vignette|Allégorie de la Nation russe trinitaire qui considère la nation russe comme ayant en son sein trois sous-nations : les Grands Russes (ceux communément identifiés aujourd'hui comme des Russes ethniques), les Petits Russes (les Ukrainiens) et les Russes blancs (les Biélorusses), tirée d'une affiche du début du XXe siècle.
vignette|La lettre « Z » aux couleurs du ruban de Saint-Georges, utilisée par l'armée de la fédération de Russie, également utilisée comme symbole nationaliste russe par les "Patriotes en colère" lors de la guerre russo-ukrainienne de 2022. Le nationalisme russe se décline en une version « paisible et paternaliste » (en ), exprimée entre autres par Léon Tolstoï, qui promeut la célébration, l'appréciation et l'amour pour la culture, la civilisation, le patrimoine, le territoire et l'histoire du peuple russe, et une version « panslaviste, virile et impériale » (en russe : ), exprimée entre autres par , qui glorifie l'expansion militaire, territoriale et démographique, ainsi que la propagation d'une idéologie (successivement impériale, soviétique puis nationale), comme axes de l'identité et de l'unité politique russe.
La seconde tendance surtout a émergé comme variante conservatrice et xénophobe du terreau slavophile, par opposition à l'occidentalisme libéral.
Le nationalisme russe expansionniste s'est souvent propagé en situation de conflit, notamment lors de la guerre russo-japonaise, la Première Guerre mondiale, la guerre civile russe (du côté des armées blanches), pendant la Seconde Guerre mondiale puis lors de la guerre russo-ukrainienne de 2022https://www.leparisien.fr/international/guerre-en-ukraine-comment-la-lettre-z-est-devenue-le-symbole-dun-nationalisme-russe-exalte-11-03-2022-3GE64UMYEBC37LBKW4VLM7I66M.php.
Histoire Le nationalisme russe apparaît au , notamment lorsque l'Empire russe est attaqué par les armées napoléoniennesLéon Tolstoï, dans Guerre et Paix, développe une vision fataliste de l’histoire, où le libre arbitre des individus n’a aucune importance et où les événements obéissent à un déterminisme inéluctable : le общая судьба русской нации - « destin commun de la nation russe ».. Il est réexploité par Joseph Staline en 1941 lorsque l’Allemagne nazie attaque l'Union soviétique. Actuellement, le nationalisme russe est répandu sur tout le spectre politique russe, du parti au pouvoir Russie unie et ses alliés (Parti Eurasie, Russie juste) jusqu'aux partis d'opposition comme L'Autre Russie ou même le Parti communiste de la fédération de Russie.
Nationalisme impérial russe La devise impériale « Orthodoxie, autocratie et nationalité » a été inventée par le comte Sergueï Ouvarov et adoptée par l'empereur Nicolas comme idéologie officielleNicholas V. Riasanovsky, Nicholas I and Official Nationality in Russia 1825 - 1855 (1969). Les trois composantes de la triade d'Ouvarov étaient : Orthodoxie - Christianisme orthodoxe et protection de l'Église orthodoxe russe. Autocratie - loyauté inconditionnelle à la maison Romanov en échange de la protection paternaliste de tous les domaines sociaux. Nationalité (Narodnost, a également été traduite par esprit national)Hutchings, Stephen C. (2004). Russian Literary Culture in the Camera Age: The Word as Image. Routledge. . - reconnaissance du rôle fondateur de l'État sur la nationalité russe.
Le mouvement slavophile est devenu populaire en Russie au . Les slavophiles s'opposaient aux influences de l'Europe occidentale en Russie et étaient déterminés à protéger la culture et les traditions russes. Alexeï Khomiakov, Ivan Kireïevski et Constantin Aksakov ont cofondé le mouvement.
Le panslavisme, idéal d'unité de toutes les nations chrétiennes orthodoxes slaves, a gagné en popularité entre le milieu et la fin du . Nikolaï Danilevski était l'un de ses principaux idéologues. Le panslavisme fut alimenté par les nombreuses guerres menées par la Russie contre l'Empire ottoman dans le but de libérer les nations orthodoxes, telles que les Bulgares, les Roumains, les Serbes et les Grecs, de la domination musulmane. L'objectif final était Constantinople ; l'Empire russe se considérait toujours comme la « Troisième Rome » et considérait que son devoir était de libérer la « Deuxième Rome ». Le panslavisme a également joué un rôle clé dans l'entrée de la Russie dans la Première Guerre mondiale, car la guerre de 1914 contre la Serbie menée par l'Autriche-Hongrie a déclenché la réaction de la Russie.
À la fin du , la Russie tente de rattraper la révolution industrielle de l'Europe occidentale. L'écart déjà grand entre la richesse de l'élite riche et celle des pauvres s'était creusé, entraînant un déclin de l'enthousiasme patriotique. Les activités révolutionnaires se sont intensifiées, aboutissant à la révolution de 1905. La révolution a conduit à l'émergence de nouvelles organisations et partis nationalistes et de droite tels que l'Assemblée russe, l'Union du peuple russe, l'Union de l'Archange Michel et d'autres.
La Russie dans la Première Guerre mondiale s'efforça de raviver l’esprit et l’enthousiasme nationaux. Cependant, les défaites répétées sur le front germano-autrichien, le désordre du ravitaillement, la gestion gouvernementale confuse de Nicolas II entraînèrent le discrédit des institutions impériales : l'empereur dut abdiquer lors de la révolution de février-. Le gouvernement provisoire russe chercha à éveiller un patriotisme républicain mais fut renversé par la révolution d’octobre- tandis que les minorités nationales, Finnois, Ukrainiens, peuples du Caucase, proclamaient leur indépendance. Pendant la guerre civile russe, l'Armée blanche monarchiste et anticommuniste, voulut de nouveau promouvoir le nationalisme russe mais fut défaite par l'Armée rouge, la propagande des bolcheviks dénonçant le soutien des pays capitalistes occidentaux à la cause des Blancs.
Nationalisme soviétique Les révolutionnaires bolcheviks qui ont pris le pouvoir en octobre 1917, en renversant la république russe proclamée en février, étaient initialement des « internationalistes » et se méfiaient du chauvinisme grand russe « Chauvinisme grand-russe ». La nouvelle république soviétique dirigée par Lénine a donc proclamé l'internationalisme comme son idéologie officielle désirant une exportation révolutionnaire de son modèle de révolution prolétarienne, tout en utilisant le russe en tant que langue de parti et de gouvernementPerry Anderson, Professor of History and Sociology (dir.), « Internationalism: Metamorphoses of a Meaning » in New Left Review, UCLA 2001.. Le chauvinisme grand-russe ayant légitimé l'ancien ordre impérial, les dirigeants bolcheviks réprimèrent ses manifestations et tentèrent d'assurer son extinction. Ils détruisirent les symboles, statues et monuments exprimant le "patriotisme" impérial et colonial, et considérèrent comme hostile et contre-révolutionnaire le port de récompenses militaires reçues avant la guerre civile russe. Dans les territoires qui n'étaient pas de langue et de culture russes, le pouvoir bolchevik est cependant apparu comme un impérialisme russe renouvelé de 1919 à 1921. Pour lutter contre cela, à partir de 1923 les bolcheviks adoptèrent une politique dite de « nativisation », qui prévoyait un soutien gouvernemental à la culture et aux langues des régions non russes, dont les habitants n'étaient plus considérés comme « allogènes » comme à l'époque impériale, mais furent reconnus « indigènes » dans leurs terroirsTimo Vihavainen, « Nationalism and Internationalism. How did the Bolsheviks Cope with National Sentiments ? » in Chulos & Piirainen 2000..
La création d'un État communiste multinational des travailleurs, indépendant de leurs langues et ethnies, a d'abord été perçue comme la négation des rêves nationalistes russesAlexandre Soljenitsyne, L'Archipel du Goulag tome I, YMCA-press, ., mais rapidement les thèmes nationalistes romantiques sont réapparus dès la fin des années 1920 et durant les années 1930 dans l'art, comme en témoignent les films épiques historiques de Sergueï Eisenstein et Vsevolod Poudovkine, ainsi que les romans patriotiques de ou les poèmes d'Ilya Ehrenbourg.
La guerre défensive de l'Union soviétique contre l'Allemagne nazie est connue sous le nom de « Grande guerre patriotique », rappelant l'utilisation antérieure de ce terme dans les guerres napoléoniennes. En 1941, l'État soviétique a appelé ses citoyens à défendre la « mère patrie » (родина) lorsque Staline s'est adressé à eux en les qualifiant non seulement de « camarades » (товарищи), mais aussi de « frères et sœurs » (родной братья и сестры) et proclamé le slogan « Pas un pas en arrière ! »Geoffrey Roberts, Stalin's Wars: From World War to Cold War, 1939–1953, Yale University Press, Londres & New Haven, CT 2006, p 132..
Au même moment, l'Allemagne nazie a organisé des unités militaires collaboratrices telles que l'Armée de libération russe d'Andreï Vlassov et les Cosaques de Pyotr Krasnov. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le courant nationaliste antistalinien de l'armée Vlassov offrait aux Russes une alternative au patriotisme communiste stalinienCathrine Andreyev, Vlasov and the Russian Liberation Movement: Soviet reality and emigre theories. Cambridge University Press, 1987.. En 1944, l'Union soviétique abandonna la musique de L'Internationale et créa l'Hymne de l'Union Soviétique.
Nationalisme russe contemporain thumb|Vladimir Poutine et Vladimir Jirinovski sont tous deux considérés comme des nationalistes russes.
L'Église orthodoxe russe, pilier identitaire de la société russe à l'époque impériale (ce qui avait nourri le nationalisme de l'époque, et aussi l'antisémitisme), avait été brutalement persécutée durant les premières années de l'État communiste, avec exécution et déportation des religieux et des paroissiens, destruction ou réaffectation des lieux de culteUn « plan quinquennal athée » commençait en URSS il y a 80 ans, Egliserusse.eu, 5 juin 2012 ; le peu qui en resta fut interdit de prosélytisme, étroitement surveillé par le NKVD et mis en demeure de renseigner celui-ciOlga Tchepournaya, « The hidden sphere of religious searches in the Soviet Union: independent religious communities in Leningrad from the 1960s to the 1970s » in Sociology of Religion n° 64.3 (Fall 2003): p. 377(12). ; toutefois avec la « détente » et encore plus lors de la perestroïka, cet étau se desserra et, lors de dislocation de l'URSS, l'église, désormais intégrée à l'oligarchie, put à nouveau étendre son influence sur la société, devenant une source commune de fierté et de nationalisme russes. L'idéologie officielle du amalgame l' orthodoxe, la fierté impériale russe et l'héritage soviétique, réalisant une synthèse désormais très visible dans l'espace public de la fédération de Russie, où cohabitent l'aigle impériale bicéphale, la croix orthodoxe et les symboles soviétiques (étoiles rouges, statues de Lénine…). Sur les ornements des uniformes militaires comme sur les drapeaux des forces armées de la fédération de Russie, on trouve à la fois l'aigle bicéphale impérial coiffé de la couronne des tsars et l'étoile soviétique issue du symbolisme communiste Красная Звезда — символ Красной Армии - Étoile rouge, symbole de l'Armée rouge..
En théorie, le parti au pouvoir, « Russie unie », affirme que sa vision de la Russie est celle d'une république multinationale tolérante, mais en pratique, les rares républiques autonomes qui ont tenté en 1992 de se déclarer indépendantes ou d'augmenter leur autonomie, comme le Tatarstan ou la Tchétchénie, ont été très fermement ramenées dans le rang de la fédération. (voir ), et même les États voisins théoriquement souverains mais ex-soviétiques, qui ont tenté de quitter la sphère d'influence russe ont subi des actions militaires visant à les y ramener : ce sont les guerres d'Ossétie (1991-92), du Dniestr (1992), d'Abkhazie (1998), de Géorgie (2006), d'Ossétie (2008) et d'Ukraine (depuis 2014).