Hubert Lyautey, né le à Nancy (Meurthe) et mort le à Thorey (Meurthe-et-Moselle), est un général, maréchal de France et membre de l’Académie française. Sa notoriété reste liée à son action politique et militaire qui impose le modèle de colonisation « à la française » et l'institution d'un protectorat au Maroc.
Officier de cavalerie pendant les guerres coloniales, il sert notamment sous les ordres de Joseph Gallieni au Tonkin (1894-1897) et à Madagascar (1897-1902). Il y pratique une « politique d’alliance ». Il va l'appliquer par la suite. Au grade de général, il sert en Algérie (1903-1910). Il est chargé de la pacification de la région frontalière algéro-marocaine. Après le traité de Fès de , il devient le premier résident général du protectorat français au Maroc. Il met en œuvre une politique de collaboration avec les élites religieuses et civiles. Grand-croix de la Légion d’honneur en 1913, il est élevé à la dignité de maréchal de France en 1921. En désaccord avec le cartel des gauches à propos de la guerre du Rif, il quitte ses fonctions en 1925.
De 1927 à 1931, il organise l'exposition coloniale internationale de Vincennes.
Il est ministre de la Guerre lors de la Première Guerre mondiale, de à . Académicien, élu en 1912 et reçu en 1920, il est aussi président d'honneur des trois fédérations des Scouts de France.
Biographie Famille Lyautey vignette|gauche|Hubert Joseph Lyautey, mort en 1867. vignette|Albert de Mun, 1841-1914. Louis Hubert Gonzalve Lyautey est issu d'une famille d'origine franc-comtoise, de la commune de Vellefaux, et qui s'est illustrée lors des campagnes du Premier Empire. Par sa mère, il descend des Grimoult de Villemotte, famille de la noblesse normande originaire du bocage virois et venue s'installer à Crévic en Meurthe-et-Moselle. Il a hérité d'une grande maison de maître, connue sous le nom de château de Crévic. Les Allemands, au début de la Première Guerre mondiale, incendieront sa maison pour se venger de son rôle au MarocLire en ligne.
La famille Lyautey compte de nombreux officiers. Son arrière-grand-père, Pierre Lyautey, était ordonnateur en chef des armées de Napoléon. Il a eu quatre fils : Just, capitaine, mort au combat ; Antoine Nicolas, général de brigade d'artillerie ; Charles René, intendant général, et Hubert Joseph Lyautey, général de division d'artillerie et sénateur du second Empire (grand-père d'Hubert Lyautey). Hubert-Joseph Lyautey a eu pour fils Just Lyautey (père d'Hubert Lyautey), polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées.
Hubert Lyautey avait un frère, Raoul Aimé Lyautey (-), également militaire. Elève de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr puis de l'École de cavalerie de Saumur et de l'École de guerre, officier de cavalerie, il servit dans les chasseurs à cheval et les hussards et acheva sa carrière comme colonel de cuirassiers. Il fit une carrière exclusivement métropolitaine, dans l'est de la France. Il a participé à sa première campagne en 1914-1919. Il était commandeur de la Légion d'honneur et titulaire de la croix de guerre, de la croix du combattant, de la médaille commémorative de la guerre de 1914 et de la médaille interallié. Il était domicilié à Nancy. Il est le père de l'écrivain Pierre Lyautey (1893-1976).
Une éducation militaire
Hubert Lyautey naît le au 10 rue Girardet à Nancy, de Just Lyautey (1821-1893) et de Laurence Grimoult de Villemotte (1832-1890). En , à l'âge de dix-huit mois, il fait une chute du balcon du premier étage de l'hôtel de la Reine à Nancy, maison de sa famille maternelle.. Une blessure à la tête détourne l'attention, on s'aperçoit quatre ans plus tard que la colonne vertébrale est atteinte.. Soigné par le chirurgien VelpeauGyp, Souvenirs d'une petite fille, 1928., Hubert Lyautey doit rester alité deux ans. Il subira plusieurs interventions chirurgicales, portera des béquilles et un corset de fer garni de cuir pendant dix ans. Il restera souvent alité, et se met à la lecture. . Il lit des livres d'histoire : l'épopée napoléonienne, des récits d'explorateurs, de voyageurs et de missionnaires. Dans le même temps, il subit l'influence de sa tante Berthe, fervente catholique et royaliste..
En , Just Lyautey, muté à Dijon, place son fils Hubert au lycéeLycée impérial de Dijon : actuel collège Marcelle-Pardé. de cette ville. Il y passe le baccalauréat en 1872.. Muté à Versailles, son père l'inscrit au lycée Sainte Geneviève, tenu par des jésuites, et situé à Paris dans le . Il y prépare le concours d'entrée à l'École polytechnique pour devenir ingénieur.. Marqué par la défaite française de 1870 et l'invasion prussienne en , Lyautey intégre l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, promotion archiduc Albert (1873-1875). Ses résultats sont excellents. Lyautey y nourrit sa réflexion de rêves de grandeur et d'une profonde recherche spirituelle. Il rencontre Prosper Keller, Olivier de Fremond, Antonin de Margerie et Albert de Mun. Sorti de l'école, il mène à Paris la vie mondaine d'un jeune officier. En pleine quête spirituelle, Lyautey est séduit par le catholicisme social d'Albert de Mun.
Albert de Mun est l'initiateur d'un mouvement de pensée qui s'oppose aux excès du libéralisme mais refuse les solutions révolutionnaires. Il a créé, en 1871, l'Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers. Elle doit défendre les intérêts matériels et moraux des ouvriers, et éviter des épisodes comme la Commune de Paris. Il correspondra jusqu'à sa mort avec LyauteyGilles Ferragu, Philippe Levillain, Albert de Mun, Hubert Lyautey, correspondance publiée et annotée, Société de l'histoire de France, 2011.
La France est devenue républicaine et anticléricale.. Monarchiste de raison, légitimiste par romantisme, Lyautey ne cache pas ses opinions catholiques et royalistes. D'après Edward Berenson, il aurait envisagé la vocation religieuse ; il fait deux retraites au monastère de la Grande ChartreuseEdward Berenson, auteur de « Les héros de l'empire : Brazza, Marchand, Lyautey, Gordon et Stanley à la conquête de l'Afrique », intervention dans l'émission La Marche de l'histoire, 9 mars 2012..
Débuts de carrière En 1875, classé sur 281, il sort de Saint-Cyr. En , il est admis à l'École d'application d'État-major, de Paris. Deux ans plus tard, il est lieutenant. À l'occasion d'un congé, il part deux mois en Algérie avec ses camarades de promotion Prosper Keller et Louis Silhol.
De retour en France, il est affecté au de hussards en . Il est transféré en Algérie à la fin de l'année. Il y passe deux ans, d'abord à Orléansville, puis à Alger. Il critique la politique coloniale française et prône un « système plus civilisé et plus humain ».
En 1882, promu capitaine, il est muté au de chasseurs à cheval à Bruyères, dans les Vosges. Il est envoyé en Italie pour rédiger un rapport sur la cavalerie de ce pays. En route vers Rome, il fait un détour par Göritz en Autriche, lieu de l'exil du comte de Chambord. Celui-ci, averti des rumeurs de prochain ralliement du Pape à la République, charge Lyautey d'une mission auprès de Léon XIII. Il est reçu en audience le . Pour lui, l'opinion du pape est déjà faite.
À l'occasion d'une revue militaire, Lyautey rencontre le général L'Hotte, inspecteur de la cavalerie en résidence à Tours et ancien écuyer en chef du Cadre noir. L'Hotte le choisit comme aide de camp. Il passera quatre années auprès de lui, voyagera à travers la France et ses villes de garnison, et s'initiera à la tactique militaire, alors en phase de renouvellement.
À cette époque, Lyautey est gagné par un scepticisme religieux. Ses années en garnison, son retour au contact de la troupe, son affectation, en 1887, au de chasseurs à cheval (basé à Saint-Germain-en-Laye), ont fait mûrir ses idées novatrices sur la fonction de l'armée. Au escadron qu'il commande, avec l'accord de son chef de corps, le colonel Donop, il décide de créer un réfectoire, (jusque-là, les soldats n'avaient aucun endroit pour manger), un foyer pour les soldats, avec bibliothèque, billard et jeux, des cours pour les illettrés, et une commission consultative pour permettre aux soldats de donner leur avis.vignette|Eugène-Melchior de Vogüé
Ces nouveauté font de son escadron un modèle. Proche de Paris, il a des contacts avec le milieu intellectuel. Lyautey rencontre François Coppée, José-Maria de Heredia, Henri de Régnier, Ferdinand Brunetière, Paul Desjardins, Paul-Gabriel d'Haussonville.... Le diplomate et écrivain Eugène-Melchior de Vogüé est séduit par sa conception de l'armée nouvelle, par ses réformes ; il jouera un rôle clé auprès de lui, comme autrefois Albert de Mun. Vogüé lui demande en 1891 d'écrire un article pour la célèbre Revue des deux Mondes. Ce sera Du rôle social de l'officier dans le service militaire universel, réédité ensuite sous le titre le Rôle social de l'officier..
Les règlements en vigueur imposent une autorisation : il ne l'a pas réclamée. Le texte n'est pas signé. Mais son auteur est vite connu. Un débat se crée sur l'action éducatrice de l'armée au-delà de sa fonction purement militaire. Lyautey veut dépasser les rapports de classes. Il voit le service militaire universel comme l'unique moyen de former la jeunesse sur une base égalitaire. Le battage autour de cet article fondateur fait affluer de toute la France des lettres d'encouragement et des dons. André Le Révérend note qu'avec les sommes reçues, Lyautey a pu acheter pour les bibliothèques de soldats qui se créent dans les régiments.
Les amis de Vogüé décident la même année de créer une association pour promouvoir leurs idées : « l'Union pour l'action morale », fondée le . Elle est présidée par Desjardins. Lyautey est un des quinze membres fondateurs. Il fait la connaissance de jeunes gens de son âge, qui feront des carrières brillantes et seront ses amis : outre Desjardins, Henry Bérenger, Max Leclerc, l'éditeur, Victor Bérard, helléniste, Arthur Fontaine, Henri Lorain, l'homme des Semaines sociales, Jean, André et Max Lazard. Deux d'entre eux, Arthur Fontaine et Max Lazard, seront parmi les pères fondateurs de l'Organisation internationale du Travail.
vignette|Lyautey au Tonkin en 1896
Lyautey est nommé chef d'escadron au printemps 1893. Il est affecté au , à Gray. À l'automne, il est à l'état-major de la de cavalerie. En , le général de Boisdeffre veut l'éloigner des remous causés par son article et l'envoie en Indochine.
Dès les escales de Suez et de Singapour, il remarque l'activité des troupes anglaises, et l'état d'esprit de leurs officiers. À Saïgon, il est reçu par le gouverneur général Lanessan. Ce dernier lui explique qu'il ne faut pas détruire les cadres du pays conquis mais gouverner avec le mandarin, non contre le mandarin ; qu'il faut respecter les traditions et se rallier les élites. Il esquisse pour Lyautey tout un pan de la doctrine que ce dernier appliquera au Maroc..
Lyautey rejoint l'état-major du corps d'occupation à Hanoï, au Tonkin. Il y fait une autre rencontre décisive : Gallieni. Après vingt ans dans les colonies, Gallieni lui expose sa doctrine : « la conquête civilisatrice ». Pour lui, le succès militaire est nécessaire, mais il n'est rien sans un travail simultané d'organisation : routes, télégraphe, marchés, cultures. La pacification avance comme une tache d'huile, comme une grande bande de civilisation. Lyautey le suit en campagne et le voit pacifier des régions frontalières, construire des villes.
Nommé Gouverneur général par le gouvernement, Gallieni part pour Madagascar où la situation est mauvaise. En 1896, il rend à Armand Rousseau, gouverneur du Tonkin, un rapport issu de son expérience : il assigne à tout officier colonial un triple rôle : diplomatique, politique et militaire..
vignette|Gallieni et son état-major à Madagascar en 1900 (Lyautey debout à gauche)