250px|thumb|Maquette de l’Altalena.
L’Altalena est un bateau que l'Irgoun a utilisé en 1948 pour importer des armes clandestinement en Israël, État alors tout nouvellement créé. Ce bateau est attaqué et incendié par Tsahal le , sur ordre du premier ministre David Ben Gourion. L’épisode est considéré comme une guerre civile mineure qui joue le rôle d’évènement fondateur et est encore régulièrement évoqué dans le débat public, avec des visées politiques en arrière-plan.
Contexte
Israël a proclamé son indépendance le . La guerre israélo-arabe se déclenche immédiatement, déjà précédée par des mois de guerre civile. Dans ce contexte, l’ONU avait imposé un embargo sur les armes, appliqué par le Royaume-Uni qui maintenait un blocus de la PalestineArnold Krammer, « L'aide militaire tchèque à Israël, 1948 », Revue d'études comparatives Est-Ouest, 1974, 5-1, 153-175.Nadine Picaudou, « 1948 dans l'historiographie arabe et palestinienne », Violence de masse et résistance, 15 février 2010. ; peu de pays acceptent de vendre officiellement des armes à Israël, les États-Unis ayant maintenu un embargo tout au long de la guerreJ. Herf, « [The US and UN Arms Embargo: November 1947–May 1948] », Israel’s Moment: International Support for and Opposition to Establishing the Jewish State, 1945–1949, Cambridge University Press; 2022, 292-332..
Dans le contexte de l'unification des forces armées sionistes (Palmah, Haganah, Irgoun et Lehi), décidée par le gouvernement provisoire de l'État d'Israël, à la suite de l'ordonnance du créant l'armée israélienne (Tsahal), le bateau Altalena arrive au large de Tel Aviv, chargé d'armes pour l'Irgoun ainsi que de 800 immigrants.
Histoire
Achat
Le bateau est acheté en par le comité hébraïque de libération de la nation, aux États-Unis. L’intermédiaire fut Avraham Stavsky, un contrebandierDavid M. Castlewitz, « The Altalena affair brought the newborn state of Israel to the brink of a minor civil war », Military History, Décembre 2006, Vol. 23, Edition 9. condamné puis acquitté en appel pour l’assassinat de Haïm Arlozoroff. Ben Hecht et Louis Bromfield concluent l’achat du navire, pour la somme de 75 000 $. Battant pavillon panaméen, l’Altalena avait été baptisé ainsi par l'Irgoun (organisation clandestine armée en Palestine mandataire), en référence au nom de plume de son inspirateur, Zeev Vladimir Jabotinsky (1880-1940), chef de file du mouvement sioniste révisionniste, partisan de la lutte armée contre le Royaume-Uni et opposant au partage de la Palestine mandataire.
Chargement
Le navire, l’ancien Landing Ship Tank USS LST-138, jette l’ancre à Port-de-Bouc, dans le sud de la France, en mai ou avril. Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Schuman, donne son accord pour le chargementMeir Zamir, "'Bid' for Altalena: France's covert action in the 1948 war in Palestine," Middle Eastern Studies, vol 46 (2010) 17–58. Author's summary here., en ne posant comme seule condition que les armes n’arrivent qu’après le retrait britannique complet. Une autre condition aurait été que le futur État protège les institutions catholiques françaises. Si les motivations du gouvernement français n’étaient pas claires, Bidault semblait préoccupé par une éventuelle annexion de Jérusalem à la Jordanie ; un membre de son cabinet, Henri Coudraux, impliqué dans les négociations, affirme en 1949 en répondant à une enquête, que la France a et que le représentant de l’Irgoun, Shmuel Ariel, est .
Le chargement ne fut pas aisé : certains dockers de Port-de-Bouc étaient musulmans et se mirent en grève, refusant de charger l’Altalena. Finalement ce furent les passagers du navire qui firent le chargement.
La cargaison contient environ fusils, 250 mitraillettes, 5 millions de cartouches. Elle contient aussi des grenades, des explosifs, de l’artillerie, et 5 blindés. Certains équipements sont vendus, d’autres donnés. La valeur de la cargaison est estimée à 153 millions de francs.
Outre les armes, le bateau transporte 800 migrants juifs, dont Saül Friedlander, devenu depuis historien, et Dov Shilansky, futur président de la Knesset (1988-1992, sous l’étiquette Likoud) et un contingent de 35 jeunes volontaires belges, parfois âgés de moins de 18 ans.
Trajet de France en Israël
L’Altalena quitte le port de Marseille le , un mois après la date prévue, et aussi lendemain du cessez-le-feu du négocié par le comte Bernadotte et qui prévoit l’interdiction pour les parties de se faire livrer des armes pendant toute sa durée. Menahem Begin aurait ordonné par radio de ne pas lever l’ancre, mais le message ne fut pas reçu. Le , Menahem Begin envoie un nouveau message qui n’est pas reçu par le bateau.
Négociations
Le gouvernement, ou au moins sa partie concernée par les questions de défense, était au courant de l’existence de l’Altalena et de sa cargaison. À l’intérieur de l’Irgoun, un débat avait lieu entre les tenants de l’intégration de la milice dans l’armée et sa transformation en parti, sous la direction de Begin ou sous la direction d’une autre personne (selon les personnes), et une dernière faction qui s’opposait au démantèlement de la milice armée. L’Altalena est donc un nœud dans les luttes de pouvoir accompagnant la naissance d’Israël, au sein de l’Irgoun et entre l’Irgoun et la gauche de l’échiquier politique. C’est ainsi que Begin apprit le départ de l’Altalena à la BBC.
La destination et la répartition de l’armement de l’Altalena fait l’objet de discussions entre le gouvernement provisoire israélien (notamment Galili, chef d’état-major et responsable de l’armement de la Haganah) et l’Irgoun. Le , Menahem Begin donne son accord pour remettre la cargaison gratuitement au gouvernement provisoire. Celui-ci demande que le déchargement ait lieu à Kfar Vitkin, loin des yeux des observateurs de l’ONU, et peuplé de militants de son parti, le Mapaï. Mais c’est la question du partage des armes qui fit capoter les négociations : Begin voulait se faire de la publicité, et réclamait 20 % du chargement pour les combattants de l’Irgoun sur le front de Jérusalem ; David Ben Gourion, qui vient de créer une armée unifiée à partir des milices armées juives (Haganah, Etzel ou Irgoun, Palmach), refuse de voir s’en créer une nouvelle. Selon les sources, il accepte, ou refuse. Selon Gruweis Kovalsky, c’est Galili qui donne son accord à ce que 20 % des armes aillent au front de Jérusalem (sans précision sur qui les recevrait).
Deux membres du parti du sionisme général, Oved Ben Ami et Yosef Sapir, tentent de jouer les intermédiaires, sans succès.
Le gouvernement donne l’ordre de tirer si les militants à bord du navire n’obéissent pas.
Dans les plans de Begin, entrait aussi l’espoir de pouvoir faire parvenir des armes à ses partisans combattant à Jérusalem, placée sous mandai international et où l’Irgoun conservait son autonomie.
Arrivée du navire en Palestine et combats thumb|Kfar Vitkin en 1949 ; l’endroit où l’Altalena a été déchargé est indiqué. thumb|L’Altalena en flammes près de la côte.
Le , l’Altalena arrive à Kfar Vitkin, à 30 km au nord de Tel Aviv. C’est l’euphorie dans les rangs de l’Irgoun, où personne ne pense qu’il y a un risque d’affrontement avec l’armée. Des dizaines de soldats, anciens de l’Irgoun, quittent leurs garnisons pour aller assister au débarquement. Les 800 passagers descendent et le déchargement des munitions commence, la plage étant encerclée par l’armée israélienne, renforcée par trois corvettes. Dan Epstein, commandant des forces israéliennes présentes, donne un ultimatum. Les représentants de l’Irgoun acceptent de remettre les armes, à condition que la garde en soit partagée entre l’Irgoun et l’armée. Des anciens de l’Irgoun, désertant les FDI, ont rejoint la côte et tentent de franchir les barricades ; des échanges de coups de feu ont lieu, faisant quatre morts dans les rangs de l’Irgoun, et deux dans ceux des FDI, qui a aussi six blessés. Un autre combat a lieu à Beit Dagan entre les mêmes protagonistes. Tout cela a lieu sous les yeux de l’ONU, qui a envoyé un avion survoler la zone.
Le , prenant au sérieux l’ultimatum de Ben Gourion, appuyé par des tirs de canon, Begin ordonne de lever l’ancre pour Tel Aviv où il a plus de partisans; une rumeur se répand selon laquelle Begin a été tué. La marine israélienne envoie deux frégates pour arraisonner le navire, mais le commandant Monroe (Emmanuel) Fein leur échappe après avoir essuyé quelques tirs sans conséquences. Le à minuit, il arrive devant Tel Aviv, près du QG de l’ONU. Il jette l’ancre à 100 mètres du rivage, face à l’hôtel Ritz où se trouve le QG du Palmach, à l’endroit où d’autres navires de réfugiés avaient déjà débarqué, espérant que ce serait pour un signe d’apaisement. Là, il est soutenu par des centaines de manifestants prévenus par tracts, criant le slogan , et il fait commencer le déchargement des munitions.
Ben Gourion croit à la possibilité d’un putsch ; le gouvernement se réunit en urgence et impose le couvre-feu. La brigade Kiryati évacue la côte et ordre est donné de bloquer tous les accès à la ville. L’armée israélienne est présente, en l’espèce une ancienne unité du Palmach. Yitzhak Rabin, en permission à Tel-Aviv, se trouve être l'officier le plus gradé sur place : il prend le commandement. Un canot est envoyé par l’Altalena pour négocier, sans succès.
Les combats commencent à 7 heures du matin. Les combattants de l’Irgoun commencent alors à débarquer en armes, et commencent à faire le siège du QG du Palmach : c’est le début des combats, rapidement interrompus par une trêve destinée à évacuer les blessés de part et d’autre. Les habitants de la ville manifestent pour interrompre les combats, sans succès. Le chef du Palmach, Yigal Alon, prend le commandement de l’opération ‘Purge’, mais de nombreux soldats refusent d’y participer. Ce sont les brigades Carmeli, Neguev et Yiftah qui mènent les opérations. Israël Rokah, maire de Tel Aviv, intervient pour se proposer comme intermédiaire, proposition rejetée par Ben Gourion.
Alon renouvelle l’ultimatum demandant la reddition inconditionnelle, qui est rejeté ; Ben Gourion ordonne alors le tir d’artillerie. À 16 heures, l’artillerie ouvre le feu sur l’Altalena et le touche, le coulant. Le navire est évacué par les militants de l’Irgoun, Begin, qui ne savait pas nager, ne quittant le navire en flammes que le tout dernier.
Le Palmach et l’armée israélienne ne reprennent le contrôle de la côte que dans la soirée. L’Irgoun voit ses militants arrêtés dans tout le pays dans la soirée. Exprimant son refus de l'existence de plusieurs factions armées, après l'indépendance proclamée le à Tel Aviv, Ben Gourion, devenu le premier Premier ministre de l'État d'Israël le , fait alors tirer, les 21 et , sur les membres de l’Irgoun, qui essayent de débarquer les armes. Le bateau, bombardé par un détachement d'artillerie, est coulé. Lors de l'assaut contre le bateau, effectué par un commando de Tsahal, il y a 18 morts : 16 membres de l'Irgoun et deux (ou trois) soldats de la jeune armée israélienneGruweis Kovalsky, « The ghost of the Altalena seventy-five years on », Ofira, Israel Affairs, juin 2023, vol. 29, 3.. Parmi les morts se trouve Avraham Stavsky. Plusieurs arrestations sont effectuées. Le au soir, un cessez-le-feu est conclu.
Un des passagers sur l’Altalena était Saul Friedländer, qui raconte cet épisode dans son livre Quand vient le souvenir.... Selon lui, l’Altalena était devenu le point de mire des différentes tendances des Israéliens et des Arabes restés en PalestineSaul Friedländer, Quand vient le souvenir..., Éditions du Seuil, 1978, pp. 164-171.
Eytan Haber, dans sa biographie de Menahem Begin, rappelle l'implication d'Yitzhak Rabin dans cet épisode tragique Eitan Haber, Menahem Begin: The Legend and the Man, Delacorte Press, 1978, p. 321.. Rabin fut détesté par la droite pendant des décennies, et son assassinat fut justifié en partie par un rappel de l’Altalena.
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