thumb|300px|L'Empire de Charlemagne et son démembrement au traité de Verdun (843). Atlas général de Paul Vidal de La Blache (1898). En rose : royaume de Charles le Chauve (la Francie occidentale). En vert : royaume de Lothaire (la Francie médiane). En jaune : royaume de Louis le Germanique (la Francie orientale).

La Francie () est le nom latin utilisé pour désigner les royaumes francs dans les sources du . Après le démembrement de l'Empire carolingien par le traité de Verdun (843), ce nom désigne les trois royaumes francs : la Francie occidentale (), la Francie médiane () et la Francie orientale (). Par ailleurs, le nom désigne également des duchés francs plus petits, tels que la future Île-de-France et la Franconie ().

L'utilisation du mot Francie a été étudiée par les historiens, notamment Carlrichard Brühl et Margret LuggeMargret Lugge, Gallia und Francia im Mittelalter : Untersuchungen über dem Zusammenhang zwischen geographisch-historischer Terminologie und politischen Denken vom VIsten bis XVsten Jahrhundert, 1960, Bonn., comme révélateur du sentiment d'appartenance au royaume des Francs. Sous les Mérovingiens, le mot Francie est utilisé pour désigner l'ensemble du royaume des Francs, incluant donc la Neustrie et l'Austrasie.. Sous les premiers Carolingiens, il continue de désigner l'ensemble des possessions franques à l'exception de l'Italie, puis, après le traité de Verdun de 843, chacun des royaumes issus du partage. À partir du , le mot Francie ne sera appliqué qu'au seul royaume de Francie occidentale (qui deviendra le royaume de France), tout en désignant également une région précise, celle du domaine royal. À l'est, dans le monde germanique, il ne désignera plus que la Francie orientale et la Lotharingie, régions peuplées de Francs, surtout après le remplacement de la dynastie franque des Carolingiens par la dynastie saxonne des Ottoniens.

Pour le baron Pinoteau, il s'agit par l'emploi de ce mot, de rendre compte de la multiplicité des royaumes francs sans les confondre avec la France, et d'éviter un anachronisme même si, du Moyen Âge au , les auteurs traduisaient par France sans recours au terme Francie. En effet, aucune rupture n'était alors perçue entre les deux concepts, les rois de France étant les successeurs des rois des Francs, et le changement de titre s'étant fait progressivement ; officiellement, les rois de France porteront exclusivement le titre de roi des Francs, dans leur titulature latine, jusqu'au et, encore au , des médailles royales reprendront le titre de roi des FrancsHervé Pinoteau, La Symbolique royale française, , PSR éditions, ..

Le mot Francie sous les Mérovingiens thumb|300px|Le fœdus des Francs aux alentours de 360, au sein de l'Empire romain, entre les fleuves de la Meuse et de l'Escaut.

Dès l’époque mérovingienne, on prit l’habitude de parler de « Francia » pour désigner l'ensemble des royaumes francs. Le mot « Francia » apparaît chez Saint Jérôme (vers 348-420) qui la situe sur la rive droite du Rhin et sur des monnaies romaines célébrant des victoires contre ce peuple franc dont le nom signifierait libreKarl Ferdinand Werner, Les origines (avant l'an mil), Paris, Fayard, 1984, .Hervé Pinoteau, La symbolique royale française, , PSR éditions, .. Le royaume des Francs fondé par Clovis est par la suite souvent divisé en sous-royaumes, appelés « parts de royaumeStéphane Lebecq, Les origines franques, , éditions du Seuil, 63. » ou « états séparésEugen Ewig, Die fränkischen Teilungen und Teilreiche (511-613), in Spätantikes und frankisches Gallien, Munich, 1976. », suivant la coutume franque de partage équitable du royaume entre les fils du souverain.

Les périodes d'unité monarchique sont plutôt exceptionnelles. Cependant, l'unité de ces différents sous-royaumes constituant la Francie est en permanence reconnue, malgré des affrontements parfois violents. Le sentiment d'appartenance à une entité commune et supérieure, le royaume des Francs, couvrant l'essentiel de la Gaule et uni par l'allégeance à une même dynastie royale, reste fort chez les Francs. Ces royaumes savent par ailleurs faire taire leurs conflits internes pour s'unir contre les d'autres royaumes, comme lors des assauts des rois francs contre les Burgondes, notamment lors de la guerre de Burgondie (523-534). Par ailleurs, malgré les partages du royaume unifié par Clovis, tous ses descendants régnant sur des portions du royaume des Francs porteront le titre de roi des FrancsGabriel Fournier, Les Mérovingiens, Presses universitaires de France, , juin 1987, ., manifestant par là la conscience de l'unité et de l'identité particulière de la Francie. Cette unité de la Francie se manifeste aussi par le caractère indivis de Paris, siège du royaumeChristian Settipani, La Préhistoire des Capétiens, éd. Patrick Van Kerrebrouck, 1993, . par la volonté de Clovis, puis la proximité des différentes capitales dans le bassin parisien.

Le mot Francie sous les Carolingiens

Identité entre Francie et royaume des Francs avant le traité de Verdun (751-843) thumb|300px|left|Le royaume carolingien en 796, après les offensives menées par Charlemagne contre les Avars (791-804) et les Saxons (772-804)LaMOP d'après Auguste Longnon, Géographie de la Gaule au (1878).

L'usage de Francie pour désigner le royaume des Francs se maintient sous les premiers Carolingiens. Quelques actes de Charlemagne opposent Francia et Italia, de même qu’à partir de 801 la formule de date de certains capitulaires. Francia se retrouve dans cette acception dans de nombreux textes : chez Éginhard, Nithard, Ermold le Noir, dans les Annales royales et les Annales de Saint-Bertin. À la fin du , du fait des conquêtes de Charlemagne, Notker se sent obligé d’expliquer le terme Francie par l’énumération des peuples qu’il englobe, dans une œuvre destinée à perpétuer la mémoire du premier empereur francGesta Karoli, I, 10, éd. Haefele, ..

Dès les règnes de Pépin le Bref, Charlemagne et de Louis le Pieux, le mot Francia commence à désigner à la fois l'ensemble du royaume des Francs et une partie de celui-ci. Sous Pépin le Bref, il désigne les régions entre Loire et Rhin par opposition à la Bavière, l'Aquitaine, l'Italie, la BourgognePierre Riché, Patrick Périn, Dictionnaire des Francs. Les Mérovingiens et les Carolingiens, éd. Bartillat, 2013, p. 251.. Nithard use d’expressions comme tota Francia  ou universa Francia pour désigner les royaumes francs, réservant Francia à la zone comprise entre la Loire et la Seine ou la Loire et le Rhin. La biographie anonyme de Louis le Pieux oppose Francia à Burgundia, Aquitania, Germania.

Polysémie du mot Francie après le traité de Verdun (843)

Le passage insensible de Francie, ensemble du territoire soumis aux Francs au nord des Alpes (), à Francie, simple portion du royaume des Francs, se lit clairement dans la formule de date des actes de Lothaire . : Lorsqu’il dépose son père en 833-834 et juste après sa mort, il utilise la formule distinguant Francia et Italia selon l’usage de Charlemagne, assimilant la Francie à l'ensemble du royaume des Francs. Après 843, Francia désigne tout aussi bien la Francie médiane confiée à l'empereur Lothaire , que la Francie de l’Est confiée à Louis le Germanique, ou la Francie de l’Ouest confiée à Charles II le Chauve.

De fait, Réginon de Prüm utilise le mot Francie tantôt pour désigner l’ensemble du , tantôt le royaume de l’Ouest, tantôt celui de l’Est.. Mais l'usage du terme va évoluer différemment dans les trois royaumes. Deux solutions s’offrirent alors : soit préciser le terme de Francie par des épithètes, comme médiane, occidentale, orientale ; soit désigner les royaumes du nom de leur souverain, pratique à l’origine du nom de Lotharingie, part de la Francie médiane revenue à par le traité de Prüm en 855.L'apparition du mot Lotharingie et la dislocation rapide du royaume central entraînent la disparition rapide de l'expression de Francie médiane.. De même, le royaume de l’Ouest fut appelé par Widukind mais ce fut sans conséquence durableWidukind, II, 26 et III, 1 éd. Hirsch, et 104..

Utilisation du mot Francie dans le royaume de l'Est

thumb|300px|left|À la mort de Louis le Germanique (876), la Francie orientale est partagée entre ses enfants Carloman (Bavière), Louis le Jeune (Saxe et Austrasie) et Charles le Gros (Alémanie).

Le mot Francie n'est utilisé pour désigner le royaume des Francs orientaux que tant que le trône est occupé par des Carolingiens, mais cet emploi du terme cohabite avec une acception plus restrictive correspondant aux zones colonisées par des Francs : ainsi, les actes de Charles le Gros ( 876-887) et d’Arnulf de Carinthie ( 887-899) appellent Francie la seule partie alémanique du royaume oriental ou bien l’ensemble de ce dernier quand l’unité est refaite. Le royaume des Francs l'est est appelé Francie dans les Annales de Fulda, dans la continuation du Breviarum Erchanberti composée à l’abbaye de Reichenau, dans les Annales de Xanten.

Au , dans le royaume de l'Est, Francia peut donc désigner soit l’ensemble du royaume, soit une partie de celui-ci, auquel cas le terme renvoie à la Francie du Main ou Franconie (« Mainfranken ») et la Francie du Rhin ou Lotharingie (« Rheinfranken »), par opposition aux territoires des peuples germaniques soumis par les Francs : Alemania, Baioaria, Frisia, Saxonia.. En effet, le terme de Francie orientale est antérieur au royaume confié à Louis le Germanique : en 805, les Annales de Metz parlent des , comme les Annales royalesAnnales royales, s.a., éd. Kurze, ., les Annales regni Francorum dites d'Éginhard, ce dernier dans sa Vita Karoli Magni.. Le terme de Francie orientale désigne avant 843, les zones peuplées de Francs ethniques à savoir la Francie du Main ou Franconie (« Mainfranken ») et la Francie du Rhin ou Lotharingie (« Rheinfranken »). Vers 840, la Passio Kiliani situe Wurzbourg dans le territoire des FranciPassio Kiliani, 6, éd. Levisson, ..

thumb|300px|L'Empire carolingien en 887, où l'empereur Charles le Gros occupe alors les trône des trois parties du royaume des FrancsLaMOP d'après , Erläuternde Vorbemerkungen zur Iten Abtheilung der IIten Lieferung des historisch-geographischen Hand-Atlas (1838).

Charles le Gros sera le dernier roi de l’Est à désigner son royaume sous le nom d’ et les souverains de la dynastie saxonne abandonne toute référence à la Francie pour désigner leur royaume.. Contrairement à leurs homologues de l'Ouest, ils n'emploient que très rarement le titre de roi des Francs, par exemple lors du traité de Bonn de 921 qui cite les (roi des Francs occidentaux) et (roi des Francs orientaux).. Otton de Freising affirme que la s'appelle désormais , parfois traduit en Français par , et il lie le changement de terminologie avec l’arrivée au pouvoir de la dynastie saxonneOtton de Freising, Chronica, VI, 11 éd. Hofmesiter ...

Le terme, parfois employé au fil des actes, ne désigne alors plus que la Francie du Main, ce que, dès le milieu du peut-être et sûrement dès le premier quart du , on commence à appeler Franconie. On retrouve la même spécialisation du terme Francie dans des sources historiographiques comme la vie d’ par Adalbert, les Gesta des archevêques de Magdebourg, la biographie d’Otton de Bamberg par Herbord.. D'ailleurs, l'opposition entre et ne sert plus qu’à opposer Francie du Rhin (Lotharingie) et Francie du Main (Franconie) dans un diplôme d’, le mot Franc conservant en Germanie une acception essentiellement ethnique par analogie avec le nom des autres peuples germaniques.