Lud-en-Brume (titre original : ) est un roman de fantasy précurseur du genre, écrit par la romancière et poétesse britannique Hope Mirrlees et publié pour la première fois en . Troisième roman de l'autrice, il s'agit de l'une des premières œuvres de fantasy rédigées par une femme ; il s'inscrit dans le courant du réenchantement, né durant l'entre-deux-guerres.
Peu reconnu à sa sortie et oublié pendant plusieurs décennies, Lud-en-Brume est réédité pour la première fois en par Ballantine Books, puis à de nombreuses reprises à partir des années , avec une préface de Neil Gaiman. Il est traduit en français en , et remporte, en , le prix Elbakin.net du « Meilleur roman fantasy traduit ».
Résumé Le roman se déroule dans l'État imaginaire de Dorimare, dont la capitale est la ville marchande de Lud-en-Brume.. Autrefois gouverné par le fantasque et cruel duc Aubrey, lié au pays des fées voisin (Faërie), Dorimare a rejeté toute forme de magie après sa chute, deux siècles avant le début de l'intrigue.. Depuis, les marchands et bourgeois qui dirigent la contrée imposent un strict rationalisme et considèrent comme obscène toute allusion à Faërie.. Le protagoniste, Nathaniel Chanteclerc, maire de Lud-en-Brume, est un notable d'âge mûr attaché à ses devoirs civiques et aux produits locaux, mais il est hanté depuis sa jeunesse par une mystérieuse note de musique, mélancolique et troublante, qui évoque la présence refoulée de la magie..
L'équilibre fragile de Lud-en-Brume bascule quand Ranulph, le fils de Nathaniel, adopte un comportement étrange après avoir consommé du fruit féerique, substance interdite mais introduite clandestinement en ville par le cours de la rivière Dapple.. Dans le même temps, sa fille Prunella et ses camarades de classe tombent sous l'emprise de la musique des fées lors de leurs leçons de danse. Nathaniel découvre que ces événements sont liés au médecin Endymion Lalorgne, personnage ambigu, auteur anonyme d’un traité sur les survivances féeriques à Dorimare et complice de forces surnaturelles hostiles : Lalorgne pousse Ranulph vers la frontière de Faërie et orchestre une crise politique qui menace l'ordre établi.
Confronté à la disparition de ses enfants et à l'ébranlement de ses certitudes, Nathaniel est contraint d'affronter ce qu'il avait toujours voulu nier : la réalité de Faërie, l'influence persistante du duc Aubrey et la présence des « gens silencieux », une appellation qui désigne les fées ainsi que les revenants en quête de vengeance. Son enquête prend la forme d'un récit mêlant conte de fées et roman policier, marqué par une atmosphère tantôt comique, tantôt gothique.
Le roman atteint son climax lorsque Nathaniel franchit la frontière de Faërie : dans cet univers aux contours oniriques et changeants, il parvient à libérer les écolières envoûtées, puis son fils. Sa victoire repose sur l'invocation de la Loi, conçue comme un antidote rationnel à l'illusion féerique, plutôt que sur la magie elle-même. Au terme du récit, Nathaniel sort transformé : jadis notable sceptique et timoré, il devient l'intermédiaire entre Lud et le monde féerique, tandis que Dorimare tout entier apprend à réintégrer ce que ses habitants avaient voulu refouler.
Genèse et contexte de rédaction vignette|Couverture de la première édition (1926) de Lud-en-Brume, chez l'éditeur britannique William Collins, Sons.|alt=Couverture : un jeune homme stupéfait devant un pilier, arc-en-ciel blanc et vert sur fond de nuit étoilée. Lud-en-Brume est le troisième roman de Hope Mirrlees. Il est écrit après ses deux premiers romans réalistes, () et Le Choc en retour (, ), et son poème moderniste Paris, publié en ... Il s'agit de son unique œuvre de fantasy ; elle s'inscrit dans une période littéraire marquée par une floraison d’œuvres de ce genre dans l’entre-deux-guerres, aux côtés de textes de Lord Dunsany ou Sylvia Townsend Warner...
En effet, comme d'autres récits des années , Lud-en-Brume peut être lu comme une réponse au désenchantement engendré par la Première Guerre mondiale. Dans la lignée d’ouvrages tels que La Fille du roi des elfes de Dunsany, ce roman fait partie d'un courant de la fantasy britannique qui plaide pour un réenchantement, notamment parce qu'il met en scène le topos d’un royaume féerique séparé du monde humain.. Le motif du fruit défendu est central dans le roman ; il s’inscrit également dans une tradition littéraire antérieure, notamment celle du poème narratif Marché gobelin () de Christina Rossetti (publié en ), que Mirrlees reprend et reconfigure dans un cadre post-victorien..
L’œuvre est aussi à l'image des réseaux intellectuels et artistiques de l’autrice. Mirrlees évolue dans le cercle avant-gardiste du Bloomsbury Group, et côtoie notamment Virginia Woolf et T. S. Eliot.. C'est l'helléniste et anthropologue Jane Ellen Harrison, sa compagne et son mentor intellectuel, qui exerce l'influence la plus importante sur l'écriture de Mirrlees. Harrisson défend une lecture sociologique de la mythologie grecque et souligne le rôle des pratiques rituelles, une vision qui transparaît dans Lud-en-Brume où la confrontation entre le rationalisme bourgeois et les résidus de magie s’inspire de ses théories.
Lud-en-Brume est le prolongement des préoccupations esthétiques et intellectuelles de Mirrlees. Là où son poème Paris explore une sensibilité moderniste cosmopolite, Lud-en-Brume traduit une quête dans le registre allégorique en réinvestissant l'héritage du conte de fées et du folklore européen. Des critiques y voient une transposition des tensions contemporaines de son écriture : la consommation de fruit féérique a pu être interprétée comme une métaphore de l’inspiration poétique, du désir sexuel, de la rébellion de la jeunesse ou encore de la diffusion des drogues dans les années 1920.. De même, le procès du personnage médecin, Endymion Lalorgne, est rapproché de faits divers judiciaires de l’époque ; enfin, les bouleversements sociaux et politiques de Dorimare peuvent évoquer la montée du bolchevisme et de l’anarchisme dans l’Europe de l’entre-deux-guerres.
Certains critiques, comme Jean Mills, proposent une lecture queer du roman. Ils soulignent que le monde imaginaire de Dorimare et de Faërie, avec son fruit interdit et ses transgressions des normes sociales, inscrit dans la fiction les désirs et les subjectivités marginalisés de Mirrlees elle-même, et évoque son couple avec Jane Ellen Harrison..
Analyse Genre littéraire Lud-en-Brume est un roman difficile à classer : il relève de plusieurs genres littéraires et sous-genres, selon les interprétations critiques. À sa parution, il a été décrit comme un conte de fées doté d’une profondeur morale et psychologique, voire comme une allégorie. Julia Briggs qualifie le texte de « fable » sur la vie bourgeoise, perturbée par l’irruption du fruit féerique.. Le roman est souvent rapproché de la high fantasy en raison de certains éléments annonciateurs de l’univers tolkienien, tels que les noms de personnages et de lieux. Cette classification est jugée erronée par Jean Mills : contrairement aux récits épiques du genre, Lud-en-Brume ne cherche pas à construire un monde secondaire grandiose et autonome, ni à proposer de happy end caractéristique du conte de fées, tel que théorisé par Tolkien. Farah Mendlesohn met en lumière la dimension « liminale » de l’œuvre : le surnaturel y est encodé dans une forme de latence et de refus d’interprétation, maintenant une ambiguïté qui perdure au-delà de la fin du récit, et qui se situe alors à la frontière entre fantastique et fantasy.. Jean Mills souligne son inscription dans une tradition de satire ménippée, perceptible à travers les motifs du grotesque et du carnavalesque, utilisés par Mirrlees pour explorer des enjeux littéraires, sociaux et politiques, et proposer un espace de subversion et d’inclusion.
Le roman est également analysé comme une œuvre moderniste : il entre en résonance, par ses symboles, avec le contexte historique des années : le fruit féerique fonctionne comme une image polysémique, elle peut évoquer l’inspiration artistique, la liberté sexuelle ou la consommation de cocaïne.. Enfin, Roz Kaveney considère Lud-en-Brume comme un texte fondateur de la dark fantasy, dans la mesure où il associe l’ennui et l’exploitation sociale des bourgeois de Lud à la sauvagerie meurtrière du monde féerique, et où il propose le droit comme principe susceptible de réconcilier ces deux forces..
Style Le style de Hope Mirrlees, dans Lud-en-Brume, est marqué par un mélange de registres qui reflète la complexité générique du roman. Influencée par la tradition ménippée et l'esthétique carnavalesque (telle que décrite par Mikhaïl Bakhtine), l'autrice recourt à la vulgarité et au scandaleux, en mettant en scène des personnages burlesques aux comportements exagérés, proches de la folie ou de l’hallucination.. Ces excès ne relèvent pas seulement de l’effet comique : ils révèlent l’hypocrisie et les contradictions de la société bourgeoise. À ce registre satirique, s’ajoute une utilisation de la langue qui relève d’une forme de symbolisme. Certains chercheurs lisent chez Mirrlees un usage du langage poétique comme une forme de résistance à une modernité rationaliste et désenchantée : sa prose renoue avec la tradition romantique, où le langage magique répare la fracture entre nature et surnaturel.. Le ton général du roman oscille entre préciosité et étrangeté ; Roz Kaveney note son caractère ainsi que sa capacité à introduire une menace diffuse et un bizarre inquiétant..
Thèmes et interprétation Le fruit défendu et le désir alt=Gravure représentant Ève cueillant le fruit défendu.|vignette|Ève et le fruit défendu, gravure par Lemercier and co., d'après Walter Crane (1899).|gauche
Le motif du fruit défendu occupe une place centrale dans Lud-en-Brume. Le fruit féérique, produit en provenance de Faërie, est à la fois importé et innommable : il incarne un désir interdit, perçu comme indécent et antisocial par les habitants de Dorimare... Cette dimension rappelle la tradition littéraire du péché originel biblique, tout en la complexifiant : chez Mirrlees, le fruit n’est pas uniquement sacrilège, il est remède et source de réconciliation. Consommé, il provoque une crise sociale et identitaire, mais ouvre également la voie à une régénération spirituelle et collective.. Le fruit joue donc le rôle d’un outil liminaire : il rend possible une traversée vers l’inconnu et une confrontation avec le refoulé, psychologique ou culturel. Comme le note Eva Lencina, il est moins un objet en soi qu’un « MacGuffin » : sa fonction est de déclencher le processus (narratif et symbolique) de désordre, de guérison, de retour du sacré.
Mythes et réenchantement Le récit s’articule autour du mouvement de réenchantement, caractéristique des textes de la période de l'entre-deux-guerres. Dorimare est d’abord décrite comme un État bourgeois, rationnel et désacralisé ; la religion et la poésie ont été reléguées et remplacées par la loi et le commerce. Pourtant, le folklore et les croyances populaires (chansons, danses, dictons) témoignent de la persistance d’un substrat mythique et rituel, qui réapparaît au fil de l’intrigue.
Ce retour du mythe s’inscrit dans le cadre théorique des ritualistes de Cambridge : Mirrlees s’inspire de Jane Ellen Harrison pour montrer que les mythes trouvent leur origine dans des pratiques rituelles et communautaires.. Le personnage de Winckelmann, double fictif de l’archéologue Johann Joachim Winckelmann, est le porte-parole des idées de Harrison. L’imaginaire de Mirrlees fonctionne comme une réactualisation de la pensée mythique face à une modernité jugée désenchantée.
Paganisme, christianisme et syncrétisme