thumb|Léon Trotski en 1918.|368x368px

Le trotskisme, parfois nommé bolchévisme-léninisme, est une philosophie politique de type marxiste se réclamant de Léon Trotski, de ses écrits, de son action et de ses idées. L'expression est d'abord apparue chez les staliniens, pour laisser entendre que les idées défendues par Trotski, dans les années 1920 seraient opposées à celles de Lénine. Après 1924, l'idéologie trotskiste se distingue surtout par son opposition à la vision stalinienne du communisme, en contestant le règne de la bureaucratie (nom donné par Trotski à la nomenklatura) et en prônant la démocratie et la liberté de débat au sein du Parti communiste (centralisme démocratique).

Le trotskisme soutient en premier lieu les principaux aspects du léninisme, à savoir l'idée de la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire, de l'internationalisme et de la dictature du prolétariat comme base de l'auto-émancipation de la classe ouvrière et de la démocratie directe. Le terme « trotskisme » est cependant utilisé pour désigner ce courant du communisme opposé au « marxisme-léninisme » (stalinisme), notamment à la théorie du « socialisme dans un seul pays », mais surtout pour critiquer la bureaucratie stalinienne qui s'est développée en Union soviétique.

Trotski fonde la Quatrième Internationale en France en 1938, à la suite de l'exclusion violente des oppositions communistes de la Troisième Internationale, et à la répression qui s'est abattue sur les opposants en URSSThe Transitional Program. Retrieved November 5, 2008.. Déjà divisé avant l'assassinat de Trotski en 1940, le trotskisme éclate en multiples tendances après la Seconde Guerre mondiale (pablisme, lambertisme, Union communiste, posadisme, morenisme…)...

Le trotskisme fait partie de ces courants du marxisme contestataires antistaliniens (comme le conseillisme, le bordiguisme, le luxemburgisme, le marxisme libertaire) qui furent opposés aux courants staliniens et marxistes-léninistes qui étaient dominants au .

Origines

Un temps tenté par les idées populistes, qui voient dans la paysannerie russe et ses fréquentes jacqueries le ferment de la révolution future, Trotski adhère aux positions politiques sociales-démocrates (1896). Sous le pseudonyme de Lvov, il participe à la création d'une organisation révolutionnaire, en particulier par la rédaction d'articles reproduits au moyen d'un hectographe et distribués à la sortie des usines.

En 1897, Trotski prend part à la création d'un syndicat ouvrier du sud de la Russie. En 1898, la police procède à des arrestations de masse durant lesquelles Trotski est arrêté. Il est transféré de prison en prison, d'abord à Nikolaïev puis à Kherson, et Odessa où il commence à étudier, dans les conditions que la prison lui permet. Trotski étudie les nombreux textes religieux à sa disposition à la bibliothèque de la prison, dont un certain nombre porte sur la franc-maçonnerie. Il s'initie également à la théorie marxiste à travers les écrits d'Antonio Labriola. Le rapprochement de Trotski du marxisme est probablement en partie lié à la relation qu'il lie avec la jeune marxiste Alexandra Lvovna Sokolovskaïa, l'une des anciennes dirigeantes du syndicat.

Après cet épisode pénitentiaire, à Londres, il rencontre Lénine dont il a entendu parler pour la première fois en 1900, et dont il a commencé à lire le traité politique Que faire ? peu avant son évasion de Sibérie. Lénine le fait entrer dans le comité de rédaction du journal Iskra (L'Étincelle), par cooptation ; il compte, par l'entrée de Trotski comme septième membre, aplanir le conflit entre les « anciens » (Plékhanov, Akselrod, Zassoulitch) et les « jeunes » (Lénine, Martov et Potressov).

Durant l'été 1903, au deuxième congrès du POSDR à Londres, qui voit la scission entre bolcheviks et mencheviks, Trotski soutient d'abord ardemment Lénine. Cependant, la proposition par Lénine d'un nouveau comité de rédaction (Plékhanov, Lénine, Martov ; seraient exclus Akselrod et Zasoulitch) pousse Trotski à se rallier aux mencheviksLe prophète armé, I. Deutscher (), 2006, .. En septembre 1904, quand les positions des deux groupes divergent fortement, Trotski rompt avec les mencheviks et se rapproche de Parvus, séduit par son ambition de réunifier le parti et sa théorie de « révolution permanente » : analysant la situation dans les pays « arriérés » comme la Russie, il pronostique l'impossibilité d'une révolution « bourgeoise » apportant un régime démocratique et liquidant le féodalisme. Pour lui, la faiblesse de la bourgeoisie russe ne lui permettrait pas d'effectuer ces tâches et d'instaurer le capitalisme, et c'est la classe ouvrière qui devrait prendre en main la destinée du pays pour passer directement du féodalisme au socialisme, sans passer par le capitalisme. Dans le même temps, Trotski garde ses distances vis-à-vis de Lénine, lui reprochant ses méthodes autoritaires et son attitude, qu'il qualifie de Trotsky, Nos tâches politiques, 1904.. Il conserve cette position intermédiaire mais isolée durant treize années, cherchant à fusionner les deux courants de la social-démocratie. Ce n'est qu'après la révolution de Février 1917 qu'il adhère au parti bolchevik et affirme que sa position conciliatrice d'alors était erronée.

thumb|upright|Léon Trotski arrivant en train à Petrograd en mai 1917.

Dans Histoire de la révolution russe, bien qu'ayant joué un rôle de premier plan dans cette révolution, Trotski se refuse à écrire des mémoires. Il entend faire œuvre d'historien, s'appuyant sur les sources dont il peut disposer plutôt que de faire appel à des souvenirs personnels. Il oppose à l'impartialité souvent formelle des historiens professionnels la recherche de l'objectivité, la compréhension de l'enchaînement des faits, ce qui n'implique nullement de cacher ses sympathies.

Dans La Révolution trahie, il s'agit d'une analyse fouillée de l'économie (mais faite depuis l'étranger) et de la société soviétique visant à déterminer la nature de l'URSS stalinienne, qui n'est ni capitaliste, ni pleinement socialiste d'après lui. Selon lui, le faible développement de l'économie russe (arriérée avant la guerre et ravagée par celle-ci), en faisant renaître la lutte pour l'existence, avait engendré un reflux des classes populaires de ses organisations politiques, les soviets. Ayant seuls accès aux faibles ressources, les techniciens de l’État ouvrier, ce qu'il va appeler les bureaucrates, en prirent le pouvoir, se constituant en caste privilégiée dirigeant par le haut la société, utilisant la répression au besoin. Ainsi, il est emblématique que la fonction secondaire de « secrétaire du parti » ait pris l'ascendant sur celles des membres du Comité central. Le contrôle politique des soviets, affaiblis par la guerre civile et vidés par la misère, disparut et la gestion de l’État tomba entre les mains de cette minorité. Pour Trotski, le capitalisme était aboli en Russie ; néanmoins, un reflux révolutionnaire, qu'il qualifie de Thermidor soviétique (en référence à la fin de la Révolution française), avait fait naître une nouvelle couche sociale et politique qui avait confisqué le pouvoir. Il appelait donc non pas à une révolution sociale mais à une révolution politique. Le trotskisme s'est donc toujours caractérisé par cette double attitude paradoxale (mais non contradictoire) de défense de la société soviétique (pour ses conquêtes économiques) et de critiques et dénonciations virulentes de la politique « bureaucratique »..

Dans Leur morale et la nôtre, il défend le marxisme et le bolchevismeLe début de l'ouvrage présente, sous le titre Amoralisme marxiste et vérités éternelles, la thèse antimarxiste et antibolchevique suivante : contre les accusations d'immoralité portées par de nombreux critiques dans le contexte des procès de Moscou. Trotski justifie notamment dans ce texte, au nom du principe selon lequel , les mesures de prises par le gouvernement de la Russie soviétique après la révolution d'Octobre et durant la guerre civile russe, y compris les exécutions d'otagesRévolution, lutte armée et terrorisme, revue Dissidences n°1, janvier 2006, p. 66-67.. Trotski lui-même avait pris en 1919 le décret qui autorisait la prise d'otages (dont les femmes et les enfants des adversaires) et leur exécution : par cet ouvrage, il défend rétrospectivement sa propre politique, justifiant l'usage de la violence du moment que celle-ci est mise au service de la Quentin Michel et Sebastien Brunet (dir), Terrorisme : regards croisés, European Interuniversity Press, 2005, p. 17-18..

Défense du marxisme contient principalement la critique des théories de James Burnham et Max Shachtman sur la nature de la bureaucratie soviétique et l'attitude à adopter par rapport à l'URSS dans le contexte du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Ce débat agita le SWP en 1939-1940 et se termina par la démission de Burnham, la scission de Shachtman et de ses partisans et l'assassinat de Trotski au Mexique. Défense du Marxisme permet ainsi de juger de l'état d'esprit du fondateur de la Quatrième Internationale à la veille de sa mort.

Théorie de la révolution permanente

En 1905, Trotski formule une théorie devenue célèbre sous le nom de « théorie de la révolution permanente ». Cette théorie est un des éléments doctrinaux déterminants du trotskisme.

Dans Bilan et Perspectives, écrit en 1905, Trotski tente de comprendre les ressorts de la révolution russe. Expliquant que la bourgeoisie n'est plus capable d'accomplir les tâches révolutionnaires qui ont été les siennes dans le passé (destruction de la structure agraire féodale, instauration de la propriété capitaliste), il explique que le prolétariat, récemment développé en Russie, sera le vecteur d'une révolution socialiste.

Trotski parle du processus de développement inégal et combiné. Il veut dire par là que chaque société n'évolue pas dans un vase clos et qu'elle est influencée par le contact des autres qui la pousse à évoluer. Une société en retard sur le plan économique peut, sous l'influence d'une autre, voir apparaître en son sein des modes de production et des rapports sociaux nouveaux, sans avoir à passer par toutes les étapes que la première a dû franchir.

Il rompt ainsi avec la théorie de Gueorgui Plékhanov et des mencheviks qui défendent la nécessité d'un passage en deux étapes : du féodalisme au capitalisme et du capitalisme au socialisme. Contrairement à ce que ces derniers soutenaient, la « théorie marxiste originelle » n'appliquait pas un schéma de déterminisme mécaniste. Marx, lui-même, témoigne dans cette lettre qu'il écrivait à une dirigeante sociale-démocrate russe, Véra Zassoulitch, en février-, de la place qu'il faisait dans sa théorie aux développements inégaux et combinés :

La question de la révolution permanente a pris de l'acuité lors de la révolution russe de 1917. Les mencheviks et les socialistes révolutionnaires, majoritaires dans les soviets ouvriers et paysans, ont soutenu le pouvoir du gouvernement provisoire issu de la révolution de février, ce dernier intégrant la bourgeoisie libérale. Les mencheviks justifiaient aux autres socialistes et aux ouvriers réclamant une révolution sociale que la situation économique de la Russie n'était pas mûre pour le socialisme et que la prise du pouvoir de la bourgeoisie et l'instauration de rapports sociaux capitalistes étaient nécessaires avant l'épanouissement de la future société.

Ce qu'on ne nommait pas la révolution permanente est devenue en , avec le retour de Lénine en Russie, l'élément principal de la politique bolchevique. Parlant de révolution démocratique du prolétariat et de la paysannerie, Lénine expliquait que le prolétariat, allié à la paysannerie, devrait accomplir les tâches de la révolution bourgeoise en passant par-dessus la tête de la classe qui en avait été le vecteur historique, la bourgeoisie elle-même, cette dernière étant devenue incapable de les accomplir.. C'est le fondement de ses célèbres thèses d'avril.