Judith Jasmin (née le à Terrebonne, morte le à Montréal à l'âge de 56 ans) est une comédienne, réalisatrice et journaliste québécoise. Découverte à la radio comme jeune comédienne et journaliste, elle devient une véritable icône québécoise à compter des années 1950, lorsqu’elle entame sa carrière journalistique au petit écran de Radio-Canada.
Pionnière du journalisme électronique, elle est la première femme québécoise et canadienne à faire de l'information politique et internationale, à parcourir le monde comme grand reporter et la première correspondante de Radio-Canada à l'étranger. Femme engagée, elle est aussi une éveilleuse de consciences qui milite pour le droit des femmes et participe aux mouvements en faveur de la laïcité, de l'écologisme, du pacifisme et de l'antiracisme. En 2021, le gouvernement du Québec reconnaît son apport à la société québécoise en la désignant personnage historique.
Biographie
Enfance et formation
L'appel de l'Europe Judith Renée Jacqueline Carmen Jasmin est née le à Terrebonne, au Québec. Elle est la fille d'Amédée Jasmin, notaire de profession, et Rosaria Desjarlais. Ses parents sont tous deux issus du monde rural, au même titre que les trois quarts des Canadiens français à l'époqueBeauchamp, p. 19.. Judith est l'aînée d'une fratrie de trois enfants: elle a une petite sœur, Claude, et un petit frère, Jean-Jacques. Ce dernier doit son nom à l'admiration que voue sa mère au philosophe des Lumières Jean-Jacques RousseauBeauchamp, p. 16..
La jeune Judith évolue dans un milieu familial particulièrement stimulant intellectuellement. Son père, Amédée, est un anticlérical de tradition libérale mais sensible aux idées socialistes et communistes. Il suit les traces de son paternel, Vincent-Ferrier Jasmin, cultivateur de la région de Saint-Laurent, peu instruit mais profondément nationaliste et libéralBeauchamp, p. 20.. Fondateur du mensuel L'Écho de Terrebone, Amédée Jasmin milite pour la laïcité, la séparation des pouvoirs ainsi que l'instruction gratuite et obligatoire. Féru de littérature, il lit Hugo, Zola, Anatole France, Tolstoï ou encore Gorki et s'intéresse de près à l'actualité locale et internationaleBeauchamp, p. 28.. La mère de Judith, Rosaria, n'a pas le niveau d'étude ou la culture politique de son mari mais partage sa curiosité intellectuelle et son goût pour la cultureBeauchamp, p. 18.. Fille d'un boulanger forcé de s'exiler aux États-Unis après avoir fait faillite, elle est sensible aux enjeux sociaux et cultive un goût prononcé pour l'aventure. Les enfants Jasmin évoluent au sein d'un foyer où l'engagement est à l'honneur, au contact d'un pluralisme d'idées et de croyances. gauche|vignette|La mairie de Noisy-le-Grand Fascinés par l'Europe et étouffés par une société québécoise qu'ils considèrent muselée par la tutelle religieuse, profondément conservatrice et réactionnaire, la famille Jasmin lève les voiles vers le Vieux Continent en 1921. Ils s'installent à Paris, qu'Amédée Jasmin qualifie de capitale du monde civiliséBeauchamp, p. 17.. Un tel projet est peu commun pour une famille canadienne française à l'époque, d'autant plus que les Jasmin n'ont rien d'une famille bourgeoise. Immigrer en France est l'occasion pour eux de se ressourcer aux pays des ancêtres et d'étudier l'application du socialisme et des coopératives ouvrières. Toute jeune, Judith Jasmin est profondément marquée par les idéaux progressistes de ses parents. Âgée d'à peine dix ans, elle a Jeanne d'Arc pour modèle et rêve de révolution. Trente ans plus tard, elle reviendra sur cet état d'esprit:
Amédée Jasmin fait construire une maison au 23 de l'avenue Chilpéric, à Noisy-le-Grand, en banlieue parisienneBeauchamp, p. 40.. La jeune Judith y vit une enfance heureuse entre chaleur familiale, excursions à la campagne et visites au musée. Elle étudie à l'école communale, où elle s'impose naturellement comme une meneuse de groupe, même auprès des garçons plus âgés, puis entre à l'automne 1926 au Lycée Fénélon, à ParisBeauchamp, p. 41.Beauchamp, p. 43.. Les sœurs Jasmin y sont surnommées "les Canadiennes" et suscitent la curiosité de leurs camarades de classe. Elles profitent de leur naïveté et assument volontiers leur exotisme, quitte à feindre de parler des langues autochtones inventées de toutes pièces.
Bien qu'elle soit très heureuse en France, le bonheur de Judith Jasmin doit prendre fin. Les économies s'épuisent et la famille doit rentrer au pays en 1929. De retour au Québec, ils s'installent dans le quartier Villeray, à MontréalBeauchamp, p. 49.. Fidèle à ses idées socialistes, Amédée Jasmin a voulu s'établir dans un quartier peuplé d'ouvriers et d'immigrants, à qui il propose ses services de notaire. La situation devient toutefois vite précaire lorsque le Krach de 1929 balaie le peu qu'il reste des économies familiales. Pour Judith Jasmin et sa sœur Claude, le retour au Québec est d'autant plus difficile que, plus Françaises que Canadiennes, elles ont beaucoup de mal à s'acclimater à une société encore très conservatrice.
Inscrite au cours de Lettres-Sciences d'un pensionnat des religieuses de la congrégation Notre-Dame, Judith Jasmin entre en neuvième annéeBeauchamp, p. 51.. Habituée à une éducation laïque à la française, elle trouve difficile l'adaptation à l'atmosphère des couvents québécois. Son père tente de pallier cela en initiant ses filles à des activités parascolaires instructives, notamment des films, des conférences et des réunions politiques. C'est ainsi que lors des élections fédérales de 1930, la jeune Judith a la chance d'assister à une conférence de la journaliste et militante féministe Idola Saint-Jean, alors candidate.
Les efforts d'Amédée Jasmin seront vains car sa fille aînée ne rêve que de la France. À force d'insister, elle voit ses souhaits exaucés: elle retourne suivre des études en Europe pendant deux ans. Judith Jasmin est alors interne au lycée pour jeunes filles de Versailles, où elle étudie avec enthousiasme et déterminationBeauchamp, p. 57.. Elle a de la facilité en français, particulièrement en composition, mais peine à suivre ses camarades de classe en latin et en arithmétique. Malgré une certaine propension à la paresse, elle déploie des efforts acharnés pour pallier ces faiblesses car, fougueuse et idéaliste, elle cultive de grandes ambitions pour son avenir.
Retour au pays vignette|Des enfants à Ville-Émard, en 1948. Judith Jasmin rentre au Québec en 1931, à l'âge de 15 ans. Ses parents font l'annonce de son retour et de sa réussite scolaire dans le quotidien La PresseBeauchamp, p. 87.. Cette fierté camoufle toutefois une période difficile. À Montréal, l'adolescente retrouve une famille en plein déclin social et économique, qui souffre, comme beaucoup, de la crise économique des années 1930. Son père, jadis optimiste et déterminé, est devenu aigri et abattu. Sa mère n'arrive pas à s'adapter à Ville-Émard, leur nouveau quartier, dont « la médiocrité [...] énerve, porte à la critique, rend de mauvaise humeur et empêche de vivre heureuse ». Cette situation affecte profondément Judith Jasmin, contribuant à lui forger une volonté de fer et la conviction que sa réussite peut garantir aux siens un avenir meilleur. Elle n'est toutefois pas tout à fait sûre du chemin à emprunter, comme en témoigne son journal personnelBeauchamp, p. 67.:
En , elle entre en rhétorique au collège Marguerite-Bourgeoys des sœurs de la congrégation Notre-DameBeauchamp, p. 89.. Plus Française que Canadienne, animée d'un certain chauvinisme, elle juge sévèrement la qualité de l'éducation qu'on lui inculque. La sévérité de son analyse ne se limite pas aux murs de l'établissement d'enseignement: elle considère sa société comme snob, matérialiste et inculte. Pour sa biographe, Colette Beauchamp, « entre le quartier ouvrier de Ville-Émard, où elle se bute au mépris de la langue française et de la culture, et le collège qui ne lui offre pas le climat intellectuel du lycée de Versailles, la fenêtre de Judith sur la société canadienne-française est étroite »Beauchamp, p. 98..
Au collège, elle est une élève remarquée qui se distingue de ses camarades par son ardeur studieuse, la qualité de sa langue, sa vaste culture générale et son sens critiqueBeauchamp, p. 90.. Malgré cela, la jeune fille se tient à l'écart, timide et réservée, sans doute gênée par le contraste entre le milieu bourgeois du collège et la pauvreté dans laquelle évoluent les siensBeauchamp, p. 91.. Réfugiée dans ses lectures et soutenue par quelques fidèles amies, elle ne se laisse pas abattre par ces conditions difficiles et obtient son diplôme en 1935. À l'époque, Judith Jasmin a déjà une conscience sociale très développée pour une jeune fille de son âge. Se tenant au fait de l'actualité locale et internationale, elle a déjà des opinions tranchées qu'elle défend passionnément. Elle est, comme son père, attirée par les idées socialistesBeauchamp, p. 103.. Particulièrement captivée par l'actualité européenne, elle s'intéresse de près à la Guerre civile espagnole et pourfend les fascismes.
À la sortie du collège, ses ambitions académiques sont mises à mal par la situation financière familiale: son père n'a pas de quoi lui payer ses études et elle ne peut obtenir de bourses, l'accès à l'université étant limité pour les femmesBeauchamp, p. 107.. Elle décide donc d'entamer des études en chimie, moins longues et moins coûteuses que celles de médecine. Le projet sera de courte durée: elle doit laisser tomber devant l'impossibilité de se trouver un emploi pour financer ses étudesBeauchamp, p. 108.. Sous les encouragements de son père, qui cultive de grands espoirs pour son aînée, elle tente sa chance loin des laboratoiresBeauchamp, p. 109.. Elle allait devenir comédienne.
Carrière de comédienne Judith Jasmin commence par fouler les planches de théâtres amateurs sans trop y croire. Elle multiplie les petits boulots et continue d'étudier la chimie dans l'optique de peut-être un jour reprendre ses études. Elle est éventuellement repérée par Lionel Daunais et Charles Goulet, directeurs des Variétés lyriques, qui lui offrent son premier rôle professionnel: elle incarne la comtesse dans Les valses de Vienne de Johann Strauss. En un an, Judith Jasmin est passée de parfaite inconnue à comédienne du Monument-National. La critique est élogieuse, soulignant le « charme de sa personnalité », sa « facilité d'interprétation » et sa « diction remarquable »Beauchamp, p. 114.. gauche|vignette|Une scène du Monument-National en 1943. Cette première expérience professionnelle ne signifie toutefois pas la fin des jours de misère. Alors que sa mère est embauchée comme domestique chez une famille bourgeoise, elle devient vendeuse dans une librairie pour subvenir aux besoins de sa familleBeauchamp, p. 118.. Humiliée par ce travail abrutissant, elle vit la désillusion d'une jeune fille qui espérait jadis, à Versailles, revenir « brasser le Québec ». Elle se surprend même à espérer marier un homme riche pour fuir la misère, elle qui ne rêvait pourtant que d'indépendance et d'aventuresBeauchamp, p. 122..
C'est finalement à Radio-Canada que Judith Jasmin trouve sa place. Grâce à l'amitié de Guy Mauffette, un jeune acteur et réalisateur qu'elle a rencontré dans le milieu théâtral, elle décroche divers rôles à la radioBeauchamp, p. 123.. Elle y joue surtout des femmes fatales, méchantes et passionnées. La jeune comédienne n'abandonne pas pour autant le théâtre, participant notamment à des opérettes avec les Variétés lyriques ou le Montreal Repertory TheatreBeauchamp, p. 124.. C'est à cette époque qu'elle rencontre Paul Maugé, un riche éditeur de programmes de spectacle qui deviendra son conjoint malgré les vingt-trois années qui les séparentBeauchamp, p. 115..