Dans l’historiographie argentine, on appelle Semaine rouge (en espagnol Semana Roja) la semaine de grève générale qui fut décrétée par les centrales syndicales en réaction à la répression sanglante menée par la Police fédérale argentine contre un rassemblement du Premier Mai sur la place Lorea de Buenos Aires en 1909, répression où la police, sous les ordres du commissaire en chef Ramón Lorenzo Falcón, tira à balles réelles et sans distinction sur la foule pacifique (du reste déjà occupée à se disperser), provoquant ainsi la mort de douze (ou quatorze, suivant les auteurs) personnes et en blessant plus d’une centaine d’autres. L’ampleur et la durée (une semaine entière) de la mobilisation ouvrière contraignit le gouvernement de négocier pour la première fois avec des grévistes et de céder à leurs revendications.

Ces événements s’inscrivent dans une période de l’histoire argentine marquée par d’importantes tensions sociales et politiques et par une multiplication de conflits sociaux, souvent violents et férocement réprimés par le pouvoir, mais qui commençaient, vers la fin du , à ébranler le régime oligarchique alors en place, dit République conservatrice. L’accélération du développement industriel eut pour conséquence de concentrer la main-d’œuvre dans de grands établissements de fabrication et facilita par là l’organisation des travailleurs ; s’y ajouta l’immigration massive de main-d’œuvre étrangère, souvent européenne, très politisée, et porteuse d’idées socialistes et anarchistes, ce qui contribua à faire émerger un embryon de mouvement ouvrier. L’inexistence, jusqu’à l’orée du , de réglementations officielles d’aucune sorte, faisait que toute amélioration des conditions de travail ne pouvait être que le résultat de concessions arrachées de haute lutte, à l’issue d’une violente épreuve de force, à leurs patrons par les travailleurs. La profusion de comités d’ouvriers (gremios) entraîna la nécessité de les regrouper dans des centrales syndicales d’ampleur nationale, dont deux en particulier (la FORA anarchiste et l’UGT syndicaliste-révolutionnaire, puis la CORA) joueront un rôle important et, quoiqu’idéologiquement antagonistes, sauront convenir ensemble d’actions unitaires. Ainsi une série d’actions d’envergure nationale put-elle voir le jour, notamment la première grève générale de l’histoire argentine en 1902 ; le Premier Mai célébré massivement chaque année malgré la violente répression (40 morts en 1904) ; la grève des loyers de 1907 en protestation contre les déplorables conditions de logement, etc.

Quelques mois après la semaine rouge, le commissaire Falcón périt dans un attentat à la bombe commis par le jeune militant anarchiste Simón Radowitzky, motif pour les autorités de resserrer encore la répression et de proclamer une nouvelle fois l’état de siège. L’agitation ouvrière connaîtra un nouveau point culminant en lors des célébrations du centenaire de la révolution de Mai ; la répression policière s’accompagna alors du saccage de locaux et d’imprimeries ouvriers, mais aussi d’attaques contre des biens juifs, perpétrés par des bandes de civils armés, préfigurant ainsi le pogrom qui aura lieu en dans le cadre de la Semaine tragique, également dans la capitale argentine.

Antécédents et contexte

Situation économique et sociale de l’Argentine au tournant du siècle

À l’époque du Centenaire (c’est-à-dire les 100 ans de la révolution de Mai de 1810), la société argentine était traversée de profondes contradictions. Certes, les limites d’un développement économique basé sur une relation de dépendance vis-à-vis du marché mondial n’étaient pas encore apparues en plein jour, comme cela sera le cas quelques années plus tard ; cependant, la mise en place de ce modèle « agro-exportateur » (exportation de matières premières agricoles contre importation de produits manufacturés) avait d’ores et déjà donné lieu à d’importantes tensions sociales et politiques, qui commençaient à ébranler un régime politique instauré dans une période historique (celle dit de l’Organisation nationale) qui semblait déjà bien lointaine. L’année 1910 était une année d’élection présidentielle, qui porta au pouvoir Roque Sáenz Peña, haute personnalité issue de l’oligarchie dirigeante, mais qui jugera néanmoins nécessaire de procéder à une réforme du régime politique en place pour permettre d’intégrer le mouvement radical, dont on redoutait qu’il ne pût causer, par sa politique abstentionniste, de graves désordres ; aussi, deux ans après le scrutin, une loi électorale instaurant le suffrage universel, secret et obligatoire, dite loi Sáenz Peña, fut-elle adoptée en ArgentineL. Poy et alii (2010), La Argentina no era una fiesta, ..

L’Union civique radicale n’était pas le seul facteur de contestation qu’eut à affronter le régime conservateur vers la fin de la première décennie du . Les transformations économiques accélérées, si elles furent incapables de rien changer au statut de dépendance de l’économie argentine, eurent bien en revanche pour effet d’induire de profondes transformations dans la société : l’immigration massive en particulier, préconisée par les intellectuels au milieu du siècle antérieur, avait concouru à faire émerger un embryon de mouvement ouvrier qui à présent mettait en question la légitimité politique de la république oligarchique en place, inapte à se muer de république « possible » en république « véritable ».

Outre l’ampleur quantitative de l’immigration, il importe de se pencher sur la façon dont les nouveaux venus se sont insérés dans la structure sociale et économique du pays. Alors que la production agricole était à la base du développement économique — la superficie cultivée passa de hectares en 1872 à plus de 24 millions en 1914 —, la prédominance de la grande propriété terrienne (latifundium) entravait l’accès des immigrants à la propriété de la terre et les amenait à se concentrer dans les zones urbaines du Litoral argentin, c’est-à-dire grosso modo sur le rivage des fleuves Paraná et Uruguay ; ainsi en 1914, quatre provinces argentines — celles de Buenos Aires, de Córdoba, d’Entre Ríos et de Santa Fe — regroupaient à elles seules 72 % de la population totale du pays et environ 90 % des étrangersL. Poy et alii (2010), La Argentina no era una fiesta, ..

À la fin du se produisit une accélération du développement industriel, qui eut pour conséquence de concentrer la main-d’œuvre dans de grands ateliers et des usines et, par là, de faciliter l’organisation des travailleurs. De 1895 à 1914, le nombre de personnes employées dans l’agriculture et l’élevage passa de à , tandis que les effectifs de travailleurs dans l’industrie et l’artisanat augmentaient de à ..

Entassés dans des courées (conventillos) et des immeubles de location, vivant dans des conditions précaires de logement et de travail, plusieurs centaines de milliers de travailleurs, artisans et journaliers résidaient, à la veille du Centenaire, dans une Buenos Aires en transformation accélérée. Aux alentours d’un tiers de ceux-ci étaient occupés dans des activités industrielles et artisanales (regroupés dans la catégorie « Industrias y artes manuales » des recensements officiels) et se répartissaient en travailleurs employés dans des ateliers de taille diverse et en travailleurs à domicile. D’autre part, étant donné les caractéristiques de la ville de Buenos Aires, centre politique et point de sortie d’une économie centrée sur l’exportation, les transports et les services y étaient des secteurs à haut niveau de main-d’œuvre. Le cœur du secteur des transports était constitué d’une part des travailleurs ferroviaires, dont les effectifs se montaient à plus de cent mille vers 1910, et d’autre part des employés portuaires, qui représentaient quelque , réparties entre marins et personnel d’embarquement à terre. On calculait en 1903 que le total des travailleurs employés dans les transports s’élevait à . Par leur importance numérique et la place qu’ils occupaient dans la structure économique de l’Argentine, ces travailleurs étaient destinés à devenir, à cette étape de l’histoire sociale, le noyau des luttes ouvrièresL. Poy et alii (2010), La Argentina no era una fiesta, ..

Ces travailleurs se voyaient imposer des conditions de travail extrêmement pénibles : longues journées de travail, incluant dans nombre de fonctions le travail de nuit, et conditions d’insalubrité et d’insécurité à l’origine de maladies et d’accidents. L’inexistence, jusqu’à l’orée du , de quelque type que ce soit de réglementation officielle faisait que toute amélioration des conditions de travail ne pouvait être que le résultat de concessions arrachées par les travailleurs, dans un rapport de forces, à leurs patrons.

Dans un certain nombre de secteurs industriels, les femmes, payées d’un salaire inférieur, occupaient une place essentielle. Dans la première décennie du , le poids, tant absolu que relatif, du travail féminin était en hausse dans les centres urbains : en 1909, plus de étaient recensées comme travailleuses à Buenos Aires, ce qui revient à plus de 30 % de la population économiquement active. En 1913, quelque travaillaient à domicile, majoritairement dans l’industrie de la confection. Un autre sujet de préoccupation était le travail des enfantsL. Poy et alii (2010), La Argentina no era una fiesta, ..

L’augmentation de l’activité syndicale et de l’agitation ouvrière se reflétera dans un nombre croissant d’épreuves de force et de mobilisations engagées par les travailleurs, qui s’étaient aussi mis à songer à la création d’une centrale syndicale capable d’unifier et d’amplifier la lutte ouvrièreFelipe Pigna, Las grandes huelgas, site El Historiador.. C’est à partir de 1880, c’est-à-dire après que le processus de développement d’un capitalisme de dépendance eut connu une forte accélération et que le clivage social se fut encore nettement renforcé (en raison d’une mobilité sociale limitée), que l’organisation des ouvriers réalisa un saut qualitatif et s’installa de façon définitive dans la vie publique du pays. Si entre 1881 et 1887 ne furent enregistrées qu’une douzaine de grèves, dans les trois années 1888-1890, il en éclatera plus de trente, dans un contexte de sensible baisse du pouvoir d’achat des salariés et de détérioration des conditions de vieL. Poy et alii (2010), La Argentina no era una fiesta, ..

Tentatives d’organiser la classe ouvrière

vignette|270px|Dans la dernière décennie du ont été créées les deux principales publications ouvrières en Argentine, que sont La Vanguardia (socialiste) et La Protesta (anarchiste), en même temps qu’était fondé le Parti socialiste.

Au milieu de la décennie 1890, de nouvelles « sociétés de résistance » surgirent en Argentine, puis se développeront en un grand nombre de comités d’ouvriers (gremios), qui lanceront des mouvements revendicatifs pour réclamer non seulement des hausses de salaire, mais aussi une réduction de la journée de travail. Dans ce même contexte, un processus de fusion s’engagea entre ces différents groupes, qui aboutit à la formation du Parti socialiste en 1896 ; dans le même sens, on assista aussi à l’ascension, au sein du mouvement libertaire, des militants d’orientation « organisatrice »L. Poy et alii (2010), La Argentina no era una fiesta, ..

Syndicalisation et mise sur pied d’une fédération syndicale unitaire

L’idée d’un syndicat unitaire se concrétisa en avec la création de la Federación Obrera Argentina (littér. Fédération ouvrière argentine, FOA), qui regroupait la plupart des comités syndicaux (gremios) du pays.