Dahut ou Dahud, parfois confondue avec Ahès, est un personnage majeur de la légende de la ville d'Ys, l'un des récits les plus connus du légendaire breton. Issue d'une figure féminine de l'Autre Monde propre à la mythologie celtique, Dahut était certainement une femme inspirée d'une déesse mère ou une fée gardienne des vannes empêchant les eaux de se répandre dans la ville sur laquelle elle règne. Son rôle et sa nature sont ensuite en partie modifiés par l'influence de la religion chrétienne et de la littérature, notamment lorsque des fantaisies modernes interviennent. Il convient donc de se référer aux premiers documents, issus de l'oralité, tels qu'ils sont.
Remaniée, sa légende en fait la fille unique de Gradlon, le roi de Cornouaille. Elle construit (ou fait construire) la ville d’Ys où le plaisir règne en maître, provoquant la colère d'un homme d'Église. Princesse de cette ville, Dahut finit par provoquer la submersion d'Ys par l’océan à cause de ses péchés. Selon différents collectages bretons plus tardifs, elle n’en est pas morte et continue de hanter la baie de Douarnenez et les côtes du Trégor sous la forme d’une sirène. Dahut intervient aussi dans un conte du roi Marc'h. Émile Souvestre introduit de nombreux détails littéraires sur sa luxure dans sa version de la légende, notamment la nuit que Dahut passe avec le Diable, cause de la submersion d'Ys. La version de Charles Guyot, écrite au début du , en fait la fille de Malgven, la « reine du Nord ». C'est généralement cette dernière version qui est reprise comme version canon de l'histoire de Dahut depuis le milieu du , en particulier par Jean Markale et Michel Le Bris.
Dahut est devenue un symbole du mal dans les versions courantes de sa légende. Cependant, d'autres analyses y voient l'incarnation d'un pouvoir spirituel féminin combattu par le christianisme ou une allégorie de la mer. Plusieurs artistes se font l'écho de cette vision et proposent une vision païenne de Dahut, dans laquelle elle a un enfant et se cache depuis dans sa cité engloutie. Sa légende connaît un grand succès littéraire depuis le . Elle reste très populaire de nos jours ; Dahut apparaît dans de nombreux opéras, chansons, romans, spectacles, et des bandes dessinées.
Étymologie et terminologie Il existe deux orthographes, Dahut ou Dahud. Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc'h emploient la seconde. Différentes propositions étymologiques ont été faites au cours du temps. Gwenaël Le Duc, professeur de breton et celtique à , propose de décomposer le nom de Dahud en (bon) et en l'adjectif ou nom , désignant les sortilèges et le merveilleux. Il précise aussi que le « d » final est anormal et devrait être remplacé par un « z », si le nom est bien d'origine bretonneGwenaël Le Duc, cité par .. Toutefois le dérivé hudour existe bien, comme le gallois hud. Le Roux et Guyonvarc'h proposent des comparaisons avec l'irlandais (bon), (femme), (dangereux) et (vautour, personne qui maudit), mot qui a évolué mais qui désignait les malédictions et la sorcellerie des déesses guerrières.. Joseph Loth introduit une comparaison avec le gallois , désignant l'eau de la rivière et le bruit des flots sur le rivage.. Jean Markale, a repris l'idée que le nom de « Dahut » viendrait du « celtique » Jean Markale manquait de connaissances linguistiques. Si la traduction qu'il a proposée est validée dans les travaux de Le Roux et Guyonvarc'h, ce n'est pas le cas de la supposée forme originelle .., qui signifierait « bonne magie ». ou .. Il indique le caractère surnaturel du personnage. Une confusion existe entre Dahut et une autre figure du légendaire breton, Ahès. Paul-Yves Sébillot a postulé que le chemin d'Ahès reliant Douarnenez à Carhaix aurait fini par se voir associé à Dahut.. Il existe une autre explication, toutefois, qui fait dériver Dahud de la prononciation bretonne de Pouldavid un toponyme qui comme de nombreux autres en Bretagne (La Ville-David, La Noé-David, Saint-David, Kerdavid, etc.) fait référence au roi biblique David. Selon cette explication, le personnage de Dahud devrait donc son invention à une fausse étymologie, selon un mécanisme bien connu des spécialistes de toponymie: c'est ainsi que le toponyme breton San logod, «la vallée aux souris», a pu être interprété comme sant Logod par les habitants mais aussi par certains érudits, conduisant à imaginer l'existence d'un Saint Logot. Il n'y a là aucun rapport avec le nom Dahud. Dans le cas de Dahud, l'invention pourrait venir d'Albert Le Grand lui-même qui, dans sa Vie des saints de Bretagne Armorique, en 1637, est le premier à mentionner le personnage qu'il relie dans une note au toponyme Pouldavid. Il a plu à beaucoup d'y croire, d'où les élaborations ultérieures. Cette explication controuvée ne tient pas compte de la nature de Dahud.
Par ailleurs, Dahut ou Dahud est proposé dans divers ouvrages.. et sites internet. comme prénom féminin breton d'origine celte qui se fête le .
Description
Dahut est le personnage central de la plus connue des légendes bretonnes, celle de la ville d'Ys. Elle revêt une dimension particulière en Bretagne. À l'origine personnage primitif sans généalogie, proche des fées, elle est réappropriée par différents hagiographes, auteurs et compilateurs des traditions populaires bretonnes, qui en font un symbole des difficultés de transition entre la « religion druidiqueL'expression « religion druidique » relève d'une certaine celtomanie. » et le christianisme. La version populaire la plus connue de nos jours, qui fait de Dahut une prostituée, par opposition à la Vierge Marie, n'est que le résultat des modifications successives de son mythe originel . Dans ces histoires influencées par la littérature bretonne, elle passe ses nuits avec des centaines d'amants qu'elle assassine le matin venu, jusqu'au jour où le Diable la rejoint dans sa couche et la persuade d'ouvrir les vannes qui protègent la ville (ou le fait lui-même en volant la clef), provoquant la chute d'Ys. La tradition populaire de Basse-Bretagne à la fin du veut qu'elle n'en soit pas morte, et fait de Dahut (ou Ahès) une superbe et redoutable sirène ou Marie Morgane, qui attire les marins et provoque des tempêtes.. Cette croyance en la survie de Dahut reste populaire de nos jours, de nombreux Bretons refusant de l'abandonner à la mort dans l'Océan comme le voudraient les récits hagiographiques. Elle inverse en quelque sorte la conclusion imposée par l'hagiographie : Dahut n'a pas perdu sa lutte contre le pouvoir chrétien, elle gagne au contraire une vie et un charme éternels dans l'Autre Monde, au sein de la ville d'Ys désormais engloutie.
Origine
Bien que des chercheurs comme Louis Ogès aient supposé (1949) que Dahut est une invention de prédicateurs chrétiens pour maintenir le peuple dans l'orthodoxie., les recherches ultérieures en mythologie comparée dans le domaine celtique démontrent que Dahut appartient à l'archétype des « femmes de l'Autre Monde ». Les mythes de submersion irlandais et gallois laissent apparaître un possible récit originel commun, impliquant une fée (ou femme de l'Autre Monde) gardienne d'une vanne empêchant les eaux de se répandre, qui cause l'inondation d'une grande ville.. Ainsi, Dahut était peut-être une fée primitive gardant les portes de l'Autre Monde. L'absence d'une christianisation totale du personnage dans les versions les plus anciennes de son mythe a finalement causé la disparition de celui-ci, pour n'en garder que quelques survivances dans des fragments du folklore populaire breton.. Il est possible que Dahut soit influencée par la figure de la déesse mère celtique : Ys est comparable à un Autre Monde où règnent prospérité, richesse et abondance, comme dans la plupart des royaumes des déesses celtiques..
Anatole Le Braz a collecté des éléments permettant de rattacher Dahut à la mythologie celtique : en tant que sirène ou Marie Morgane tuant les marins qu'elle rencontre, c'est une créature de l'Autre Monde, une sorte d'équivalent des « messagers des dieux » et des « anges de la mort ».. Lí Ban, une femme ou fée du folklore irlandais changée en sirène par Dieu, est très proche de Dahut et pourrait la rapprocher du groupe des sirènes., créatures connues des traditions celtiques depuis le .. Un rapprochement a également été fait entre Dahut sous sa forme de sirène et les fées dites « mélusiniennes », caractérisées par l'instabilité de leur forme corporelle... Le Roux et Guyonvarc'h estiment cependant que Dahut ne se rattache ni aux sirènes, ni à la fée Mélusine, bien qu'il s'agisse comme elles d'un personnage très primitif.
Filiation
vignette|gauche|Le roi Gradlon (ici, d'après une statue à Argol) est décrit comme étant le père de Dahut.|alt=Statue en pierres représentant un cavalier casqué. Originellement, Dahut n'a aucune généalogie définie. En faire la fille du roi Gradlon (comme cela est dit dans les versions hagiographiques, les opéras, et les textes littéraires sur sa légende) n'est cohérent ni avec la mythologie celtique, ni avec les premières sources connues. Le cartulaire de Landévennec attribue un unique enfant au roi Gradlon, un fils nommé Riwallon qui serait mort très jeune. Pour Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc'h, Dahut représente une figure celte . De même, les textes historiques bretons ne font aucune mention de sa mère.
Le personnage de Malgven, la valkyrie « reine du Nord », souvent citée comme la mère de Dahut, a été popularisé par Charles Guyot au début du . Les chercheuses Amy Varin et Hiroko Amemiya lui reconnaissent le mérite d'attribuer à Dahut une filiation « extraordinaire » et féerique, plus proche de sa nature originelle. Dans les versions connues qui font de Dahut la fille de Gradlon, seule une parenté féerique du côté maternel peut expliquer que Dahut suive une voie « maudite » et soit châtiée par Dieu, alors que son père est pieux.. Matthieu Boyd s'oppose à la conclusion (de Le Roux et Guyonvarc'h) selon laquelle Malgven n'est qu'une pure invention littéraire de Guyot, car ce personnage est déjà cité dans une pièce de théâtre en 1903. Il trouve vraisemblablement ses sources dans Les Grandes légendes de France d'Édouard Schuré, qui évoque une tradition orale recueillie près du cap Sizun, selon laquelle Gradlon est venu chercher une princesse d'Hibernia (donc d'Irlande). Cette tradition se rapproche du mythe de Tristan et Iseut.. Un autre indice de filiation en ce sens existe dans le lai de , collecté par La Villemarqué. Gradlon (l'identification de ce dernier reste controversée, tout comme l'authenticité de ce texte) y vit une relation avec une femme de l'Autre Monde. Jean Markale (dont les théories sont sévèrement critiquées par Le Roux et Guyonvarc'h.) a conjecturé à partir de ce lai que le « chevalier Gradlon » serait revenu avec Dahut, « une petite fille aux longs cheveux ».. Aucune source ne permet d'établir de filiation vers Dahut, mais dans la tradition celtique, les femmes de l'Autre Monde apportent la bonne fortune à leurs époux et sont capables d'avoir des enfants avec eux, ce qui pourrait constituer une piste..
Confusion avec Ahès
Dahut est parfois confondue avec un autre personnage du folklore breton, une princesse, fée ou géante nommée Ahès. Cette erreur provient peut-être d'Albert Le Grand, pour qui la ville de Carhaix (ou Keraës) a été fondée par une princesse nommée Ahès. Jean-Baptiste Ogée accroît la confusion en voyant dans Keraës « la Ker-Is des anciens ». En 1826, l'Histoire de Bretagne assimile très clairement Ahès à Dahut, en parlant de la princesse Ahès, pécheresse et fondatrice du château de Ker-Ahès, devenu la ville de Carhaix.. Cette erreur a influencé la tradition orale. Un conte recueilli par Yann ar Floc'h en 1905 parle d'« Ahès, fille du roi Gradlon », comme d'une fée capable de se changer en cerf ou en biche blanche. Cette caractéristique rapproche Dahut/Ahès de la fée celtique classique, souvent capable de telles métamorphoses.
Évolution du personnage