'ensemble de la société chinoise.
Surtout, probablement sous l'impulsion de Zhou Enlai et avec l'accord de Mao, une nouvelle orientation « droitière » est prise dès le mois d' au vu des conséquences de la politique lancée par Mao. On dénonce l'« aventurisme » de certains qui veulent « tout réaliser […] en un jour » et on corrige les excès du collectivisme. Il est décidé par le Parti de libéraliser la politique agricole en urgence (agrandissement des lopins de terre privés, division des coopératives les plus grosses, etc.). La politique d'ouverture se développe aussi en direction des paysans riches et des propriétaires fonciers (qui sont autorisés à rejoindre les coopératives dont ils étaient jusqu'ici exclus), ainsi que les capitalistes expropriés (qui se voient offrir de généreuses compensations financières).
Pour rallier une population qui a perdu confiance, et plus particulièrement les intellectuels, le Parti décide de lever un peu le poids du contrôle politique (adoucissement des conditions d'emprisonnement, libérations au compte-goutte, timide dégel dans les milieux artistiques tenus jusqu'alors d'une main de fer par le Parti). Davantage de liberté est accordée aux écrivains, artistes et chercheurs. La pression idéologique s'atténue et les rapports du Parti avec les intellectuels se décrispent un peu. C'est dans le cadre de cette campagne de restauration de la confiance qu'est prononcée par Mao au cours d'un discours le la phrase célèbre venue de la période des Royaumes combattants : qui symbolise la timide libéralisation politique de cette période.
Cette action n'empêche pas de se développer le premier véritable malaise social que la république populaire de Chine ait connu depuis sa fondation en 1949. Si la contestation en ville et à la campagne ne se manifeste pas à proprement parler, il est évident que le prestige du Parti et la confiance dans son action sont durement touchés : les liens entre le Parti et la population, mis à mal depuis l'échec du « premier Grand Bond », ne sont pas renoués.
Les origines immédiates de la campagne des Cent Fleurs La défaite de Mao au Congrès du PCC Le Congrès du PCC, grand-messe du régime, se réunit du au . Il marque un revers pour Mao et ses idées politiques. Les principaux membres du régime, comme Deng Xiaoping, Zhou Enlai et Liu Shaoqi, sont favorables à une prudente orthodoxie. Bien qu'il lui ait donné son aval, la mise en œuvre d'un socialisme plus graduel, « pas à pas », est un véritable désaveu de Mao et de ses méthodes. Le Congrès insiste aussi sur le rôle dirigeant du Parti, dont les statuts omettent désormais toute référence à la pensée de Mao. Les nominations effectuées confirment le déclin de son influence, à l'exception de Lin Biao, un de ses fervents partisans, qui accède à la sixième place dans la hiérarchie.
L'urgence de renouer le lien entre le Parti et la population L’événement international marquant de cette année 1956 est le début de la déstalinisation en URSS et les troubles qui s'ensuivent en Pologne et en Hongrie. En , au cours du congrès du Parti communiste d’URSS, Nikita Khrouchtchev dévoile son fameux rapport « secret ». Il y fait une sévère critique de Staline et condamne en particulier les crimes commis au nom du communisme. Cette déclaration qui sera publiée par la presse américaine, après que la CIA s’en sera procuré une retranscription, provoque la stupeur du monde communiste, y compris naturellement des communistes chinois.
Selon Roderick Mac Farquhar, les représentants du PCC à Moscou auraient été informés que le discours de Nikita Khrouchtchev comporterait une allusion à Staline. Mais l’ampleur de cette attaque resta secrète jusqu’au dernier moment.
Dès lors, la principale crainte des communistes chinois est de voir les secousses qui agitent la sphère soviétique se répercuter sur le régime de Pékin, et plus particulièrement qu’un parallèle soit fait entre Staline et Mao. Le Parti opte donc pour une ligne intermédiaire. Le Quotidien du Peuple publie plusieurs articles où Staline est présenté comme un grand combattant du marxisme-léninisme, mais aussi comme un homme qui a commis des erreurs dans ses politiques.
L'insurrection de Budapest et le soulèvement de Poznań la même année, à la suite du début de la déstalinisation, ne tardent pas à les convaincre de l'urgence de renouer avec la population alors que le malaise social persiste. Seuls les moyens pour y parvenir les divisent, et beaucoup seront opposés à l'idée de « rectification », forme de libéralisation plus extrême prônée par Mao comme le seul moyen de renouer avec le peuple. Ce sont très vraisemblablement les violentes secousses de Pologne et de Hongrie qui en ont incité certains à se ranger à ses côtésEncyclopédie Universalis, Les Cent Fleurs.
Le lancement de la campagne L'objectif de Mao Mao reprend rapidement l'initiative et va de nouveau forcer la main des dirigeants du PCC. Son attitude pose des problèmes d'interprétation, qu'on rencontrera aussi dans le lancement de la révolution culturelle. On hésite en effet sur la nature de ses objectifs. Le premier de ceux-ci est sans aucun doute le pouvoir. Mao passe à l'offensive sur un terrain qui lui est favorable (alors que son échec dans le domaine économique est patent) : les relations du Parti avec la population. Mao va s'efforcer de rallier habilement les mécontents pour affaiblir les dirigeants de l'appareil central qui l'ont désavoué au Congrès du Parti. Mais ce n'est pas seulement une manœuvre. Mao est sans doute aussi inquiet du malaise social qui sévit dont les troubles en Pologne et en Hongrie l'ont informé du caractère très dangereux, conséquences catastrophiques de la déstalinisation amorcée par Nikita Khrouchtchev.
Une campagne de rectification Mao va alors proposer une médication qui était jusqu'alors réservée aux problèmes internes du Parti : une campagne de rectification (zhengfeng). Il veut inciter la population à critiquer le Parti afin que celui-ci corrige ses défauts. Outre l'occasion de rétablir son autorité sur le Parti, Mao croit sans doute sincèrement aux vertus pédagogiques de cet exercice.