Les femmes sont omniprésentes dans Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire. Dans la section Spleen et Idéal, on distingue généralement quatre cycles de poèmes consacrées à des femmes connues de l'auteur, dont Jeanne Duval, Apollonie Sabatier et Marie Daubrun. Baudelaire développe également des thèmes comme la prostitution et le lesbianisme. Le rapport aux femmes dans le recueil est cependant ambivalent, passant tantôt d'une axiologie positive à une axiologie très négative ; certains critiques parlent de misogynie"Baudelaire misogyne", Cahiers de littérature française, 2017, n° 16, Adjectif Baudelaire.
Fascination du féminin « Le goût précoce des femmes. Je confondais l'odeur de la fourrure avec l'odeur de la femme. Je me souviens… Enfin j'aimais ma mère pour son élégance. J'étais donc un dandy précoce. »Les Fleurs du Mal - Journaux intimes Fusées (Choix), XVIII. Éditions Pocket, 1997, p. 256.
De l'amour qu'il porte à sa mère, Caroline Archimbaut-Dufaÿs pour son élégance jusqu'à Jeanne Duval (il la faisait s’asseoir devant lui dans un grand fauteuil; il la regardait avec amour et l'admirait longuement, ou lui disait des vers écrits dans une langue qu'elle ne savait pasTh. de Banville, Petites Études - Mes Souvenirs. Charpentier, 1882, p.74-76. nous raconte Théodore de Banville), en passant par Apollonie Sabatier (à qui Gautier a écrit ses Lettres à la Présidente), Charles Baudelaire conservera, son existence durant, ce goût précoce des femmes qui façonnera durablement et profondément son œuvre et aiguisera sa sensibilité de dandy.
Cette fascination amène cependant à des divergences d'interprétations selon les critiques. Ainsi, selon Jean-Michel Hirt, Baudelaire est , alors que, pour Erich Auerbach, Baudelaire propose .
Allégories féminines Différentes réalités abstraites sont présentées sous les traits d’une femme, le plus souvent par l’utilisation de la majuscule. C’est le cas pour la nature (), la mort (), la beauté (), la douleur , l’élégance, la force (), la folie (), la nuit (-)
Références littéraires et mythologiques La magicienne Circé qui était parvenue à charmer Ulysse ; Diane, déesse de la chasse ; Écho ; Eurydice la fiancée d’Orphée ; Vénus déesse de la beauté ; Cybèle, déesse de la terre et de la fécondité, Proserpine ; Elvire, la dernière épouse de Don Juan ; la Lady Macbeth de Shakespeare…
Homosexualité féminine Le premier titre que Baudelaire avait envisagé était Les Lesbiennes, bien qu’il semble qualifier, dans sa correspondance, ce titre de , c’est-à-dire de titre destiné à choquer le public. On peut cependant se demander pourquoi rendre ce thème éponyme, alors que les poèmes consacrés au saphisme ne sont que très peu nombreux dans les Fleurs du Mal : il s’agit essentiellement de Lesbos et de deux poèmes de Femmes damnées : Delphine et Hippolyte et le Léthé. C’est que Baudelaire retrouve en elles l’expression de plusieurs thématiques qui lui sont chères. Celles que le poète en éternelle quête d’absolu appelle « chercheuses d’infini » sont, comme lui, mises au ban de la société, et comme lui des êtres de souffrance. D’autre part, l’impossibilité de l’acte sexuel renvoie à la beauté baudelairienne (voir infra. Sabatier) : il ne s’agit pas de chercher le contentement, mais encore le désir, appelant par là l’infini et l’inconnu. Cette beauté réside également dans le bizarre qui, pour Baudelaire, est inhérent aux lesbiennes. En outre, on retrouve dans la description que fait le poète de l’antique île de Lesbos le thème du paradis perdu qu’il exploite dans d’autres poèmes du même recueil. Enfin, si la réponse est à chercher dans le réel plutôt que dans l’esthétique, on sait que certaines de ses maîtresses, à commencer par Jeanne Duval, ont eu, au moins épisodiquement, des liaisons féminines.
Femmes réelles
La partie des Fleurs du mal que Baudelaire consacre aux femmes est située dans la section Spleen et Idéal et est habituellement décomposée en plusieurs cycles, bien qu’on trouve des poèmes sur les femmes depuis Tableaux parisiens jusqu’à la Mort.
Les poèmes ("Parfum exotique") à ("Je te donne ces vers…") constituent le cycle de Jeanne Duval, même si deux de ces poèmes ont été attribués à une prostituée surnommée « Sara la louchette » : le et le . Jeanne Duval était figurante dans un petit théâtre et on pense qu’elle s’appelait en réalité Jeanne Lemer, mais elle aurait changé de nom à plusieurs reprises pour fuir ses créanciers : on sait par exemple qu’elle avait pris en 1864 celui de « Prosper ». Au physique, elle avait une démarche triomphale, des cheveux noirs éclatants, de grands yeux bruns, des lèvres sensuelles, et ce que Baudelaire appelait des . De caractère, elle aurait été sournoise, menteuse, débauchée, dépensière, alcoolique, ignorante et stupide… portrait peu flatteur, en vérité. Mais il est vrai qu’il recommande des femmes bêtes aux jeunes littérateurs car, selon lui, Sa liaison avec le poète fut sans cesse rompue et renouée.
Les poèmes à XLVIII consacrent le cycle de Apollonie Sabatier, surnommée « La Présidente ». Aussitôt écrits, la plupart des poèmes qui lui étaient adressés lui ont été envoyés anonymement : À celle qui est trop gaie fut reçu le . Elle avait , et à deux jours près un an de moins que Baudelaire. Richement entretenue par le fils d’un banquier, elle recevait chez elle (place Pigalle) de nombreuses compagnies d’artistes et d’écrivains. Tous ceux qui l’ont connue s’accordent à dire que trois grâces rayonnaient d’elle : la beauté, la bonté et la joie. En , elle cédera au poète et déchoira dès lors du piédestal sur lequel il l’avait élevée, puisque celui-ci lui écrira peu après:
Les poèmes à forment le cycle de Marie Daubrun, actrice. On sait peu de choses d’elle, si ce n’est qu’elle est souvent surnommée « la femme aux yeux verts » et qu’il la fréquenta vers 1847. Baudelaire semble chercher en elle l’oubli de ses précédents tourments amoureux. Elle incarne plutôt le double, la sœur, que l’amante (cd. )
Vient ensuite le cycle des inspiratrices secondaires, des poèmes à . Le a pour objet une amie de Sabatier nommée Élisa Neri dont la liberté de pensée et d’action avaient frappé Baudelaire ; le (À une dame créole) fut le premier poème publié par Baudelaire, paru dans l'Artiste du . Le poème figurait dans une lettre adressée le à M. Autard de Bragard, le mari de la dame, à l’île Bourbon : . Le évoque une Agathe, le une certaine Francisca et le une Marguerite. Toutes les destinataires de ces poèmes n’ont cependant pas pu être identifiées.
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie Sophie Boyer, La femme chez Heinrich Heine et Charles Baudelaire : le langage moderne de l'amour, Paris, L'Harmattan, 2005. Pierre Emmanuel, Baudelaire, la femme et Dieu, Paris, Seuil, 1982. Franca Franchi, « Baudelaire misogyne », Cahiers de littérature française, n° 16 « Adjectif Baudelaire », 2017. Pierre Laforgue, Œdipe à Lesbos : Baudelaire, la femme, la poésie, Saint-Pierre-du-Mont, Euredit, 2002. Christine Planté (dir.), Masculin / Féminin dans la poésie et les poétiques du XIXe siècle, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2003. M. Robic, « Femmes damnées », Saphisme et poésie (1846-1889), Paris, Classiques Garnier, coll. « Masculin/féminin dans l'Europe moderne », 2012. Loïc Windels, « Flaubert, Baudelaire ou l'art de s'adresser aux femmes », Arts poétiques et arts d’aimer, actes de colloque en ligne sur le site Fabula, .
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