Le régime d'historicité est un concept utilisé en histoire. Il décrit la relation entre le passé, le présent et le futur du point de vue d’une communauté définie dans le temps et l’espace. Il s’agit donc d’une notion transnationale et dont de multiples disciplines de sciences sociales peuvent se saisir. Elle n’est pas exclusive à la discipline historique. L’historien français François Hartog est le pionnier de cette notion et est le premier à parler de “régime d’historicité”.

François Hartog explique préférer le terme d’historicité plutôt que celui de temporalité, car il s’intéresse à “l’expérience sensible du rapport au temps” et non pas au sens des catégories métaphysiques qu’on retrouve chez Heidegger.

Historiographie Le terme de régimes d’historicité est utilisé pour la première fois par François Hartog dans l’article “Marshall Sahlins et l’anthropologie de l’histoire” en 1983. Il y fait le compte-rendu d’une conférence donnée par Marshall Sahlins qui propose de replacer l’histoire, et le rapport à l’histoire, dans son contexte anthropologique et culturel. La notion est donc à la croisée des disciplines historique et anthropologique, et l’anthropologie joue un rôle important dans l’élaboration de la notion. François Hartog redéfinit ensuite ces régimes d’historicité avec Gérard Lenclud en 1993Hartog François et Lenclud Gérard, “Régimes d’historicité”, dans Dutu Alexandru et Dotille Norbert (éd.) L'État des lieux en sciences sociales, Paris, Éditions L’Harmattan, 1993, p. 18‑38.. Puis à nouveau dans son ouvrage paru en 2003. Celui-ci est un ouvrage majeur incontournable dans l’historiographie des régimes d’historicité, et qui institue la notion dans le paysage historique. L’auteur utilise en références trois apports majeurs selon Christian Delacroix : l’anthropologie de Lévi-Strauss et Sahlins, la réflexion métahistorique de Koselleck et Ricoeur, et le lien entre histoire et mémoire développé principalement par Pierre NoraDelacroix Christian, “Généalogie d’une notion”, dans Delacroix Christian, Dosse François, Garcia Patrick (éd.), Historicités, Paris, La Découverte, 2009, p. 29-46..

La notion des régimes d’historicité est reprise par de nombreux autres auteurs par la suite. Il faut rappeler cependant que la notion de régimes d’historicité n’est pas stabilisée, mais plastique. Ce qu’elle désigne fait l’objet de débat, et il en existe plusieurs définitions dans l’historiographie. Même, le terme « régime » n’est pas vu par tous comme idéal. Il se veut renvoyer à une période qui peut être floue dans ses limites et non homogène dans son rapport au temps. Une période peut connaître plusieurs régimes d’historicités qui se chevauchent, et en particulier dans les moments de transition d’un régime à l’autre. Mais selon Jacques Revel, le terme « régime » pourrait être mal choisi car il renvoie à l’idée d’une période historique monolithique et figée, aux limites nettesRevel Jacques, “Pratiques du contemporain et régimes d’historicité”, dans Le Genre humain, vol. 2, n° 35, 1992, p. 13-20..

La question des régimes historiographiques Hartog propose les régimes d’historicité comme outil heuristique seulement. Mais la notion peut être utilisée pour une pensée réflexive de la discipline historique. En effet, l’écriture même de l’histoire s’inscrit dans un régime d’historicité. Et non seulement son écriture, mais l’historien lui-même, et le concept de régime d’historicité également. L’historiographie peut être historicisée. Hartog et Lenclud affirment donc que des régimes historiographiques existent et désignent la manière dont une société organise et exprime ces régimes d’historicité. L’historien, en faisant une histoire des régimes d’historicité, contribue au processus de temporalisation de l’histoire. Les limites entre faire l’histoire, faire de l’histoire et être dans l’histoire sont brouilléesBlocker Déborah et Haddad Élie, « Le présent comme inquiétude : temporalités, écritures du temps et actions historiographiques », dans Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 3, n° 53, 2006, p. 160-169, https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2006-3-page-160.htm (consulté le 13 décembre 2023).. Par les réflexions autour des régimes d’historicité, c’est le but même de la discipline historique qui est repensé : l’unique objet de la discipline ne serait pas le passé, mais bien le temps. Il serait alors possible d’étudier non seulement le passé et le présent, mais également le futur en histoire.

Le régime d'historicité ancien Le régime d’historicité antique grec alloue une grande importance aux mythes se déroulant dans un passé lointain, immémorial. Ces mythes offrent alors une grille de compréhension des événements présents et futurs. Le mythe est, dans ce système d'appréhension de l’histoire, un modèle issu d’un passé immémorial. Les actions des héros mythiques seraient alors à imiter dans notre réalité. Le résultat est une histoire cyclique, sans possibilité de s’émanciper du modèle mythique. Ce régime d’historicité est tangible dans la tragédie grecque, alors que chaque destin est déjà tracé et qu’aucune émancipation n’est possible.

Les médiévaux occidentaux n’opèrent pas une rupture fondamentale avec la vision antique. En effet, ce sont cette fois-ci encore des récits bibliques, qui font office de référence. Ainsi, pour les médiévaux, le présent doit être compris comme un parcours vers le Jugement Dernier qui aurait commencé dès la naissance de Jésus. Le passé biblique est alors considéré comme une préparation du présent. Néanmoins, ce régime introduit un nouveau mécanisme d’historicité : l’évolution. Pour la première fois, l’histoire n’est plus cyclique comme durant l’Antiquité, mais comprend un début (l'Incarnation du Christ) et une fin (le retour de Jésus sur Terre et le Jugement Dernier). Cela induit donc une évolution historique inédite. Cette évolution se traduit dans le comportement des hommes, qui sont eux-mêmes obligés de progresser afin d’être dignes du retour du Christ, qui se fait attendre malgré la promesse biblique d’un retour rapide.

L’Incarnation christique joue ici le rôle de phare temporel. C’est cet événement qui crée le présent (l’attente pleine d'espérance du retour de Jésus), donne un sens au passé (les événements de l’Ancien Testament) et éclaire le futur (le retour du Christ, synonyme de la Fin des Temps, littéralement de la fin de l’Histoire). Ce futur crée un présent intermédiaire qui ne cesse de s’allonger, ponctué d’épisodes de tensions.

Le régime d'historicité moderne François Hartog balise le régime d’historicité moderne dans la période allant de 1789 à 1989. Il décrit le passage du régime d’historicité ancien à moderne au travers des écrits de Chateaubriand. Celui-ci est témoin de la fin du XVIIIe siècle et notamment de la Révolution française. Il constate un changement dans la manière dont est perçue le temps à son époque, qui semble s’accélérer. Pour comprendre ce moment de rupture, il choisit d’analyser les révolutions passées dans leurs rapports avec la Révolution française, mais aussi afin de prévoir le futur. Il se place là entre le régime ancien – dans lequel le passé éclaire l’avenir – et le régime moderne, où le futur est à faire advenir en rupture du passé.

Dans le régime d’historicité moderne, le temps est en effet perçu comme une accélération incontrôlable, un acteur de l’histoire. Il est fortement lié à la notion de progrès de Kant, et passé et présent doivent faire advenir ce futurBourguignon François, « Historicité (régime d’) », dans Christine Delory-Momberger (éd.), Vocabulaire des histoires de vie et de la recherche biographique, Toulouse, Érès, 2019, p. 93-94.. Reinhart Koselleck voit dans l’époque moderne un moment où « la différence entre expérience et attente ne cesse de croître »Koselleck Reinhart, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, trad de l'allemand par Jochen et Marie-Claire Hoock, Paris, Éd. de l'EHESS, 1990.. Le futur est distant, un horizon d’attente distinct de l’expérience du présent.

Le XXe siècle est dans un premier temps futuriste, jusqu’à l’extrême. Le Manifeste futuriste de Marinetti en 1909 en Italie en est un exemple frappant utilisé par Hartog. Il défend la suppression du patrimoine au titre d’une volonté d’aller de l’avant, et le caractère vain de regarder en arrière. Mais tout au long du siècle, le présentisme s'affirme jusqu’à devenir majoritaire. L’optimisme et la foi dans le progrès sont ébranlés par, notamment, les deux guerres mondiales. Hartog attribue à 1989 et la chute du Mur de Berlin le coup fatal porté au régime d’historicité moderne. Le futur est plus imprévisible que jamais.

Le présentisme : concept ou régime d'historicité en tant que tel Le présentisme est le troisième régime d’historicité présenté par François Hartog. Bien que ce régime soit développé dans l’ouvrage de l’historien français, ce dernier ne sait pas exactement s’il s’agit bien d’un régime d’historicité ou d’un régime transitoire amené à disparaître au profit d’un nouveau régime futuriste. Le régime présentiste se caractérise par une multitude de notions connexes. Selon François Hartog, il symbolise le détournement des populations du passé et du futur dans lesquelles elles ne se retrouvent plus. Il identifie une réelle obsession du présent ; présent qui n’a pas d’horizon d’attente sur le futur, il se suffit à lui-même. Le présentisme tend aussi à incorporer des concepts reliés au passé tels que le devoir de mémoire, les lieux de mémoire, le développement des commémorations…

Pour l’historien, le présentisme amène de nouveaux enjeux vis-à-vis de sa profession. En effet, le présentisme change la vision que possède la société sur l’histoire. Dorénavant, l’événement prend la place de l’histoire. Cet événement devient directement histoire, il s’historicise en même temps qu’il se joue. François Hartog prend les attentats du 11 septembre 2001 comme exemple : dès la fin des attaques, l’administration de George W. Bush les utilise comme un événement historique qui fait rentrer le monde dans une nouvelle ère, celle de la lutte contre le terrorisme.

Le présentisme présenté par François Hartog est à différencier du présentisme avancé par l’anthropologue américain George W. Stocking. Ce dernier se réfère à l’idée simple selon laquelle le passé est constamment reconstruit en fonction du présent. Il en résulte pour l’historien que ce présentisme méthodologique l’amène à partir de son propre présent pour analyser l’altérité du passé. George W. Stocking identifie également des vices au présentisme : distorsions, négligences du contexte, fausses interprétations…

L'émergence du présentisme François Hartog soutient qu’un régime d’historicité n'apparaît jamais de manière instantanée et n’est jamais complètement hégémonique. Selon lui, un régime d’historicité met plusieurs décennies à se développer avant de devenir la norme. Le présentisme est issu de plusieurs événements clés de la fin du 20e siècle. Ce siècle qui était partagé entre futurisme et présentisme. De plus, à chaque époque, le régime d’historicité en vigueur n’est jamais partagé par l’ensemble de la société. Des « contre-régimes » gravitent autour du régime normatif. Par ailleurs, un régime d’historicité n’est pas une entité métaphysique ; il ne s’agit que « de l’expression d’un ordre dominant du temps ».