Dans les années qui suivent l'assujettissement du Khaganat des Turcs Orientaux par Tang Taizong, l'empereur de Chine commence à vouloir étendre son pouvoir et sa domination sur les cités-royaumes des oasis du bassin du TarimCe bassin représente une partie de la région que les chroniques chinoises désignent sous le nom de régions de l'ouest. Ce secteur avait déjà été sous domination chinoise pendant la dynastie Han, c.f l'article sur le Protectorat des Régions de l'Ouest pour plus de détails sur cette première période de domination chinoise. Ces États, peuplés par des Tokhariens et des Saka, sont alors en théorie des alliés et/ou des vassaux du Khaganat des Turcs Occidentaux. En 640, l'empereur Taizong envoie le général Hou Junji vers l'ouest pour vaincre et annexer le royaume de Karakhoja, ce qui représente la première tentative chinoise de mettre en place une présence militaire et politique permanente dans la région depuis le Bo Yang, Outlines of the History of the Chinese, vol. 2, .. En 644, le royaume de Karachahr, qui était pourtant un allié des Tang lors de la campagne contre Karakhoja, se rebelle contre la Chine et fait allégeance au Khaganat des Turcs Occidentaux. Taizong riposte en envoyant Guo Xiaoke (), le commandant de la garnison chinoise de Karakhoja, attaquer et capturer Long Tuqizhi (), le roi de Karachahr. Mais il s'agit d'une victoire de courte durée, car ce royaume se rebelle peu après le départ des Chinois. La riposte des Tang a lieu en 648, quand le général Ashina She'er (), qui est le deuxième fils du dirigeant turc Shibi Khan, attaque les royaumes de Karachahr et Kucha dans le sud du bassin du Tarim et conquiert les deux. La conquête du bassin est achevée lorsque les royaumes de Kachgar et Khotan font leur soumission aux Tang la même année, permettant à la dynastie chinoise de dominer la région pendant 150 ans, en dehors d'une brève période où le Tibet en prend le contrôle entre 687 et 692.
Situation avant le conflit
Contrairement au Khaganat des Turcs Orientaux, celui des Turcs Occidentaux ne constituait pas une menace majeure pour les Tang durant les premières années d'existence de la dynastie. En effet, les Turcs Occidentaux sont plus éloignés du territoire des Tang que leurs cousins Orientaux et sont alors totalement indifférents aux ambitions chinoises. De plus, ce Khaganat souffre constamment de conflits internes et n'arrive pas à se focaliser sur les menaces extérieures. Au début, les relations entre la nouvelle dynastie et les Turcs Occidentaux sont donc pacifiques, ces derniers et leurs vassaux du bassin du Tarim n'étant pas alors des cibles de l'expansionnisme Tang. Pour être précis, les Turcs et certains de leurs alliés sont même, en théorie, des vassaux de la Chine. Ainsi, en 619 Tongyehu KhanAshina Tong de son vrai nom, Tongyehu Khan étant son titre, le Khan des Turcs Occidentaux, et Qu Boya, le roi de Karakhoja, envoient des tributs à l'Empereur Tang Gaozu, alors que ce dernier n'a fondé la dynastie Tang que depuis un an et lutte encore contre ses rivaux pour la suprématie sur la Chine. En 625, Tongyehu demande à pouvoir épouser une princesse Tang, ce que l'empereur Gaozu accepte dans un premier temps. Mais cette alliance potentielle agace et inquiète Illig QaghanAshina Duobi de son vrai nom, Illig Qaghan étant son titre, le dirigeant des Turcs Orientaux, qui fait le nécessaire pour que le mariage n'ait jamais lieu.
Durant les années qui suivent la fondation de la dynastie Tang, une intense rivalité s'installe entre Li Jiancheng le Prince héritier, et son frère cadet Li Shimin le Prince de Qin. Cette rivalité trouve sa conclusion en 626, lorsque Shimin tend une embuscade qui lui permet d'éliminer Jiancheng et son autre frère Li Yuanji, le Prince de Qi, lors du coup de la porte Xuanwu. Il force ensuite l'empereur Gaozu à faire de lui le nouveau prince héritier, puis à abdiquer quelques mois plus tard. Li Shimin monte alors sur le trône et devient l'empereur Tang Taizong en 628. La même année, Tongyehu Khan est tué par son oncle Ashina Moheduo, qui monte sur le trône sous le titre de Quliqipi Khan. Cependant, certaines grandes familles turques soutiennent Ashina Dieli, le fils d'Ashina Tong, qui se proclame également Khan et prend le titre de Siyehu Khan. Les deux cherchent l'aide des Tang et un mariage avec une princesse impériale, mais l'empereur Taizong décline les propositions des deux Khans. Finalement, en 630, Ashina Dieli vainc et tue Ashina Moheduo, réunifiant à nouveau le Khaganat des Turcs Occidentaux. Pendant ce temps, Qu Wentai, le roi de Karakhoja se rend à Chang'an en 630, où il est reçu chaleureusement à la Cour Impériale des Tang.
En 632, Ashina Dieli, qui avait déjà perdu le soutien de son peuple à cause de sa cruauté, perd une campagne contre les Khazars. Après cet échec, ses alliés des tribus Shebeidaguan (設卑達官) et Nushibi se retournent contre lui, l'attaquent et le forcent à s'enfuir chez les Kangju. Dépourvus de chef, les Turcs choisissent Ashina Nishu comme nouveau Khan, sous le titre de Duolu Khan. Comme son prédécesseur, le nouveau Khan se soumet nominalement aux Tang et reçoit des titres en retour. Mais les inimitiés et les problèmes internes aux Turcs continuent pendant son règne et même après sa mort lorsque son frère, Ashina Tong'e, lui succède.
Selon les chroniques historiques chinoises, dès 638, Ashina Tong'e n'a plus le soutien du peuple des Turcs occidentaux et la moitié nord du Khaganat a fait allégeance à un Prince turc nommé Ashina Yugu, qui a pris le titre de Yipiduolu Khan. Malgré plusieurs batailles de grande ampleur, aucun des deux Khans ne réussit à vaincre l'autre et le Khaganat se retrouve divisé en 2, la rivière Ili servant de frontière entre les deux domaines. La mort d'Ashina Tong'e en 639 ne résout rien, car il est remplacé par son neveu Ashina Bobu, qui devient Shaboluoyehu Khan.
Campagne contre Karakhoja vignette|300px|Les campagnes des Tang dans les régions de l'ouest
En 630, les Tang mettent fin à la menace que représentaient pour eux les Turcs Orientaux, en les détruisant au terme d'une campagne militaire victorieuse. Les Tang ont donc les mains libres pour concrétiser leurs différentes ambitions territoriales, mais au début, rien ne semble faire de Karakhoja une cible prioritaire. En effet, ce royaume, qui est gouverné depuis 498 par le clan Qu, est le plus sinisé de tous les royaumes du bassin du Tarim. Pendant le règne des Qu, le chinois est la langue écrite officielle de Karakhoja, les classiques chinois sont enseignés aux étudiants et la bureaucratie gouvernementale est basée sur la structure politique de la Chine impériale. De plus, comme on l'a vu plus haut, Qu Wentai, le roi de Karakhoja, s'est personnellement rendu à la Cour des Tang pour faire allégeance à Tang Taizong.
La situation change en 638 quand Wentai se rapproche des Turcs en s'alliant aux Chuyue (處月) et aux Chumi (處密), deux tribus turques du Khaganat Occidental. Les troupes de Karakhoja attaquent alors le royaume de Karachahr, s'emparent de cinq villes dudit royaume et repartent avec , hommes et femmes confondus. Qu Wentai s'allie également avec Ashina Bobu contre Yiwu (伊吾)Ce qui correspond actuellement à la Préfecture de Hami, Xinjiang, qui, tout comme Karachahr, est un allié des Tang. En 639, l'empereur Taizong publie un édit dans lequel il réprimande Qu Wentai et lui ordonne d'envoyer Ashina Ju (阿史那矩), un des hommes de confiance de Qu, à la Cour des Tang afin de discuter des relations entre le royaume-oasis et l'empire chinois. Qu Wentai refuse d'envoyer Ju et c'est Qu Yong (麴雍), un autre haut fonctionnaire, qui fait le voyage jusqu'à Chang'an, la capitale des Tang, pour s'excuser officiellement au nom de son roi. L'empereur Taizong ordonne également à Qu Wentai de renvoyer les Chinois qui étaient auparavant en exil dans le Khaganat des Turc Orientaux et qui se sont enfuis à Karakhoja lorsque les Tang ont conquis ledit Khaganat en 630. Qu Wentai irrite une nouvelle fois l'empereur Taizong en tentant de persuader Yi'nan, le ZhenZhu Khan des XueyantuoTribu ayant longtemps fait partie de la Confédération Chile, les Xueyantuo sont des anciens vassaux des Turcs Orientaux qui se sont soulevés contre ces derniers et ont aidé les Tang à les vaincre. En 640, ils sont les maîtres de la plus grande partie de l'ancien Khaganat des Turc Orientaux et restent, encore pour un temps, des alliés des Tang, de prendre plus d'indépendance par rapport aux Tang. C'est tout l'inverse qui se produit, car dès que l'empereur Taizong, lassé du double jeu de son vassal, commence à planifier une invasion contre Karakhoja, Yi'nan offre son aide aux Tang. Pour être complet, il faut toutefois préciser qu'aucune archive ni aucune chronique ne fait mention d'une quelconque participation concrète des Xueyantuo à cette campagne.
Autour du nouvel an 640, après l'échec d'une ultime tentative de Tang Taizong pour obtenir de Qu Wentai qu'il revienne sur sa position anti-Tang, l'empereur donne l'ordre au général Hou Junji d'attaquer Karakhoja, avec l'assistance du général Xue Wanjun (薛萬均). Au début, Qu Wentai ne prend pas la menace au sérieux, car il pense que les Tang ne peuvent pas l'attaquer avec une grande armée, en raison des problèmes logistiques liés à la traversée du désert et il est sûr que son royaume est capable de résister à une attaque d'une petite armée Tang. Cependant, à l'automne 640, Hou réussit bel et bien à faire traverser le désert à une puissante armée et s'approche de Karakhoja. Lorsqu'il apprend la nouvelle, Qu Wentai en meurt de stress et d'anxiété. C'est son fils, Qu Zhisheng (麴智盛), qui lui succède sur le trône. Après avoir rejeté une proposition d'un de ses conseillers, qui lui proposait de lancer une attaque surprise contre le cortège funèbre de Qu Wentai, Hou Junji commence par s'emparer de Tiandi (田地), une ville située juste à l'est de la capitale de Karakhoja. Après cette première victoire, il commence à marcher sur la capitale elle-même. Mis au courant de la situation, Qu Zhisheng lui écrit pour s'excuser des offenses de son père et Hou lui répond en lui ordonnant de se rendre. Qu Zhisheng refuse et demande de l'aide à Ashina Bobu pendant que Junji assiège la ville. Mais au lieu d'aider son vassal, Bobu se replie loin de Karakhoja, tandis que le général qu'il avait envoyé défendre Kehanfutu (可汗浮圖)Ce qui correspond actuellement à la Préfecture autonome hui de Changji, Xinjiang, préfère se rendre aux Chinois. Zhisheng comprend immédiatement que, sans l'aide des Turcs Occidentaux il n'a aucune chance de remporter la victoire et il capitule.