L'arrière en France pendant la Première Guerre mondiale comprend la population civile des régions non envahies et aussi les militaires éloignés du front.

La guerre amena la mobilisation de la population civile au service des combattants à un degré jamais atteint. Les civils ont parfois été considérés comme des soutiens du front, une armée de l’arrière. La légende d’un dessin paru le dans le journal l’Opinion est significative de cet état d’esprit : .. Par sa longueur et son intensité, le conflit entraîna une profonde transformation de la société française.

Pour les soldats du front, l’arrière ne se limite pas aux civils mais comprend également tous les militaires des services auxiliaires qui ne sont pas sous le feu de l’ennemi et les ouvriers mobilisés renvoyés en affectation spéciale dans les usines, considérés comme des privilégiés, des « embusqués ».

Les conséquences de la mobilisation vignette|droite|Appel aux femmes françaises.

L’ordre de mobilisation du parvient au moment des moissons à une époque où plus de la moitié des Français habitaient à la campagne et 38 % vivaient de la terre (1911)..

De plus, la majorité des exploitations étaient familiales, petites ou moyennes, et très peu mécanisées. vignette|gauche|Chevaux réquisitionnés La réquisition de chevaux perturbe d’autant plus le travail agricole. Les navires des pêcheurs en pleine mer le jour de la mobilisation sont désarmés à leur arrivée au port en . Le pays se vida de ses hommes valides : 3,6 millions sont rappelés le , conscrits entre 20 et 33 ans, réservistes jusqu’à 48 ans et 3 millions supplémentaires du au . Le pourcentage moyen des mobilisés est de 24 % dans l’industrie, l’artisanat, les commerces, les transports et serait de 40 % des paysans. Le départ de la main-d’œuvre qualifiée entraîne la fermeture d'un grand nombre d'usines : la France compte 1,9 million de chômeurs en . Les enfants sont mis à contribution pour les travaux agricoles ou pour pallier l’absence des hommes adultes dans les exploitations artisanales et les commerces et ne retournent pas à l’école à la rentrée. Certaines classes sont fermées : la moitié des instituteurs (30 000) sont au front. Ce départ est en partie comblé par le rappel d’enseignants à la retraite et d'élèves en formation des écoles normales.

Les femmes reprennent la direction des exploitations et leur travail permit de rentrer la moisson de 1914 particulièrement abondante et d’éviter une crise du ravitaillement au début de la guerre. Le président du Conseil René Viviani lance ainsi un appel aux femmes paysannes en s’adressant à elles comme à des soldats..

Paris au cours des premiers mois de la guerre Paris est mis en état de siège dès le avec interdiction d'attroupements de plus de 3 personnes sur la voie publique et obligation de présenter un laissez-passer pour franchir les portes de la capitale. Ce régime de camp retranché s'étend au département de la Seine et à une partie de la Seine-et-Oise et de la Seine-et-Marne.

À la fin d'août et début septembre, les habitants de la région parisienne sont informés, malgré la censure et les déformations des communiqués officiels, par les récits des réfugiés de Belgique et des régions du nord de la France du recul des armées alliées s’approchant de la capitale. Les communiqués militaires ne peuvent masquer entièrement le désastre. Ainsi, les lecteurs du Petit Parisien qui pensaient les forces alliées en Belgique et en Lorraine d'après les articles du : et encore du : apprennent par le communiqué officiel publié le le repli sur la Somme Les récits d’atrocités allemandes par les réfugiés de Belgique et des régions du nord de la France, puis le départ du gouvernement à Bordeaux le amènent un million d’habitants de la région parisienne à fuir en province. Les articles se voulant rassurants paraissant dans les journaux ne font qu’ajouter à la panique, ainsi l’éditorial du Petit Parisien du publié sous le titre La situation militaire :

Au , il n’y a plus à Paris que , dont une majorité de femmes et de personnes âgées, les hommes jeunes ayant été la plupart mobilisés et beaucoup d'enfants envoyés par leur famille en province, contre avant la guerre. Après la bataille de la Marne et la stabilisation du front en novembre, la plupart des Parisiens reviennent. Le retour de Bordeaux du gouvernement attendra jusqu’au . Une vie normale reprend son cours à la fin de l'année 1914.

La reconversion de l’économie vignette|gauche|Ouvrières d'une usine d'obus Après l’arrêt au cours de la période suivant la mobilisation, l’activité industrielle repart à la fin de 1914. Les chômeurs sont réembauchés et des ouvriers mobilisés sont rappelés à l’arrière. 500 000 reviennent dans l’industrie, principalement dans l'industrie des métaux (plus de 60 %) en gardant le statut de mobilisé. L'armée conserve les plus jeunes. Les conditions sont fixées par une circulaire du du ministre des Munitions Albert Thomas. L'affecté spécial est payé comme un ouvrier civil mais il est soumis à la discipline militaire, ne peut s'absenter de la ville d'emploi sans autorisation, ni faire grève. thumb|droite|Appel aux ouvriers Les grèves furent rares au cours des 2 premières années de guerre, plus importantes à partir de , en 1917 et 1918, avec une forte participation de jeunes et de femmes qui ne risquent pas d'être renvoyés au front. Les grèves des midinettes (couturières et ouvrières de la confection) de et celles des munitionnettes de la région parisienne en mai- (133 000 grévistes dont 80 % de femmes) étaient motivées par la hausse du coût de la vie et les difficultés de ravitaillement. Ces grèves furent généralement courtes car le gouvernement craignant l'interruption de productions nécessaires aux approvisionnements de l'armée est intervenu pour que des augmentations de salaires soient rapidement accordées. Ainsi, le , le ministre socialiste des Munitions Albert Thomas impose des salaires minima dans les usines de guerre, alors que d'autres acteurs politiques sont partisans de mesures de fermeté . Le ministre de l'Intérieur et celui des Munitions s'appuient sur les syndicats et rendent obligatoire l'arbitrage des conflits du travail par des commissions mixtes où siègent à égalité des représentants ouvriers et patronaux. thumb|gauche|L'ouvrière parisienne, avant la guerre, pendant la guerre (1916) La proportion de femmes dans l’industrie passe de 32 % en 1914 à 40,5 % en 1918 mais la proportion varie considérablement suivant les branches. Les femmes apparaissent dans des usines qui employaient majoritairement ou quasi exclusivement des hommes avant la guerre alors que leur nombre décroît dans l’industrie textile. Plus que l’emploi féminin dans l’industrie, la nouveauté est le passage du travail de l’étoffe à celui du métal. Des tâches pénibles autrefois réservées aux hommes leur sont confiées et beaucoup travaillent de nuit (36 % d’après une enquête réalisée en 1917) . L'effectif féminin des usines de guerre passe de en à en , en et en ..

Au printemps 1917 fut créée une association des surintendantes de France pour . L’association ouvrit une école pour former des filles de la bourgeoisie au travail social en usine. Les candidates devaient avoir 24 ans et un diplôme d’infirmière. Les surintendantes se chargeaient d’assurer la discipline et d’améliorer la productivité et étaient, par ailleurs, responsables de la santé des ouvrières en proposant aux contremaîtres des affectations adaptées aux capacités physiques de chacune, évitant aux femmes enceintes et aux jeunes mères les tâches les plus pénibles. Les surintendantes s’occupaient des services sociaux et de santé, crèches, salles d’allaitement, infirmeries, colonies de vacances. vignette|droite|Travaux des champs en 1917 L’emploi de prisonniers de guerre, de travailleurs venus des colonies ( Nord-Africains dont Algériens, Indochinois, quelques milliers de Malgaches) et de Chine est un autre palliatif du manque de main-d’œuvre. Ces ouvriers sont sous surveillance et une carte de circulation leur est imposée en 1917. Beaucoup restent en France après la guerre. Une production d'armes, de munitions et de matériels militaires sans précédent fut permise par la généralisation du travail à la chaîne, la standardisation des produits en séries longues, la longueur des journées de travail et aussi l'absence de contraintes de coûts, les autorités ne discutant pas les prix.

Dans l’agriculture, la ponction de l’armée s’accroît jusqu’à atteindre 63 % de la force agricole masculine en 1918 (contrairement aux ouvriers de l’industrie et employés des transports, les paysans n’étaient pas exemptés). La pénurie de main-d’œuvre est aggravée par le départ de nombreux ouvriers agricoles vers l’industrie. Bien que leurs salaires aient presque triplé de 1914 à 1920 ceux versés par les usines d’armement restaient très supérieurs. En 1921 le nombre de personnes employées dans l’agriculture en France était inférieur de 1,5 million à celui de 1914. 3,2 millions de femmes livrées à elles-mêmes qui remplacent les hommes sont amenées à prendre des décisions et à exécuter les travaux les plus pénibles. Ce labeur n’empêche pas une baisse de la production à partir de 1915, après la bonne récolte de 1914 , .

L'économie de guerre thumb|droite|Affiche. Versez votre or

Le coût de la guerre représente 26 % du revenu national (les dépenses militaires s'élevaient de 1910 à 1913, période de course aux armements, à 4,1 % du produit national). Cette charge fut plus financée par l'emprunt que par la fiscalité. L’impôt sur le revenu voté en , tardivement par rapport à plusieurs autres pays, ne fut mis application à des taux modérés qu’en 1916. La charge de l'impôt ne représentait que 8 % du produit national en 1918 et la fiscalité n’a assuré que 15 % des dépenses supplémentaires causées par la guerre. L’effort de guerre fut principalement financé par l’emprunt, dette extérieure pour 25 % de la somme totale dont 1,7 milliard de dollars à la Grande-Bretagne et 2 milliards aux Etats-Unis en 1918, surtout par des emprunts de guerre sous forme d’obligations (19 %), de bons et obligations du Trésor à court terme (42 %). Le coefficient d’endettement passa de 65 à 160 %, la masse monétaire fut multipliée par 5. La hausse des prix (plus du doublement de 1914 à 1918) fut partiellement endiguée par des subventions et des mesures de rationnement à la fin de la guerre. La charge est donc reportée sur les contribuables après la guerre qui devront financer le remboursement de la dette et sur les rentiers qui voient baisser leur revenu réel.

La Grande Guerre marque le début d’une intervention massive de l’État dans l’économie par les réquisitions, la fixation de prix, la hausse de la fiscalité. La part des dépenses publiques dans le PIB passe de 10 % en 1914 à 53,3 % en 1918. Un sous-secrétariat d’État de l’Artillerie et des Munitions est créé en 1915. thumb|gauche|Plantez des pommes de terreLe gouvernement organise l’activité industrielle et offre des subventions pour créer de nouvelles unités de production. Les usines se reconvertissent dans la fabrication de munitions et de matériels militaires. Ainsi, les usines Renault donnent la priorité à la production de matériels militaires, notamment celle de chars d'assaut à la fin de la guerre sur celle de voitures de tourisme. André Citroën, directeur de fabrication d'une entreprise automobile avant la guerre, fait édifier dans le quartier de Javel à Paris une usine de fabrication d'obus où seront installées après la fin du conflit des chaînes de production de voitures. Pour leur part, les industriels se coordonnent en collaboration avec des agences gouvernementales et la concurrence diminue. Les commandes officielles se font en échange de séries plus longues et de prix plus élevés.

Cette mobilisation fut efficace : les industries couvrirent les besoins croissants de l'armée et fournirent une partie de l'équipement des Alliés.