La Cantatrice chauve est la première pièce de théâtre écrite par Eugène Ionesco. La première représentation a lieu le au théâtre des Noctambules dans une mise en scène de Nicolas Bataille. Cette œuvre du théâtre de l'absurde est publiée la première fois le par le Collège de 'Pataphysique, qui promeut une philosophie et édite des textes fondés sur l'absurde.
La pièce détient le record du monde. du nombre de représentations sans interruption d'une pièce de théâtre dans une même salle, étant jouée depuis 1957 au théâtre de la Huchette.. Elle totalise plus de et plus de trois millions de spectateurs fin 2021.
Historique Genèse de la pièce Ionesco esquisse une première version de la pièce en roumain, en 1934, sous le titre L'Anglais sans professeur. Il transpose ensuite ce texte en français. en le modifiant notamment avec des phrases empruntées à la méthode Assimil. Cette méthode, « L'anglais sans peine », a fortement marqué Ionesco qui écrit une pièce absurde. En effet, il a été frappé par la teneur des dialogues, très sobres et étranges, enchaînant des phrases sans rapport, ayant perdu tout sens, toute faculté de communication..
Il fait ensuite lire cette pièce à des amis, espérant les amuser.. Certains, comme Raymond Queneau. le poussent à la faire jouer, tandis que d'autres, comme Bernard Grasset, trouvent la pièce injouable.. Ionesco, lui, espérait seulement la faire jouer en cabaret « en partie ou intégralement » pour arrondir ses faibles revenus d'employé typographeClaudine Chaunez et Eugène Ionesco, Eugène Ionesco : Entretiens avec Claudine Chonez, France Culture, 1975.. En effet, pour lui, ce n'était pas un texte littéraire mais un « jeu gratuit ».. Cependant ce texte arrive entre les mains d'un jeune metteur en scène, Nicolas Bataille, qui est enthousiasmé et souhaite le jouer avec sa troupe, sous réserve de modifications. Ionesco modifie certaines scènes et les soumet aux comédiens : selon leur avis, les modifications sont conservées ou abandonnées..
Mise en scène avec Nicolas Bataille La troupe met en scène la pièce. Comme tous les comédiens avaient trouvé ce texte très drôle, Nicolas Bataille le met en scène comme une comédie ou une pièce de vaudeville. Après cinq mois de répétitions, grâce à un ami de Ionesco, la pièce peut être jouée dans un salon : échec complet. Avec son assistante Akakia Viala, Nicolas Bataille change l'optique de mise en scène, et de jouer la pièce comme un drame pour en faire ressortir le burlesque..
Théâtre des Noctambules La troupe passe une audition au Théâtre des Noctambules. Les directeurs apprécient la pièce et acceptent de la faire jouer en début de soirée.. Cependant c'est un échec tant public que critique. Malgré la présence de nombreuses personnalités telles que Arthur Adamov, Albert Camus ou André Breton, le public siffle et crie contre les acteurs.. La critique n'est guère plus clémente. Par exemple, Jean-Baptiste Jeener dit qu'« ils font perdre des spectateurs au théâtre ».. Des amis de Ionesco et Queneau, comme « Lemarchand, Guy Dumur, André Frédérique, J. Brenner, Duvignaud, E. Humeau, Verdot, Lherminier, Joly », soutiennent malgré tout la création, mais ils sont minoritaires. La pièce est contrainte de s'arrêter après un mois, faute de public, bien que les acteurs aient même fait les hommes sandwichs sur les boulevards.
Reprises au théâtre de la Huchette vignette|Affiches de la pièce et plaque commémorative des représentations au Théâtre de la Huchette. En 1952, Robert Bartoli avait réservé la salle de la Huchette pour un spectacle qui fut un échec. Il cesse les représentations et fait appel à la troupe de La Cantatrice chauve pour jouer les trois mois qui restaient.. Il associe ce spectacle à La Leçon, pièce qui avait été créée en 1951 par Marcel Cuvelier au Théâtre de Poche-Montparnasse.. Le spectacle est joué avec un bon succès public et critique. Cependant, à la fin de la location, la troupe est dissoute, les relations entre Bartoli, Cuvelier et Bataille s'étant fortement dégradées.
En 1957, la troupe souhaite rejouer la pièce. Pour payer la salle et les affiches, on demande une aide au cinéaste Louis Malle, qui accepte de prêter un million d'anciens francs. Après des hésitations entre une reprise à la Huchette ou au Théâtre de l’œuvre, Ionesco tranche en faveur du premier théâtre. En effet, pour le même budget il peut louer la salle un mois, tandis qu'au Théâtre de l’œuvre quelques jeudis auraient épuisé tous les fonds. Le succès est tellement grand que le directeur accepte de prolonger les représentations… jusqu'à aujourd'hui..
Personnages
Liste des personnages M. Smith Smith M. Martin Martin Mary, la bonne le capitaine des pompiers.
Caractéristiques des personnages Les personnages de la pièce sont vides : ils n’ont pas de personnalité, pas de psychologie. Ionesco dit même qu'ils sont « Fantoches. Êtres sans visage. Plutôt : cadres vides auxquels les acteurs peuvent prêter leur propre visage, leur personne, âme, chair et os ».. Ces personnages dénués de psychologie sont caractéristiques du théâtre de Ionesco. L'auteur explique même que si les personnages n'ont pas de personnalité, c'est à cause de leur langage. Ils peuvent devenir « n'importe qui, n'importe quoi », ils ne sont rien. Cette vision du personnage s'oppose à celle du personnage psychologique conventionnel.
Par leur absence de personnalité, ces personnages sont des personnes anonymes. Ils font partie de la petite bourgeoisie, ils n'ont pas d'âge, ils mènent une vie banale dans une maison ordinaire. La famille compte deux enfants en bonne santé et éduqués. Leur caractérisation est réduite au minimum.
Onomastique Eugène Ionesco a soigneusement choisi les noms de ses personnages : les patronymes Smith et Martin sont très courants en Angleterre.. Il en va de même pour leurs prénoms : Mary (La Bonne), Donald (M. Martin) et Elisabeth ( Martin). Elisabeth peut même faire référence à l'Elisabeth qui en 1950 était l'héritière du trône anglais et qui est devenue reine d'Angleterre deux ans plus tard. De même pour la Bonne qui dit être Sherlock Holmes : ce nom fait écho aux Watson évoqués dans la (référence aux romans de Conan Doyle). Ionesco essaie ainsi de faire de ses personnages des individus banals, aux noms communs et sans originalité. Le lieu de l'action est clair, non seulement à cause des noms mais aussi de nombreuses références à l'Angleterre, notamment dans la première didascalie.
Concernant la Bonne et le Capitaine des pompiers, Ionesco joue sur l'absence de personnalité de ces personnages qui deviennent des « cadres vides ». : rien d'autre que leur apparence, leur fonction n'est indiqué. Il réutilisera ce procédé dans ses pièces ultérieures, comme La Leçon, Victimes du Devoir ou Tueur sans gages.
Résumé Il est neuf heures du soir, dans un intérieur bourgeois de Londres, le salon de M. et . La pendule sonne les .
M. et ont fini de dîner. Ils bavardent au coin du feu. M. Smith parcourt son journal. Le couple se répand en propos futiles, souvent saugrenus, voire incohérents. Leurs raisonnements sont surprenants et ils passent sans transition d’un sujet à un autre.
Ils évoquent notamment une famille dont tous les membres s’appellent Bobby Watson. Le dialogue rapporte que Bobby Watson est mort il y a deux ans, mais qu'ils sont allés à son enterrement il y a un an et demi et que cela fait trois ans qu'ils parlent de son décès. M. Smith, lui, s’étonne, de ce qu’on mentionne . Un désaccord semble les opposer, mais ils se réconcilient rapidement. La pendule continue de sonner , puis , , , puis, comble de l'absurde, .
Mary, la bonne, entre en scène et tient des propos assez incohérents. Puis elle annonce la visite d’un couple d’amis, les Martin. M. et quittent la pièce pour aller s’habiller.
Mary fait entrer les invités, non sans leur reprocher leur retard.
Les Martin attendent dans le salon des Smith. Ils s’assoient l’un en face de l’autre. Ils ne se connaissent apparemment pas. Le dialogue qui s’engage leur permet pourtant de constater une série de coïncidences curieuses. Ils sont tous deux originaires de Manchester. Il y a , ils ont pris le même train, ont occupé le même wagon et le même compartiment. Ils constatent également qu’ils habitent à Londres, la même rue, le même numéro, le même appartement et qu’ils dorment dans la même chambre. Ils finissent par tomber dans les bras l’un de l’autre en découvrant qu’ils sont mari et femme. Les deux époux s’embrassent et s’endorment. vignette|La Cantatrice chauve, dans une mise en scène de Jelena Balašević en 2009. Mais, Mary, la bonne, de retour sur scène, remet en cause ces retrouvailles et révèle au public qu’en réalité les époux Martin ne sont pas les époux Martin. Elle-même confesse d’ailleurs sa véritable identité : .
Les Martin préfèrent ignorer l’affreuse vérité. Tout heureux de s’être retrouvés, ils se promettent de ne plus se perdre.
Les Smith viennent accueillir leurs visiteurs. La pendule continue de sonner en toute incohérence. Les Smith et les Martin parlent maintenant pour ne rien dire. Puis par trois fois on sonne à la porte d’entrée. ouvre, mais il n’y a personne. Elle en arrive à cette conclusion paradoxale : . Cette affirmation déclenche une vive polémique. Un quatrième coup de sonnette retentit. M. Smith ouvrir. Paraît cette fois le capitaine des pompiers.
Les deux couples questionnent le capitaine des pompiers pour tenter de percer le mystère des coups de sonnette. Mais cette énigme paraît insoluble. Le capitaine des pompiers se plaint des incendies qui se font de plus en plus rares. Puis il se met à raconter des anecdotes incohérentes que les deux couples accueillent avec des commentaires étranges.
Réapparaît la bonne qui souhaite à son tour raconter une anecdote. Les Smith sont indignés de l’attitude de leur servante. On apprend que la bonne et le pompier sont d’anciens amants. Mary souhaite à tout prix réciter un poème en l’honneur du capitaine. Sur l’insistance des Martin on lui laisse la parole, mais on la pousse hors de la pièce pendant le récit. Le pompier prend congé en invoquant un incendie qui est prévu . Avant de sortir il demande des nouvelles de la cantatrice chauve. Les invités ont un silence gêné puis répond : .
Les Smith et les Martin reprennent leur place et échangent une série de phrases dépourvues de toute logique. Puis les propos se font de plus en plus brefs au point de devenir une suite de mots puis d’onomatopées. La situation devient électrique. Ils finissent tous par répéter la même phrase, de plus en plus vite : Ils quittent la scène, en hurlant dans l’obscurité.
La lumière revient. M. et sont assis à la place des Smith. Ils reprennent les répliques de la première scène. La pièce semble recommencer, comme si les personnages, et plus généralement les individus étaient interchangeables. Puis le rideau se ferme lentement.
N.B. : Lors des premières représentations, le recommencement final s'effectuait avec les Smith, l'auteur n'ayant eu l'idée de substituer les Martin aux Smith qu'à la centième représentation.
Scènes iconiques
Scène d'exposition La scène d'exposition est une scène surprenante, car elle ne donne aucune information sur la pièce ou les personnages. Cependant, la didascalie initiale spécifie le lieu de l'action : l'Angleterre. Cette précision sera reprise par Smith qui ne cesse de répéter qu'elle vit dans la banlieue de Londres. De plus, les personnages ne parlent que de détails de leur vie commune : leur repas, leur marchand de yaourt ou leurs amis qui sont morts. Tous ces détails sont donnés en masse, le lecteur/spectateur ne sait plus lesquels sont pertinents. Aucune action n'est entamée. Pourtant, cette pièce reprend des principes classiques, notamment dans l'organisation du texte : un découpage en scènes, la liste des personnages ou la didascalie initiale.
Scènes de reconnaissances