Die Kehre, traditionnellement traduit en français par « le Tournant », est le texte de l'une des quatre conférences de Martin Heidegger prononcées au Club de Brême, sous le titre général (Regard dans ce qui est), le premier Les titres en étaient : , , et . Publiée pour la première fois en français chez Gallimard dans Question IV en avec comme traducteurs Jean Lauxerois et Claude Roëls.
Mouvement général du texte L'idée de « », traditionnellement traduite par « tournant » et conçue comme un brusque renversement, s'est imposée à Heidegger au cours de sa longue méditation sur l'« histoire de l'être ». La première apparition « publique » de l'idée de « Tournant » se trouve dans la Lettre sur l'humanisme. L'histoire de l'être n'est pas conçue chez lui comme une évolution comprenant époques et ruptures ; elle est la puissance de mutation qui s'abrite dans le premier commencement grec, . Heidegger part d'une méditation sur le sens d'être de notre époque caractérisée par la technicisation et la dés-humanisation du monde, l'époque de la « Technique » où domine le « Gestell ». Inscrit dès l'origine, c'est-à-dire depuis le premier commencement dans le « destin » de la métaphysique, le , comme essence de l'être, n'est que le dernier moment de cette histoire. Ainsi conçu le est un aboutissement dans l'histoire de la métaphysique. Dans cette perspective la métaphysique n'est plus seulement une discipline philosophique, mais devient une puissance historiale, en propre [dans son essence], qui reflète un destin de l'être, remarque Jean Greisch.
Face au « péril » que présente le Gestell, c'est-à-dire face à l'assombrissement et à la dévastation auquel la technique moderne semble condamner le monde, le « destin » offrirait une autre voie, il y aurait la possibilité d'un tournant, d'un salut. Avec le Tournant, Die Kehre, la pensée serait en train d'abandonner la subjectivité, remarque Jean Grondin. Ce tournantCe Tournant ne serait pas dans l'esprit de Heidegger à comprendre comme un changement de cap, mais comme la poursuite de la marche en avant, dans un chemin qui tourne, conception qui permettrait de conserver leur valeur à toutes les étapes antérieures de la pensée, comme chemin à parcourir. ne dépendrait cependant pas de la volonté humaine mais bien de l'être lui-même .. François Fédier interprète le tournant comme un mouvement qui consiste . C'est à en découvrir les indices dans l'essence de la vérité de l'être que s'attache Heidegger dans cette conférence.
Lecture et commentaires Afin de rendre le texte plus abordable, il est tenté de le diviser en trois parties. Le Destin (pages 309 à 311) Le « Gestell », que l'on traduit par « Dispositif » ou « Arraisonnement », est un mode de « dévoilement » de l'étant L'étant est décelé, mis au jour, non comme ou chose, mais comme stock ou personnel disponible, son caractère de chose et même son objectivité s'effacent devant sa disponibilité, sa valeur. Le , est l'essence de la technique, mais de la technique vue comme destin du décèlement, en cela le porte à son comble l'« oubli de l'être » enclenché par la métaphysique et sa forme ultime la Volonté de puissance. -écrit , , qui et qui a pour caractéristique de se dissimuler ().
Le « Gestell » est un « destin » qui appartient à l'essence de l'être lui-même. Il est le mode d'être contemporain qui considère l'intégralité de l'étant comme « fonds disponible », (). Ce dont il est question c'est de l'histoire de l'être, telle que celle-ci se destine à l'humanité et non de l'histoire des événements historiques. souligne Marlène Zarader . .
Dès le deuxième paragraphe, Heidegger annonce que , dont il nous dit qu'il . Pour cette raison nous conservons l'illusion que la technique est un moyen dont nous disposons, alors que pour Heidegger ce n'est pas le cas et que tout au contraire (). La « Technique » au sens du ou « Dispositif », tient l'homme en son pouvoir, il n'en est nullement le maître. L'homme moderne est requis par et pour le dévoilement commettant, qui le met en demeure de dévoiler le réel comme fonds.
. L'homme ne prendra jamais la main en ce sens là sur la technique (). Si l'oubli, et notamment son aggravation dans le , est constitutif de la métaphysique, il est illusoire de penser pouvoir le corriger, il s'agit plutôt de l'assumer comme destin de l'être lui-même. D'autre part ().
Si la technique ne peut être humainement surmontée, en revanche son essence, comme en retrait, peut être libérée dans sa vérité ()Heidegger interprète cette libération en l'éclairant de la métaphore suivante : ().
Comme tout autre moment de l'histoire de l'être, le « Gestell » est destiné à se métamorphoser Dans sa célèbre conférence de 1953, intitulée La Question de la technique, Heidegger résume sa pensée en une formule devenue depuis lors quasi proverbiale : . Heidegger définit l'essence de la technique au regard d'un certain destin de l'être et du décèlement de l'étant. Elle n'est donc plus un assemblage de moyens destinés à la production .La position fondamentale des temps modernes «, n'est pas technique parce qu'on y trouve des machines à vapeur puis des moteurs à explosion.Au contraire, des choses de ce genre s'y trouvent parce cette époque est l'époque Technique ».. Comme destin de l'être, le Gestell se libère à partir de la venue d'un autre destin imprévisible ()Comme le souligne remarque Michel Haar, si l'époque de la technique est l'ultime forme, ..
L'être se destine () comme essence de la technique. Dans l'histoire de l'être Heidegger distingue, sous ce rapport, trois époques : le monde grec de l'étant comme (l'étant tel qu'il sort lui-même du retrait pour se manifester); l'époque de la représentation (où l'étant est posé par un sujet dans la présence comme lui faisant face : et l'époque de la technique moderne où l'étant n'apparaît que comme fonds disponible, c'est-à-dire mis à disposition .. L'Être s'est destiné de nos jours comme essence de la Technique dans le Gestell. Heidegger précise sa conception : (). Ceci annonce que : ().
La technique est le mode contemporain de son « dévoilement ». À l'essence de l'être appartient l'essence de l'homme en ce qu'elle est requise pour que l'Être demeure « pris en garde », dissimulé en tant qu'être selon sa propre essence (). Françoise Dastur écrit : .
Le péril (pages 312 à 315)
Le dévoilement de l'essence de la technique requiert l'homme .. Parallèlement, l'homme doit s'ouvrir à l'essence de la technique (). Heidegger insiste sur le fait que cette attitude n'a rien à voir avec la célébration de la science et des techniques .Heidegger ne s'inscrit pas dans la dénonciation commune des méfaits de la « Technique », forme contemporaine du nihilisme, mais avant tout dans . Il s'agit d'une menace sur l'essence pensante de l'homme au point que, s'il peut lui sembler que partout il ne rencontre que lui-même, en fait il ne se trouve plus nulle part, ayant perdu son essence et, ne se percevant que du point de vue de la pensée calculante, il erre dans le non-monde ..
L'essence du « Gestell » est le « péril » (). Le péril est l'époque de l'être déployant son essence comme Gestell (). Le « péril », ou , nomme l'époque de l'être déployant son essence comme , nous fait entrer dans une longue nuit. Heidegger est le témoin de son époque, si être témoin consiste à sonder les abîmes, à faire face à l’Événement, jusqu'au point de comprendre et d'exposer le pire et notamment , si nous dit et rapporte Gérard Guest..
(). Il y a péril car dans son mode, le Gestell « traque » () (se met en chasse ) de tout ce qui est, pose tout d'après lui tout en se faisant discret dans cette « traque » qui dissimule le péril note Hadrien France-Lanord. Alors que la technique semble correspondre au règne de la volonté et de la domination de l'étant par l'homme, il s'avère que écrit Françoise DasturLa calculabilité intégrale qui consomme l'indifférence de l'objet et du sujet constitue le déploiement de l'être de la technique moderne, , et détermine ce que Heidegger nomme, dans un texte tardif, la radicale inhumanité de la science d'aujourd'hui qui abaisse l'homme au rang d'élément disponible et ordonnable pour une pensée qui pense par modèles et dont le caractère opérationnel ne connaît pas de bornes .. () En signalant que .
Là où est le péril mais plutôt là où il est repéré comme péril, peut croître ce qui sauve, écrit Heidegger, en référence au vers d'Hölderlin tiré du poème Patmos .. Dans le péril l'oubli comme tel fait son entrée ().
Le tournant de l'oubli (voilé et en retrait jusqu'ici), n'advient que si le péril vient d'abord lui-même à la lumière ().
Faisant son entrée l'oubli n'est plus « oubli de l'être » mais bien plutôt il se tourne (fait volte facevolte-face est l'expression choisie par François Fédier traducteur des Apports à la philosophie : De l'avenance pour traduire l'allemand « kehre » ) et se sachant oubli, entre dans la « garde de l'être » () (c'est pourquoi le péril est moins l'oubli de l'être que l'oubli de l'oubli lui-même .).
Le salut (pages 316 et suivantes) Avec le tournant de l'oubli (avec la conscience de l'oubli) advient le « monde » (). Le dissimule la proximité du monde.
C'est soudainement qu'advient le « tournant » (la volte face) du péril (). Avec le tournant du péril (c'est-à-dire la conscience de) se produit l'éclair de la vérité de l'être comme être « en retrait » ou « pris en garde ». Cette soudaine éclaircie est l'éclair, alors la vérité de l'essence de l'être comme sa prise en garde sont dévoilés. Le regard qui saisit est un « regard dans... » ()Einblick in das was ist , Regard dans ce qui est, est le titre général sous lequel les quatre conférences de Brême ont été présentées, il est lui-même avènement, dans l'être ().
ne nomme pas le coup d'œil par lequel nous inspectons l'étant, à l'époque du , il tente de nommer l' « Être » (). Lorsque le regard advient, alors les hommes sont ceux que l'éclair de l'être a frappé dans leur essence (). Le regard découvre l'advenance, . C'est par l'avènement du regard que l'homme est « approprié » ().
(), écrit Sylvaine Gourdain lire en ligne.
Ce n'est que lorsque dans l'avènement du regard, l'essence de l'homme renonce à l' et se projette loin de soi que l'homme correspond dans son essence à l'appel du regard (). Il peut alors dire ce qui est, sans égard à la situation contemporaine. Ce qui se voit c'est le retrait, ce qui se dit c'est la « constellation de l'être ». S'il doit y avoir un « dieu », il advient dans la « constellation de l'être » () ..
Heidegger termine son texte en se demandant si le regard porté dans l'essence de la technique suffit à prendre en garde l'être lui-même (). C'est de cet éclair de l'être que peut provenir la paix ().
Remarques de traduction Si l'on suit Gérard Guest, la traduction systématique du terme allemand par essence fait obstacle à la compréhension de ce texte. . Gérard Guest propose de traduire Wesen par « aître », qui non plus ne fait pas l'unanimité. L'essentiel est de bien souligner l'aspect verbal du verbe wesen et d'accoler à chacune de ses traductions par le concept d'essence l'idée de déploiement de lieu et du demeurer.
Notes et références
Notes
Références
Annexes
Bibliographie
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Articles connexes Heidegger et la question de la technique
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