L’An V de la révolution algérienne est un ouvrage de Frantz Fanon publié en 1959 aux éditions de François Maspero, réédité en 1966 sous le titre Sociologie d'une révolution. Ce recueil d'essais étudie la Guerre d’Algérie à travers différents points de vue et études sociologiques, comme la place de la médecine, des femmes ou encore de la radio dans la société franco-algérienne.
Contexte Frantz Fanon, médecin français martiniquais, est affecté en tant que médecin psychiatre et chef de service à Blida-Joinville, en 1953. À ce moment-là, Fanon ne connaît rien à l’Algérie : il ne parle ni l’arabe, ni le berbère.
Ce n’est qu’au fil des ans, soignant les torturés algériens et les officiers français tortionnaires, que son sentiment d’appartenance à la France et à sa nationalité s’estompe. Lors des débuts de la Guerre d’Algérie, Fanon fait le choix de s’engager dans la résistance aux côtés des Algériens : s’annonce alors une rupture identitaire et idéologique. Sa démission de son poste de chef de service de l'hôpital de Blida-Joinville en 1956, son virage politique décisif ainsi que son implication avec le Front de libération nationale (FLN) font de lui un homme recherché par l'Etat français. En janvier 1957, le gouvernement français l'expulse du territoire avec un délai de 48 heures pour quitter le sol algérien. Il est recherché par les services de renseignement français et essuie plusieurs tentatives d'assassinat de colons franco-algériens. Sa réputation de théoricien révolutionnaire est faite.
Fanon n'est donc plus en Algérie mais à Tunis, avec le FLN sur place : il devient éditeur au El Moudjahid et fait des conférences à l'université de Tunis. Il fait partie de la délégation algérienne au congrès panafricain d'Accra. C'est pendant cette période qu'il écrit L'An V de la révolution algérienne, publié ensuite en janvier 1959 aux éditions de François Maspero. Cet ouvrage est d'autant plus important que l'analyse de la révolution algérienne par Fanon a un lien avec sa propre identité : rompant avec sa nationalité française, il se considère comme Algérien, se faisant même un faux-passeport au nom d'Ibrahim Omar Fanon. C'est également l'un des trois ouvrages avec lesquels il sera inhumé, avec Les Damnés de la Terre et Peau noire, masques blancs.
Contexte historique Lorsque Frantz Fanon écrit L'An V de la révolution algérienne, la Guerre d'Algérie a déjà débuté depuis 6 ans.
En 1954, les Algériens musulmans, soumis à un statut différent des autres populations en présence, décident de prendre les armes. La lutte armée s'organise autour du CRUA, fondé en . Très vite, le Front de libération nationale (FLN) et le Mouvement national algérien (MNA) se disputent la future représentation de l'Etat à venir.
Lors des premiers mois de lutte, les hommes du FLN attaquent surtout des musulmans proches des Européens. Rapidement, devant l’essoufflement du mouvement, Youcef Zighoud organise les massacres du Constantinois où environ 150 personnes perdent la vie.
En mars 1956, la Tunisie et le Maroc sont rendus indépendants par les accords de La Celle-Saint-Cloud.
Plusieurs événements jalonnent ainsi le conflit, jusqu'à son intensification en 1957 avec la Bataille d'Alger entre janvier et , puis le Massacre de Melouza en .
En 1958, avec le départ de Felix Gaillard, quelques généraux prennent le pouvoir à Alger : c'est le fameux Putsch d'Alger. En conséquence, De Gaulle prend la tête de l'Etat et crée la Cinquième République.
En 1958, le conflit s'étend en métropole et la France connait une série d'attentats, pendant qu'en Algérie, le MNA et le FLN se livrent une véritable guerre civile.
En mars 1959, le colonel Amirouche, qui voulait se présenter à Tunis pour rencontrer le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), est assassiné par des troupes françaises.
Contexte littéraire À partir des années 1920, on peut remarquer l’apparition d’une « littérature de protestation », grâce au roman Batouala de René Maran, et véritablement émergée grâce à Aimé Césaire (dont Fanon a été l’élève), Léopold Sédar Senghor et le mouvement de la négritude ; mais son importance est moindre dans les années 1950-1960, alors que le Nouveau Roman (représenté par Michel Butor, Nathalie Sarraute ou encore Alain Robbe-Grillet) domine. En 1956 se tient le Premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris ; le deuxième se tient à Rome à 1958, sans que cela ne se ressente réellement sur les publications françaises de l’époque.
La littérature algérienne, à cette même période, ne réussit pas à se détacher de l’influence culturelle française ; les maisons d’édition des auteurs algériens sont françaises. Mais à partir de 1954, au vu du début de la guerre, elle se fait plus militante et plus engagée : mais son émancipation ne se profile qu’à la fin des années 1980, encore empreinte de la culture et de la littérature française.
Contenu
Introduction L'introduction est écrite par Frantz Fanon lui-même en , après presque 6 ans de Guerre d'Algérie. Il explique à travers ces quelques pages l'évolution du conflit. Il commence par rappeler les propensions des différents organes révolutionnaires, comme le Gouvernement provisoire de la République algérienne ou bien le FLN (Algérie), à condamner dans un premier temps les actions violentes tout en mettant en lumière la difficulté pour ces organismes de condamner des "frères" ayant agi de façon autonome.
Il rapporte ensuite comment la violence est créée par le colon par son entêtement à maintenir cette dernière colonie de peuplement, à la fois pour protéger les européens d’Algérie et pour continuer d'exploiter le Sahara, et par son attitude colonialiste visant à imposer sa domination et à exploiter les ressources humaine et économique de l'Algérie.
Selon lui, au moment où il écrit, le conflit est déjà allé trop loin. L'émergence d'un sentiment national algérien avec les attributs qui lui sont propres, à savoir un drapeau de l'Algérie et un Gouvernement provisoire de la République algérienne, la médiatisation de la guerre sur la scène internationale, le soutien de la part de nombreux autres peuples, sont autant de raisons qui ne permettent plus le recul des algériens.
Il précise vouloir exposer dans les paragraphes suivants la fissure qui s'est établie dans les consciences algériennes, entraînant par là le renouvellement de la société algérienne mais aussi l'étiolement de la mentalité coloniale.
L'Algérie se dévoile Frantz Fanon propose ici une analyse sociologique de l'évolution du voile, car il est pour lui un prisme visible de l'évolution des mentalités algériennes.
Il explique comment, dans un premier temps, le haïk est présenté par les occidentaux comme un signe d’oppression patriarcal et comment tout un programme est mis en place pour amener les femmes à le retirer (espérant ainsi créer une brèche dans les familles algériennes à travers elles). Il explique comment le "dévoilement" des femmes est perçu comme une victoire par le colonisateur et comment la "voilée" frustre, voire le rend agressif. Le voile est donc approprié par les femmes algériennes comme un moyen de résister au colon.
Ensuite, avec le recrutement de femmes dans la résistance, dès 1956, et les exigences des missions qui leur sont demandées (transporter des armes, de l'argent ou des bombes, faire le guet ou bien escorter des chefs militaires révolutionnaires connus des services de police), celles-ci sont amenées à se dévoiler afin de ne pas être repérées et d'évoluer dans les quartiers européens sans éveiller les soupçons. Fanon évoque la difficulté des femmes à se dévoiler, le ressenti de certaines d'être nues qui s'accompagne de la peur d'être vues par un parent ou un ami de la famille. D'un autre côté, il explique que la découverte des hommes et femmes de la révolution permet une évolution de la société.
Enfin, à partir de 1957, et parce que certaines femmes ont avoué sous la torture, tout le monde devient de nouveau coupable, le voile réapparaît pour ne pas soulever de questions de la part des autorités et les Européens se voient contrôlés comme les Algériens, réduisant ainsi leur sentiment de sécurité.
À partir du et à la suite d'une nouvelle campagne d'occidentalisation, le voile est définitivement repris. Fanon y voit un moyen pour l’Algérienne d'affirmer que si elle se dévoile, ce n'est ni à l'appel de Charles de Gaulle et ni à celui de la France.
Annexe : les femmes dans la Révolution
« Ici la voix de l'Algérie » L'auteur rapporte ici l'évolution de la place du poste de radio TSF dans les foyers en Algérie ainsi que dans les mentalités algériennes.
Fanon commence par rappeler que, avant 1945, les postes de radio sont possédés en Algérie à 95 % par des Européens, les 5 % restants appartenant à une "bourgeoisie algérienne évoluée" ou bien à des Kabyles anciennement émigrés en métropole. Il rappelle que Radio-Alger exprime tout d'abord la société coloniale et ses valeurs. Elle est à la fois un moyen de résistance contre l'arabisation pour l'Européen et un moyen de pression culturel sur la société algérienne.
À partir de 1945, avec les Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, l'Algérie rentre sur le devant de la scène internationale et se voit offrir la solidarité des peuples américains, européens et africains. La création de stations émettrices en Syrie, au Liban ou encore en Égypte voit l'introduction massive du poste TSF en Algérie afin de capter des radios étrangères et arabes. Dans le même temps, Radio-Alger tente de trouver des représentants algériens à faire passer sur leurs ondes.
Avec les premiers événements en Tunisie en 1951-1952 puis la guerre de libération du Maroc en 1952-1953, l'entrée de l’Algérie le au sein du Front Maghrébin Anticolonialiste et le début de la révolution algérienne, l'attitude des arabes d'Algérie face à l'information change. On voit circuler de nombreuses rumeurs, toujours favorables à la révolution, qui changent l'attitude des Algériens et les rendent plus confiants. Dans un même temps, ceux-ci développent un intérêt pour la presse écrite de métropole mais très vite, ils se rendent compte que l'achat de ladite presse les compromet. Ils développent donc une technique qui consiste à faire acheter ces journaux par des enfants. Les autorités françaises répliquent en interdisant la vente de L'Express, de L’Humanité et de Libération à des mineurs. Dans un même temps, le comité de révolution appelle à boycotter Radio-Alger.
Dès fin 1956, des tracts sont distribués dans les rues pour appeler à écouter la Voix de l'Algérie libre, en un rien de temps les marchands sont dévalisé. Les ventes de postes de radio sont donc interdites par les Français (sauf certificat délivré par la sécurité militaire) et les postes à piles sont complètement prohibés, ce qui donne lieu au développement d'un énorme marché de contrebande. Le colon tente donc aussi de brouiller les signaux récepteurs de cette radio pirate entraînant contre son gré la création d'un sentiment national d'une Algérie qui se retrouve le soir, devant le poste TSF.
À partir de 1957, les troupes françaises en opération prennent l'habitude de confisquer les postes de radio TSF. Mais avec la multiplication des émissions en provenance du Caire, de Damas, de Rabat ou encore de Tunis, les autorités mettent fin au système de brouillage.
Enfin, pour conclure ce chapitre Fanon explique comment la perception des voix françaises par les Algériens auparavant hostiles évolue vers une vision plus protectrice de ces mêmes voix (sentiment créé par la diffusion en trois langues de la Voix de l'Algérie libre) tandis que, de son côté, l'Européen, lui, perçoit dorénavant une sorte d'animosité dans les voix arabes (chose qui n'existait pas avant 1964). Le médecin Fanon remarque qu'avant 1954, les hallucinations auditives chez les Arabes montraient comme négatives les voix provenant de radio. Après cette année, au contraire, elles deviennent positives et aidantes.
La famille algérienne