Le sensible est un concept de philosophie qui désigne ce qui est susceptible d’être perçu par les sens. Plus largement, le sensible est l’ensemble des impressions et des représentations obtenue par les sens.

Concept

Immédiateté Le sensible est ce qui est susceptible d’être senti ; il s'agit d'une connaissance par les sens. Il s'agit donc d'une connaissance sans intervention rationnelle, sans la médiation de la raison. Il y a en effet une évidence immédiate du sensible : la sensation assure le sujet sentant de la réalité de ce qu’il perçoit ; elle est l’indice du vrai.

Certaines écoles philosophes se fondent sur la reconnaissance de ce que le sensible donne accès au vrai. C'est la thèse de l'épicurisme, qui soutient que la vie doit être menée sur le critère du plaisir, et que dès lors, la sensation doit nous indiquer ce qui est plaisant et ce qui ne l'est pas. Que ce soit de l’ordre de la connaissance comme celui de la morale, « le plaisir en tant que plaisir est bon, pourtant tout plaisir n’est pas bon », autrement dit la sensation de plaisir est vraie. La vérité est alors définie comme la confirmation d’un jugement par la sensation, c'est-à-dire l’adéquation du jugement et de la sensation. La fonction de la science est dès lors celle de rassurer quant à l’inexistence d’une intervention divine : c’est donc vrai car cela ne contredit pas la sensation.

Cette fonction immédiate, dérivée des propriétés biologiques des animaux, a aussi des conséquences éthiques importantes. C'est au nom du « sensible » que divers courants philosophiques, opposés ici au cartésianisme de l'animal-machine, comme ceux qui se réclament d'Arthur Schopenhauer, de Jeremy Bentham, d'Albert Schweitzer ou, plus récemment, de Peter Singer, ont demandé un traitement moral privilégié des animaux comme « êtres sensibles », différents de la chose inerteGeorges Chapouthier, Le respect de l’animal dans ses racines historiques : de l’animal-objet à l’animal sensible, Bull. Acad. Vet. France, 2009, 162 (1), pp 5-12 . Cette position a aussi pu conduire à la requête de droits pour les animauxGeorges Chapouthier, J.C. Nouët (editors), "The universal declaration of animal rights, comments and intentions", Éditions Ligue Française des Droits de l’Animal, Paris, 1998.

Source d'erreur Parce que le sensible est immédiatement accessible, il peut paraître rassurant : nos sens ne nous mentiraient pas, ils n'auraient pas d'intention de nous tromper. On pourrait donc croire en une « vérité du sensible ». Les sens, pourtant, sont aussi réputés trompeurs ; il en est ainsi des illusions d'optique. Cela nous interdit de tenir pour fiable le témoignage des sens. Le sensible étant une source d’erreur et de fausseté, on en appelle au jugement de la raison pour corriger les impressions des sens.

Comment dès lors trouver dans la sensation le critère d’une vérité de la représentation sensible ? Si l’on conçoit la vérité comme adéquation du jugement à la chose sensible, il faudrait que la sensation corrige le jugement sur les sens et donc qu’elle se corrige elle-même. Pour sa part, Épicure montre que l’erreur est dans le jugement que nous portons sur la sensation et non dans la sensation elle-même (lorsque je regarde une tour carrée et qu’elle m’apparaît ronde, ce n’est pas la sensation qui est fausse mais bien mon jugement qui oublie de prendre en compte la distance).

Il s’agirait alors de corriger la première sensation à l’aide du jugement, mais au nom de quoi une sensation serait plus fiable qu’une autre ? Et en quoi la sensation ne serait pas toujours fausse ? C’est ce que Descartes montre en récusant les sens au travers de l’expérience du doute hyperbolique au début des Méditations métaphysiques. Mais dès lors, qu’en est-il de la réalité ? N’est-il pas fou de ne pas croire la réalité ? C’est en effet là la psychose mélancolique qui fait concevoir le corps comme un presque rien. Reste que dire qu’il y a un sens du réel, c’est dire que le sensible serait fiable alors même que « l’impression de réalité du rêve ou de ce qu’on appelle réel sont identiques » (Descartes, Méditations métaphysiques, I). La sensation ne peut pas permettre de corriger la sensation, le sensible ne suffit pas à valider le sensible, c’est donc dire qu’il existe une seconde condition à la sensation : c’est qu’il y ait un sentant (« la sensation est l’acte commun du sensible et du sentant » (Aristote, De l’esprit)). Mais le sentant n’est sentant qu’en vertu du sensible, et de même que le sensible, il ne peut donner la marque de vérité du senti. S’il y a assurément une effectivité du sensible dans l’actualité de la sensation, cette effectivité ne suffit pas à faire une vérité.

Le sensible comme obstacle à la vérité

Héraclite et le mobilisme comme impossibilité d'atteinte de la vérité Héraclite soutient une doctrine mobiliste selon laquelle tout étant mouvant, nos sens ne sauraient nous donner accès à la vérité, car celle-ci est, au contraire, permanente. En effet, si donc la vérité est adéquation du jugement à la réalité, cette réalité ne saurait être sensible. En effet, une telle réalité doit être une réalité permanente, i.e. qui se maintient identique à elle-même, or les phénomènes sensibles changent, non seulement ils sont différents les uns des autres mais encore chaque phénomène ne cesse de différer de lui-même. Autrement dit, alors que l’ordre phénoménal est l’ordre du changement et de la différence, la connaissance, elle, doit porter sur la réalité immuable des essences : il ne peut pas y avoir de vérité du sensible comme adéquation.

Platon et le rejet du sensible face à l'intelligible La philosophie occidentale a été marquée par une remise en doute et une dévalorisation du sensible face à l'intelligible à partir des écrits de Platon. La thèse platonicienne de la vérité, en effet, rejette radicalement le sensible comme mode d'accès à la connaissance, au profit de l'intelligible. Les sens sont trompeurs, alors que l'intellect, lui, peut accéder aux formes, aux Idées (théorie des formes).

Les Idées, ou formes, seraient ainsi au rang des normes destinées à évaluer la vérité des phénomènes. Dans la République (livre X), Platon dévoile sa phénoménologie. Le phénomène est ce qui de l’Idée apparaît dans le sensible. Par voie de conséquence, la chose phénoménale est moins réelle que l’Idée, et donc aussi moins vraie. Cette dégradation est plus vraie encore dans le cas de la mimèsis artistique, dont la création artistique est encore moins vraie que l’objet phénoménal. Il s'agit donc d'un simulacre d'un simulacre.

Le sensible comme indice de la vérité

Aristote et l'intellection du sensible Ce rejet platonicien du sensible au profit de l'intelligible sera radicalement critiquée par Aristote. Le Stagirite considère qu'on ne peut pas penser des formes intelligibles séparées du sensible ; elles ne peuvent exister seul, car c'est leur union avec le matériau, en puissance, qui donne l'objet en acte. Le sensible est, fondamentalement, intelligible. Aristote récuse ainsi scepticisme au sujet de la sensation ; la sensation nous donne toujours une indication sur le vraie. En d'autres termes, dès lors qu'on considère que l’essence est dans les phénomènes sensibles eux-mêmes, l’essence immanente est une vérité eidétique contenue dans les phénomènes.

Toutefois, il n’y a pas de vérité du sensible en tant que le sensible ne nous fait connaître que des cas particuliers, i.e. les substances premières, dont l’essence est la substance seconde universelle. Autrement dit, même si la sensation peut porter sur une certaine généralité, elle ne peut s’exercer que sur des objets individuels : c’est pourquoi la science ne peut être acquise par la sensation, la vérité essentielle est cependant à découvrir dans le phénoménal car seul lui s’offre à la connaissance. Il n’y a donc aucune complaisance dans le sensible mais bien une nécessité d’observer les phénomènes pour en extraire l’universel et c’est en cela qu’Aristote est le fondateur des sciences expérimentales telles que la biologie. Il s’agit en effet, dans ces sciences expérimentales, de vérifier si le phénomène singulier est adéquat à l’hypothèse théorique, mais le phénomène qui apparaît dans l’expérimentation n’est pas le critère de vérité car s’il peut infirmer il ne peut pas confirmer la vérité, elle-même ne pouvant qu’être théorique.

Descartes et le jugement comme le ressort de la vérité Il est donc assuré qu’il n’y a de vérité que par l’exercice du jugement, celui-ci peut prendre pour objet le sensible mais c’est toujours au jugement qu’il appartient de déterminer la vérité ou la fausseté. C’est donc dire que l’erreur vient d’une précipitation du jugement et non de la chose ni de la représentation sensible, c’est là l’argument qu’avance Descartes. Il montre dès lors qu’on ne pourrait plus douter des sens car la représentation sensible a toujours rapport à une réalité sensible : même la fiction est toujours composée de réalité sensible à laquelle elle renvoie. Il faut donc que le jugement s’exerce par la rationalité afin de rendre compte d’une manière adéquate de la vérité sensible aux exigences de la réalité physique. C’est là le sens qu’il donne à l’exemple du bâton qui se brise une fois plongé dans l’eau : la dioptrique permet en effet de rendre compte du fait que le bâton paraît brisé et qu’il ne pourrait même en être autrement et que pour autant il est faux qu’il soit brisé. Le sensible est susceptible d’une vérité qui toutefois appartient au jugement.

Il ne faut donc pas douter qu’il y ait une réalité dont témoignent les sentiments qui après tout sont des « façons confuses de penser ». Mais il appartient alors à la science de rendre clairement compte de cela puisque ces sensations procèdent bien d’un processus physiologique. On pourrait ici objecter la thèse avancée par Épicure qui affirmait que « si la sensation est toujours vraie, c’est le jugement qui se trompe ». Néanmoins, en toute rigueur, on l’a vu, on ne peut pas dire que la sensation est vraie si c’est dans le jugement que la vérité se joue. La sensation n’est donc pas vraie ou fausse : la sensation est sensation. Le sens ne peuvent être trompeurs car ils ne jugent pas en propre, seule la raison juge et donc se trompe ou dit la vérité. Autrement dit, si la vérité est une adéquation de la sensation à l’idée, il n’y a pas de vérité du sensible, toutefois, le sensible n’est pas faux puisqu’il n’y a de vérité que du jugement.

Le sensible comme base du jugement esthétique Kant et le jugement comme subsomption du sensible au général Le jugement est une mise en relation. Le terme vient du verbe latin jungere, qui signifie joindre deux éléments. L'acte de joindre ne peut relever que d'un acte de l'esprit, et non du sensible ; dès lors, comme le dit Emmanuel Kant, juger c’est penser. Kant distingue ici deux types de jugements : un jugement déterminant et un jugement inductif. Dans le jugement déterminant, l’esprit détermine une représentation sensible en subsumant le particulier sous le général, c'est-à-dire en rangeant le particulier sous une idée générale.

C’est donc par un acte proprement intellectuel que se forment nos idées générales à partir de l’observation de la diversité des phénomènes particuliers sensibles par le truchement du jugement, c'est-à-dire, de la jonction subsumante dont il relève. Il y a donc en nous une faculté d’abstraction qui nous permet de tirer la généralité du particulier (du latin ab-straere : tirer de). Au contraire dans le jugement inductif, il s’agit de partir du général pour caractériser le particulier.

L'agréable et le beau