Dom Casmurro est un roman de l’écrivain brésilien Machado de Assis. Paru directement en volume en 1900, le roman est considéré par la critique littéraire comme le troisième volet de la dénommée Trilogie réaliste de l’auteur (à côté des Mémoires posthumes de Brás Cubas de 1881 et de Le Philosophe ou le chien : Quincas Borba de 1891, tous deux d’abord publiés en feuilleton), encore que Machado de Assis lui-même n’ait jamais évoqué l’existence d’un tel ensemble.
Le personnage principal et narrateur est Bento Santiago, licencié en droit dans la cinquantaine, qui raconte l’histoire à la première personne et tente par ce moyen de « relier les deux bouts de sa vie »Dom Casmurro, chap. II, c’est-à-dire d’une part l’époque de ses premiers souvenirs d’enfance, et d’autre part les jours où il rédige le livre ; entre les deux se situent ses réminiscences de jeunesse, son séjour au séminaire, et son mariage avec Capitu, qu’est venue empoisonner la jalousie maladive du narrateur, nœud central de la trame. Situé à Rio de Janeiro sous le Second Empire du Brésil, le roman débute par un épisode récent, où le narrateur se voit attribuer le sobriquet de Dom Casmurro (« Messire Renfrogné »), d’où le titre du livre.
Dom Casmurro est un roman réaliste centré sur l’analyse (ou le dévoilement) psychologique et critiquant ironiquement la société — en l’occurrence, l’élite sociale de la capitale Rio de Janeiro —, à partir du comportement de plusieurs personnages déterminés. Certains analystes cependant préfèrent considérer ces trois livres comme appartenant au réalisme psychologique, compte tenu de l’intention de l’auteur de représenter le monde intérieur et la pensée du personnage, et de la quasi-absence d’action romanesque, absence conjuguée à une grande densité psychologique et philosophique. Dom Casmurro s’écarte de l’orthodoxie réaliste en ceci notamment qu’il privilégie le temps psychologique (au lieu du temps linéaire) ; donne la parole à un narrateur apparemment peu fiable, non omniscient et s’exprimant à la personne ; a recours à des outils littéraires tels que l’ironie, la composition fragmentaire et l’intertextualité, cette dernière consistant en de multiples références à Schopenhauer, Pascal, Dante, Goethe, etc., mais surtout à Othello de Shakespeare ; présente une propension à l’ellipse et aux propos allusifs ; adopte une posture métalinguistique (de qui écrit et se regarde en train d’écrire) ; parsème de passages intercalés le cours de la narration; et laisse le champ à des interprétations multiples et divergentes — autant d’éléments « anti-littéraires », qui deviendront monnaie courante avec l’avènement du modernisme plusieurs décennies plus tard. Dom Casmurro peut aussi être vu comme un roman policier, où il incomberait au lecteur d’examiner les détails des actions relatées afin d’arriver à une conclusion à propos de la véracité de l’adultère tel que postulé par le narrateur, à la vision duquel il s’agit de ne pas forcément attacher foi, compte tenu des incohérences, des passages obscurs, et des insistances déconcertantes. La « question centrale » de la culpabilité de Capitu ne cessera de préoccuper les lecteurs, qui y répondront affirmativement au moins jusque dans les années 1960, quand des analystes féministes pointeront le peu de créance que l’on doit donner aux paroles du narrateur. Du reste, c’est toute la finesse de Machado que de multiplier, dans le récit, les faits qui peuvent s’interpréter de manière contradictoire, ou que viennent contrebalancer ou contredire d’autres faits ailleurs dans le roman — ce qui donnera lieu à la conception moderne de Dom Casmurro comme « œuvre ouverte », où la « question centrale » est somme toute hors sujet.
Outre l’interprétation psychologique, psychanalytique, voire psychiatrique (maturation affective tardive du narrateur, idée fixe, névrose, complexe d’infériorité, homosexualité refoulée, etc.) dans la critique littéraire des années 1930 et 1940, s’est fait jour également une lecture sociologique, plus particulièrement dans la décennie 1980 : les jalousies de Bento, enfant riche, issu d’une famille en déclin, figure typique du Second Empire, cacheraient une problématique sociale plus ample et viseraient le personnage de Capitu en tant qu’elle est une intruse, une menace au statu quo social, un intolérable trait d’union avec la classe sociale inférieure, représentant ainsi également, implicitement, l’émergence potentielle d’un nouvel ordre politique susceptible de menacer le pouvoir établi, pouvoir établi que le narrateur s’efforce de « restaurer » (selon les termes du poète Hélder Macedo) en détruisant par son récit la figure de Capitu.
Faisant suite aux Mémoires posthumes de Brás Cubas « dix-huitiémistes », et à Le Philosophe ou le chien : Quincas Borba « dix-neuviémiste », Dom Casmurro, paru au seuil du , apparaît comme l’une des œuvres les plus modernes du nouveau siècle, en particulier en raison de l’incorporation du lecteur dans la structure de l’œuvre, du traitement thématique du temps, de sa symbolique très élaborée, et du caractère problématique d’une réalité en fait impossible à connaître, à cause du dédoublement narrateur-personnage, où le narrateur non seulement raconte sa propre histoire comme personnage, mais encore celle de lui-même en tant que narrateur, de supposé auteur du livre.. Le roman se distingue de ses deux prédécesseurs par une structure plus serrée, une plus grande cohérence thématique, des contours psychologiques et des interactions entre les personnages plus nets, et l’élimination de tout superflu.
Au long des ans, Dom Casmurro, par sa thématique de la jalousie, l’ambiguïté de Capitu, la peinture morale de l’époque, et le caractère du narrateur, a fait l’objet non seulement de nombreuses études, mais aussi d’adaptations pour le théâtre, le cinéma ou d’autres moyens d’expression, et d’une profusion d’interprétations diverses. Considéré comme un précurseur du modernisme et des conceptions freudiennes, le roman eut une influence sur des écrivains comme John Barth, Graciliano Ramos et Dalton Trevisan, et est tenu par quelques-uns comme le chef-d’œuvre de Machado de Assis, en concurrence avec les Mémoires posthumes de Brás Cubas. Dom Casmurro, traduit en plusieurs langues, reste une des œuvres les plus illustres et les plus fondamentales de toute la littérature brésilienne.
Intrigue Le personnage principal et narrateur de ce récit à la première personne est Bento de Albuquerque Santiago, avocat carioca âgé de 54 ans, solitaire et fortuné, qui, après avoir reproduit à l’identique dans le quartier d’Engenho Novo la maison où il avait grandi « dans l’ancienne rue de Matacavalos » (actuelle rue du Riachuelo), cherche à « relier les deux bouts de sa vie et sauvegarder son adolescence pendant sa vieillesse », c’est-à-dire raconter à l’âge mûr ses expériences de garçon et de jeune homme. Dans le premier chapitre, le narrateur justifie le titre, choisi en ironique hommage à un « poète du train » qui un jour était venu l’importuner dans son compartiment ferroviaire en déclamant quelques-uns de ses vers et qui l’appela ensuite Dom Casmurro, car le narrateur aurait « fermé les yeux trois ou quatre fois » pendant la récitationDom Casmurro, Chap. I. Ses voisins, qui n’appréciaient pas ses « habitudes recluses et silencieuses », mais aussi ses propres amis, adopteront bientôt le sobriquet. Il écrit son livre sous l’égide de quatre empereurs de l’Antiquité connus pour avoir assassiné leur épouse adultère, César, Auguste, Néron et Massinissa, et dont les médaillons ornent les murs de sa salle de séjourA.J. Petry (sans date), ..
Dans les chapitres suivants, Bento Santiago commence à noter ses souvenirs : les expériences vécues par lui après que sa mère, la veuve Dona Glória, l’a envoyé au séminaire, afin d’accomplir une promesse autrefois faite par elle, dans le cas où elle concevrait un enfant après son premier, mort-né ; cette promesse est opportunément rappelée par le logé et ami de la maison José Dias, qui rapporte à l’oncle Cosme et à Dona Glória l’amourette de Bento avec Capitu (diminutif affectueux de Capitolina), petite voisine pauvre pour laquelle l’adolescent Bento Santiago s’était pris de passion. Au séminaire, Bento fait la connaissance de son futur meilleur ami, Ezequiel de Sousa Escobar, fils d’un avocat de Curitiba. Après que sa mère s’est affranchie de sa promesse par une astuce jésuitique, Bento quitte finalement le séminaire et s’en va étudier le droit à São Paulo, pendant qu’Escobar se fait négociant, réussit dans ses affaires et épouse Sancha, amie de Capitu. En 1865, Capitu et Bento se marient à leur tour ; Sancha et Ézéchiel Escobar ont une petite fille, à laquelle ils donnent le nom de Capitolina, tandis que le protagoniste et son épouse conçoivent un fils qu’ils nomment Ezequiel. Escobar, quoiqu’excellent nageur, périt noyé en mer par imprudence en 1871, et lors des obsèques, le narrateur remarque que Sancha aussi bien que Capitu regardent fixement le défunt, et « il y eut un moment où les yeux de Capitu s’attachaient sur le défunt, de la même façon que ceux de la veuve, [...], comme la vague de la mer là-dehors, comme si elle aussi voulait emporter le nageur de ce matin-là »Dom Casmurro, chap. CXXIII.
Par la suite, le narrateur commence à soupçonner que son meilleur ami et Capitu le trahissent en secret, et se met également à douter de sa propre paternité. Il indique dans les dernières lignes de son livre : « [...] le destin voulut qu’ils finissent par se joindre et par me tromper… »Dom Casmurro, chap. CXLVIII. Le récit s’achève sur l’invite désinvolte au lecteur « Passons à l’Histoire des faubourgs », titre de l’ouvrage qu’au début du roman il se proposait d’écrire avant qu’il ne lui vienne l’idée de rédiger Dom Casmurro. L’action du roman se déroule approximativement entre 1857 et 1875, et la narration permet d’identifier, concurremment au temps psychologique, quelques subdivisions : l’enfance de Bento dans la rue de Matacavalos ; la maison de Dona Glória et la famille des voisins, les Pádua (avec la parentèle et les gens de connaissance respectifs) ; la liaison avec Capitu ; le séjour au séminaire ; la vie conjugale ; le processus de condensation de la jalousie ; les accès psychotiques de la jalousie, l’agressivité ; la rupture.
Caractéristiques Genre littéraire À partir de Mémoires posthumes de Brás Cubas (1881), Machado de Assis écrivit des livres dont la thématique et le style d’écriture les différenciaient assez nettement de ses romans antérieurs, encore redevables au romantisme, tels que Ressurreição et A Mão e a Luva. Ces nouveaux romans — qui sont, outre les Mémoires posthumes, Quincas Borba (1891) et Dom Casmurro, Ésaü et Jacob, et Memorial de Ayres — ont été généralement classés comme réalistes, eu égard à leur attitude critique, à leur souci d’objectivité et à leur contemporanéité. Certains analystes cependant préfèrent considérer ces livres comme appartenant au réalisme psychologiqueMachado de Assis, Obra Completa, éd. Nova Aguilar, 1994, postface A. Coutinho, ., compte tenu de l’intention de l’auteur de représenter le monde intérieur et la pensée du personnage, et de la quasi-absence d’action romanesque, absence conjuguée à une grande densité psychologique et philosophique, encore que quelques résidus de romantisme y restent décelables. Si Ian Watt a postulé que le réalisme prenait pour objet les expériences empiriques des hommes., en l’espèce cependant la recréation du passé à travers les souvenirs du narrateur Bento, ses touches successives de réminiscence, font pencher le roman vers la littérature impressionniste.